Sangs mêlés

John Vercher · Chapitre 21 sur 24

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Sangs mêlés

Chapitre 21

 

Bobby suivait les phares halogènes dans son rétroviseur. Dès qu’il regardait ailleurs, leur lumière puissante laissait des taches orange dans son champ de vision. Les grosses basses étouffées vibraient dans tout le pick-up, jusque dans son torse, mais ce n’était rien par rapport à la cadence de son cœur. Le conducteur fit vrombir son moteur et klaxonna.

Aaron se redressa, l’œil endormi.

« C’est vert, mec. »

Bobby n’avait pas vu. Il souleva le pied de la pédale de frein. La voiture fit rugir de nouveau son moteur puis bifurqua brutalement devant le pick-up et fonça dans McKnight Road. Les feux arrière laissèrent comme une queue de comète avant de disparaître dans la nuit. Bobby reposa son pied sur le frein. Il s’attendait à voir à tout instant la voiture faire demi-tour et à

découvrir Darryl et son ami derrière les vitres teintées. Mais la rue était déserte, à l’exception d’une autre voiture qui le dépassa par la gauche et klaxonna.

« C’est quoi ton problème ? » demanda Aaron d’une voix pâteuse et agacée.

Bobby leva la main pour s’excuser, passa à l’orange et roula. Il rit tout seul.

Merci, Michelle.

Pendant tout le trajet, Aaron alterna entre état conscient et inconscient. Il dormait du sommeil agité des ivres morts. Bobby se disait qu’il ne devait pas éprouver comme lui cette sensation de liberté après leurs révélations respectives. Son regard passait de la route à Aaron, qui dans son sommeil relatif semblait calme – les épaules détendues, la mâchoire molle, la colère tenue à distance, du moins pour l’instant. Il se demanda s’il avait jamais

véritablement dormi depuis cette fameuse première nuit en prison. Il lui vint à l’esprit qu’il ne se rappellerait peut-être plus comment retourner chez Cort. Il avait conduit dans un tel état de peur, il espérait que son corps se souviendrait pour lui. Entre les deux trajets, quelle différence ! Maintenant

que la menace de Darryl et de son ami s’était dissipée, Bobby se sentait serein. Il savait que le chemin qui l’attendait serait celui qu’il avait choisi.

Que cette nuit ne se terminerait pas comme l’autre nuit.

Les rues étaient de nouveau vides, Bobby eut une impression de déjà-vu. Il y avait une bonne raison à cela. C’était un souvenir concret, et non la lointaine réminiscence d’événements vécus dans le passé d’un autre. Il n’eut pas un regard pour l’Original en passant devant. Il guetta la réaction d’Aaron, mais sa tête restait posée contre l’appuie-tête et dodelinait à chaque bosse de la chaussée. Bobby s’aperçut que le véhicule de patrouille garé en face du commissariat était éclairé de l’intérieur, deux agents étaient assis. Il réprima une envie soudaine d’accélérer.

Il passa au feu. Personne ne le suivait.

Quelques minutes plus tard, il ralentit devant un stop, au coin de la rue où habitait Cort. Il regarda à droite, attaqua le tournant. Mais en jetant un coup

d’œil sur sa gauche, il pila brusquement. Deux voitures de police, gyrophares allumés, stationnaient là. Bobby, sentant ses coudes se bloquer, se cramponna au volant : quatre flics se dirigeaient vers l’immeuble. Il voulut réveiller Aaron, mais il se ratatina sur son siège lorsqu’il vit que ce dernier s’était déjà redressé. Ses yeux grands ouverts le foudroyaient.

« Qu’est-ce que tu as foutu ? demanda-t-il.

– Aaron, je te jure, c’est pas moi. Dans le journal. Ils ont dit qu’il y avait des caméras. De la vidéosurveillance.

– Avance tout droit. Lentement.

– Aaron. »

Aaron ouvrit la boîte à gants et s’empara du .45.

« J’ai dit “roule”.

