Sangs mêlés
Chapitre 5
Bobby fut réveillé par les bip-bip d’un chasse-neige en train de déblayer la chaussée en marche arrière. Le sang séché avait collé quelques fibres de la moquette sur son visage. Il se hissa et regarda par-dessus le bord du lit. Aaron n’avait pas bougé. La chambre possédait des stores noirs et il n’avait aucune idée de l’heure. Peut-être qu’il n’avait pas dormi si longtemps que ça. Les chasse-neige, ça voulait dire que peut-être les rues avaient été déneigées, et que peut-être les bus circulaient.
Les gonds grincèrent lorsqu’il entrouvrit la porte, juste assez pour se faufiler. Le sol couina et craqua. Pourquoi est-ce que tout était si bruyant quand il voulait ne pas être entendu ? Il regarda derrière lui, mais Aaron ne bougeait pas. Il alla au fond du couloir en contournant Cort, qui dormait comme une souche sur le canapé, la main dans son caleçon.
Il y avait de la lumière dehors, mais le soleil se cachait. De fins nuages gris noircissaient en passant devant l’astre, comme la fumée d’un immeuble en flammes. Les chasse-neige ne s’étaient pas aventurés dans les rues latérales. Ils n’avaient jamais le temps, manifestement, pour les quartiers pourris, alors même que c’était là que vivaient les gens qui avaient le plus besoin de se rendre au travail.
Bobby rentra son pantalon sous ses bottes et marcha dans la neige haute. Tous les trois ou quatre pas, il se retournait pour jeter un coup d’œil en arrière. À chaque fois, il s’attendait à voir Aaron dans son dos.
De quoi ai-je si peur ? Merde. Il a dit qu’il ne me ferait jamais de mal.
Non, attends. Il m’a demandé si je pensais qu’il pourrait me faire du mal. Il n’a pas dit qu’il ne me ferait jamais de mal.
Depuis qu’ils se connaissaient, Bobby avait toujours menti à Aaron. Quelque chose, dans la voix de son ami la veille au soir, quand il lui avait
expliqué le sens de son nom de famille – les sourires en coin –, semblait indiquer à la fois qu’il savait et qu’il ne savait pas. Bobby l’entendait encore parler des animaux qu’il fallait éliminer. Il connaissait la rengaine, mais jamais auparavant il ne l’avait entendue sortir de la bouche d’Aaron.
Bobby trouva un abri de bus sur la 5e Avenue. Les pneus des voitures sifflaient sur la chaussée mouillée. Il s’assit sur le banc et appuya sa tête contre le plexiglas. Le plastique éraflé lui rappela immédiatement la fenêtre qui l’avait séparé d’Aaron, le jour de sa visite en prison. Il éloigna sa tête.
Quand il était petit, il était en proie à des terreurs nocturnes. Son lit se mouillait de pisse et de sueur, et Isabel venait le prendre dans ses bras. À l’époque, l’haleine alcoolisée de sa mère le dérangeait moins, puisqu’elle lui permettait de ne pas sentir l’odeur de sa propre pisse. Isabel lui disait : « Ne t’inquiète pas, les monstres ne sortent que la nuit. Dès qu’il fera jour, tu verras que tes craintes sont ridicules. Les choses font toujours plus peur la nuit. » Elle lui redressait le menton, tout sourire. C’est pour ça qu’on ne les appelle pas des terreurs diurnes.
Après, il se rendormait en sachant que le matin arriverait et que les monstres ne lui feraient plus aucun mal. Mais là, assis à l’arrêt de bus, il
était terrorisé. Terrorisé par un type qui était autrefois son meilleur ami, terrorisé par ce qu’il avait fait, terrorisé par ce qu’il pourrait faire, par ce qu’il deviendrait.
Terrorisé à l’idée d’être lui-même, à bien des égards, responsable de cela.
Le bus roula sur un nid-de-poule. Les hôtels et les petits appartements huppés d’Oakland et de Shadyside laissèrent la place aux maisons mitoyennes et aux bars, ce qui rappela à Bobby qu’il ne faisait décidément pas partie de la classe moyenne. Le bus dévala à toute vitesse Frankstown Avenue, tapissée de gros paquets de neige compacte. Bobby demanda l’arrêt suivant. Lorsqu’il tourna au coin, il vit le pneu côté passager de la Fox de sa mère sur le trottoir. Isabel était à la maison. Pour la première fois depuis très longtemps, Bobby s’en trouva soulagé.
