Sangs mêlés
Chapitre 19
Robert se faisait klaxonner à chaque feu qui passait au vert. Il n’arrivait pas à se concentrer. Il craignait de ne pas être en forme pour les longues heures de boulot qui s’annonçaient. Il se demandait même s’il allait pouvoir assurer ne serait-ce qu’une heure de travail. Sans parler d’aller rencontrer les parents de Marcus, qui venaient de perdre leur fils. La dernière chose dont ils avaient besoin, c’était d’entendre un médecin qui avait la tête ailleurs. Et il avait vraiment la tête ailleurs. Après un dernier feu vert loupé et un autre coup de klaxon énervé, il quitta la Cinquième Avenue pour s’arrêter sur le bas-côté. Il coupa la radio et se repassa le film des dernières vingt-quatre heures.
Quand Izzy lui avait annoncé que Bobby était son fils, il avait été fou de rage. Il était retourné au travail juste après la fausse couche – bien trop tôt.
Tamara et lui étaient plus qu’à l’aise, financièrement parlant ; ils auraient pu se permettre de rester chez eux. Mais la maison, malgré tout son luxe, était déprimante. Tamara se repliait sur elle-même et Robert n’avait personne d’autre. Il lui mitonnait des petits plats, les mettait au frigo, puis s’échappait.
Ils avaient dépensé des fortunes en examens, ils avaient modifié leur alimentation et leurs cycles de sommeil. Robert était passé aux caleçons moulants et avait cessé de prendre des douches brûlantes. Ils mettaient des alarmes pour faire l’amour, et seulement dans certaines positions, selon l’étape du cycle de Tamara, jamais deux fois de suite, et certainement pas après avoir bu. Ils étaient devenus tellement cliniques dans leur rapport à la procréation que leur couple se stérilisa. Pas étonnant, donc, qu’ils se soient effondrés. Il ne restait tout simplement plus rien d’eux.
Avec son père, Robert se disputait souvent, et longtemps, à propos du fait
qu’il n’était « pas assez noir ». Dans son esprit, être noir, c’était correspondre au cliché qu’on attendait de lui. Et cela jamais Robert ne l’accepterait. Postuler aux fraternités Kappa, Omega, Sigma, se faire allumer par les siens au nom de la solidarité, avec dignité, quand nos frères
mouraient en voulant échapper aux coups. Fais donc tourner ta canne et marche, fais traîner tes pieds, montre-nous tes belles dents. Danse, négro, danse. Ne change rien.
« Comment veux-tu que je fasse une chose pareille ? » lui demandait-il.
Et pourtant il en était là : encore un Noir à qui une petite Blanche annonçait qu’il avait un enfant.
Son père n’aurait-il pas été fier ?
Il débattit intérieurement de toutes les raisons qui le poussaient à prendre la tangente tant qu’il était temps. Mais il ne pouvait pas se comporter comme ces Noirs qui lui faisaient honte, ceux dont Tamara et lui aimaient se moquer autour d’un verre, parce qu’ils avaient toujours subi leurs railleries, dans leur enfance comme à l’âge adulte. Il ne serait pas le héros malgré lui d’une bonne grosse blague que les Blancs se racontaient entre eux.
Les parents de Marcus n’avaient parlé qu’au neurochirurgien et au médecin en charge du dossier. Robert se sentait légèrement coupable d’avoir échappé à « la discussion ». Bien que rodé, il n’avait pas réussi, cette fois, à trouver la force d’âme qui s’imposait. Cette histoire le touchait trop, ses émotions étaient trop à vif.
Le reste de sa nuit aux urgences passa avec une lenteur insupportable. Des rhumes coriaces, des douleurs mystérieuses et des urines brûlantes, le tout entrecoupé de longs intervalles propices à la réflexion. Il étudia la même page du même dossier médical pendant une demi-heure, y cherchant non pas des renseignements, mais les réponses. Où tout cela le plaçait-il par rapport à Isabel ? Devrait-il les aider financièrement ? Bobby voudrait-il vivre avec lui ? Et lui, voudrait-il vivre avec Bobby ?
Il referma le dossier et passa au patient suivant, espérant trouver des réponses dans le jour qui s’annonçait.
OceanofPDF.com