– Putain de bordel de merde… OK, OK. »

Bobby relâcha la pédale de frein et franchit lentement le carrefour, ne

quittant des yeux les policiers qu’au tout dernier moment. Il arriva au croisement suivant et n’entendit ni sirènes, ni crissements de pneus.

« Tourne ici », dit Aaron.

Bobby braqua le volant. Au moment de négocier le tournant, il regarda dans son rétroviseur et aperçut un véhicule de patrouille à l’extrémité du pâté d’immeubles qu’ils venaient de quitter.

« Merde, merde, merde, merde. »

Aaron regarda par la lunette arrière et jura. Il se recroquevilla, se prit la tête entre les mains, dont l’une tenait le .45, et poussa un cri désespéré. Il se cogna le front avec la crosse du pistolet.

« Pourquoi ? dit-il. Pourquoi t’as fait ça ?

– Aaron, putain, je te promets que ce n’est pas moi. Je te promets ! »

La voiture de police, maintenant derrière eux, alluma ses gyrophares. La sirène retentit une seule fois. L’agent les interpella à l’aide de son haut-parleur.

« Garez-vous ! »

Bobby sursauta et s’exécuta. Les gyrophares éclairaient l’habitacle du pick-up. Les secondes passèrent comme des années, jusqu’à ce que le policier leur ordonne de baisser leurs vitres et de sortir les deux mains. Bobby voulut ouvrir sa portière. Aaron grogna.

« Tu ne touches pas ce putain de bouton. »

Bobby releva les mains et les posa sur le volant. Elles étaient moites. Aaron regardait le pistolet qu’il tenait entre les siennes.

« Pourquoi ? dit-il en chuchotant. Pourquoi tu m’as fait ça ? Pourquoi tu nous as fait ça ? Tu sais ce qui va se passer si j’y retourne ? T’as une vague idée de ce qu’ils te feront à toi ?

– Aaron, écoute-moi deux secondes, je te jure que ce n’est pas moi. Je n’ai rien fait. »

Il vérifia dans son rétroviseur latéral. Les deux portières du véhicule de patrouille s’ouvrirent et les policiers agrippèrent le toit, l’arme au poing.

« Oh, bordel, Aaron ! Merde, ils ont sorti leurs flingues. S’il te plaît, dénonce-toi. »

Aaron ouvrit la boîte à gants, sortit le chargeur et l’enfonça dans la crosse avec un petit déclic. Les mots de Bobby faillirent rester coincés au fond de sa gorge. S’il ouvrait la portière, les flics lui tireraient dessus. Ou Aaron

s’en chargerait lui-même.

« Aaron, s’il te plaît, ne fais pas ça, s’il te plaît, s’il te plaît. Ils vont nous tirer dessus. Je n’ai pas envie de mourir. »

Aaron éclata en sanglots hystériques. Il tenait le pistolet dans ses deux mains. Une larme tomba sur le canon ; il l’essuya tout en prenant une longue inspiration. Bobby regarda encore une fois le rétroviseur et vit les deux policiers s’avancer vers eux à pas de loup.

« Aaron, range-moi cette saloperie, ils vont nous buter !

– Non. Désolé, Bobby. Je t’aime. »

Aaron pointa le canon sur l’œil de Bobby. Le métal était froid.

Un coup de tonnerre retentit dans l’habitacle. Une lumière blanche accompagna le cri aigu dans les oreilles de Bobby. Il avait le visage mouillé, mais il fut incapable de lever les mains pour l’essuyer. Plus rien ne bougeait. L’éclair violent disparut peu à peu, comme toutes les autres lumières à l’intérieur du pick-up. Bobby regarda Aaron ouvrir la bouche. Il vit les tendons et les muscles de son cou se raidir. Il poussa un cri, mais le bruit fut assourdi par la pression dans ses oreilles.

Alors que son champ de vision s’assombrissait de plus en plus, il vit Aaron introduire le .45 dans sa bouche.

Il entendit une autre détonation. La tête d’Aaron bascula en arrière.

Tout était devenu noir.

 

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