« Le Juste Prix » hurlait derrière la porte du voisin. Ils ne voyaient jamais personne entrer ou sortir, et chaque fois que Bobby passait devant, l’odeur
de pisse de chat était plus puissante que celle des moisissures incrustées dans la moquette du couloir. Il se demandait parfois si l’occupant n’était pas mort, et si c’était le cas, ce que la police ferait de la télévision. Le son ne s’interrompait qu’à l’heure où les chaînes ne diffusaient plus. Le bruit blanc aidait Bobby à s’endormir.
Lorsqu’il arriva chez lui, un candidat était en train de proposer un dollar et
d’empocher un jet-ski tout neuf. En ouvrant, il appela Isabel. Pas de réponse. Puis un ronflement. Il sortit un bocal du placard au-dessus de l’évier afin d’ajouter ses pourboires à ceux de sa mère mais, en faisant le compte, il s’aperçut qu’il n’y avait pas grand-chose de plus que la veille. N’était-elle donc pas allée au travail ? Il ne restait que deux semaines avant l’échéance du loyer. Il allait encore devoir faire un double service. Elle aussi, d’ailleurs. Il se fraya un chemin jusqu’à la chambre d’Isabel. Chez le voisin, quelqu’un devina le juste prix et remporta mille dollars ainsi qu’un vaisselier.
La chambre était entrouverte. Sur la table de chevet, le radio-réveil laissait s’échapper du jazz plein de grésillements. Bobby jeta un coup d’œil à l’intérieur. Isabel était allongée sur le dos, bouche ouverte, et ses ronflements gutturaux résonnaient dans toute la petite pièce. Bobby les avait souvent entendus, ces ronflements, mais pas depuis plusieurs
semaines. Trois semaines, pour être exact. Il promena son regard le long du bras qui pendait par-dessus le bord du lit, puis sur les doigts recroquevillés autour du bouchon d’une bouteille en plastique de vodka Popov. Vide.
« Putain, tu te fous de ma gueule », murmura-t-il.
Un ronflement resta coincé dans la gorge d’Isabel. Elle toussa, s’agita, mais roula sur le côté sans se réveiller. Pendant un instant, la colère de Bobby l’emporta sur sa peur. Les choses allaient beaucoup mieux, et pourtant elle n’avait pas réussi à tenir un mois. Chaque fois qu’il avait vraiment besoin d’elle, elle lui démontrait que ce n’était pas possible. Il allait devoir gérer tout seul le problème avec Aaron – sans avoir la moindre idée de solution. N’empêche, il voulait savoir pourquoi elle avait rechuté, une fois de plus.
Il poussa la porte tellement fort qu’elle claqua contre le mur. Isabel se redressa en sursaut et se prit la tête entre les mains. Bobby s’appuya dans
l’embrasure, bras croisés, et attendit qu’elle ait les idées plus claires. Elle gémit et pressa le bas de sa paume sur son front. Elle cligna des yeux pour se faire à la lumière vive et balança ses pieds à terre, renversant au passage la bouteille vide.
« Merde, maugréa-t-elle.
– Raconte-moi.
– Vas-y. Engueule-moi. Je le mérite. »
Bobby l’observait sans un mot. Elle le regarda de sous ses boucles tout emmêlées.
« Allez, dit-elle.
– On n’a que deux semaines, répondit-il calmement. Et si le bocal avait été vide, ça aurait été la même chose.
– J’y étais, Bobby. J’y étais presque arrivée.
– Et ?
– Qu’est-ce que ça change ? Tu as déjà décrété que j’avais merdé.
– Tu as merdé ? »
La tête entre ses mains, elle poussa un gémissement.
« Oui et non. »
Derrière le mur, quelqu’un perdait au jeu du fakir et les sirènes de la défaite retentissaient. Bobby rit, malgré lui, de cette coïncidence sonore. Isabel aussi. Ça faisait du bien, comme une soupape qui s’ouvrait. Il
décroisa les bras, s’assit à côté d’elle, sur le lit, et fit rouler sous son pied la bouteille de vodka renversée.
« Tu avais promis », dit-il.
Isabel passa ses doigts sous ses yeux pour essuyer les larmes avant qu’elles ne tombent.
« Je sais que j’avais promis, répondit-elle.
– C’est là-dedans que le loyer est parti ? »
Comme insultée par sa question, elle tourna vers lui un regard furieux. Mais les traits de son visage se radoucirent aussitôt. Elle rabattit une mèche rebelle derrière son oreille. Le gel ayant perdu de son effet, ses cheveux retrouvaient peu à peu leur frisure naturelle. Il voyait bien qu’elle avait quelque chose à lui dire, mais il ne savait pas quoi. Elle grimaça et une larme coula.
« Non, dit-elle. Ce n’est pas là-dedans qu’il est parti. »
Bobby voulut creuser, mais le risque était qu’elle lui pose à son tour certaines questions, par exemple pourquoi il rentrait si tard. Il n’y avait pas pensé, dans sa colère soudaine, et encore moins à la version qu’il livrerait. Elle baissa les yeux en regardant ses pieds, il n’insista pas.
« Tu penses pouvoir obtenir un double service ? » demanda-t-elle.
Il fit signe que oui.
« Et toi ?
– Bien sûr. »
Le grand-père de Bobby adorait jouer au poker. Un jour, il l’avait emmené à une partie avec quelques-uns de ses copains retraités de la police. Il lui avait dit de bien observer les joueurs nerveux. Leur manière de jouer avec leurs jetons. La direction dans laquelle ils regardaient après avoir vu leurs cartes. D’après lui, tout le monde avait un petit signe qui le trahissait. Certains tics, même des choses que l’on disait, et la façon de les dire, montraient que l’on mentait. Il ne fallut pas longtemps à Bobby pour comprendre qu’Isabel aussi avait son petit signe.
C’était « bien sûr ».
Elle pouvait facilement obtenir un double service, mais elle n’allait pas le faire. Ça s’entendait dans sa voix. Il en était sûr et certain. Il secoua la tête et s’apprêta à partir. Isabel le rappela.
« Tu étais où, au fait ? »
Merde.
« Quoi ?
– Tu viens juste de rentrer, non ?
– Aaron est revenu.
– De prison ?
– Oui.
– J’aurais dû te laisser la voiture, dit-elle. Tu savais qu’il sortait de prison ?
– Oui. Tout va bien. »
Il s’appuya de nouveau au montant de la porte et tritura les cals à la jonction entre sa paume et ses doigts, dus à des années passées à empiler les cageots de lait et à manier des assiettes brûlantes. Il mit à nu la chair rose au-dessous, puis roula la peau morte en petites boules qu’il fit ensuite tomber par terre. Il avait envie qu’Isabel le serre dans ses bras. Qu’elle lui
fasse oublier cette journée. Qu’elle arrête de boire, et de trahir sa parole, et de lui demander de travailler encore plus. Qu’elle le protège comme elle était censée le faire. Qu’elle ne lui mente plus comme elle s’y sentait obligée. Il regarda le bout de peau d’où il avait arraché les cals. Si seulement ça pouvait être aussi simple : tout retirer et recommencer. Ses yeux piquaient et son nez coulait.
« Il s’est passé quelque chose ? » demanda Isabel.
Bobby se retourna vers elle en s’essuyant les yeux.
« Tu peux reprendre la voiture ce soir, dit-il. Il faut juste que je prenne une douche et que je me change.
– Attends. »
Elle arriva dans son dos.
« Je sais que ça donne l’impression que j’ai sérieusement merdé, mais je te jure qu’il y a une explication. À l’argent, à la vodka, à tout ça. Il faut d’abord que je règle quelque chose, et je te promets que tu comprendras tout. Je vais arranger ça, OK ?
– OK. »
Sa voix flancha. Isabel posa une main sur son épaule.
« Tu me fais confiance ?
– Bien sûr », répondit-il avant de refermer la porte derrière lui.
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