Sangs mêlés
Chapitre 8
Robert se réveilla de son côté du lit. Le reste du lit king size était intact, même au bout d’un an. Avec Tamara, ils commençaient la nuit au milieu, en cuiller, toujours avec les meilleures intentions de s’endormir. Parfois leur désir les faisait s’endormir autrement, et chacun s’éloignait ensuite vers son côté frais du lit, relié à l’autre par les mains. D’autres soirs, à cause de Robert, qui tenait à avoir une position confortable pour son « autre bras », ou de l’incroyable métabolisme de Tamara qui donnait à son corps une chaleur infernale, ils ne pouvaient pas rester lovés l’un contre l’autre. Ils riaient ensemble de leur cas désespéré. Mais ils essayaient toujours.
Après s’être douché et habillé, il descendit. Il traîna pieds nus, dépassa presque la porte qui donnait sur la salle à manger, puis s’arrêta net. Il referma cette porte, comme pour emprisonner les papiers du divorce posés
sur la table. Comme s’il posait un couvercle sur la bougie dans son bocal, privant la flamme de son oxygène et l’éteignant peu à peu. Pourtant, les papiers étaient bien là. Dans le même état, au même endroit. Ils attendaient.
C’était une garde calme, aux urgences. Principalement des chutes et des glissades, quelques clochards qui cherchaient un abri contre le froid. Rien qui nécessitât l’intervention de l’équipe de traumatologie. Robert avait cessé depuis longtemps de culpabiliser parce qu’il voulait travailler davantage, cette mentalité macabre qu’on retrouvait fréquemment dans le métier. C’était pour lui une nécessité, une manière de se déconnecter de la nature viscérale des missions qui l’attendaient. Mais ce jour-là, s’il espérait avoir plus de travail, c’était pour des raisons beaucoup plus égoïstes. Quand il n’était pas occupé, son cerveau revenait sans arrêt aux papiers sur la table. Comment avait-elle déjà pu signer ? Avaient-ils vraiment atteint le point de
non-retour ? Comment avait-il pu susciter une telle rancœur ? Robert connaissait la réponse à ces questions, et son besoin de penser à autre chose s’en trouvait accru.
La nuit tomba. Vers la fin de sa garde, Robert monta à l’unité des soins
intensifs pour voir Marcus Anderson, le garçon qui avait été agressé la veille au soir. Il avait fallu tous les efforts du monde pour le soigner. Des plaques de titane consolidaient l’os fracassé de son orbite, mais il avait perdu un œil, et le vide était recouvert par de la gaze et du sparadrap. On lui avait retiré un certain nombre de dents cassées et recousu la mâchoire. L’hémorragie cérébrale ayant engendré une pression accrue à l’intérieur de son crâne, on avait retiré une petite partie de celui-ci. Robert plissa les lèvres lorsqu’il tenta mentalement de combler les espaces que la craniotomie avait laissés chez Marcus. Dieu le rappelait à Lui en morceaux.
Il était encore trop tôt pour savoir s’il survivrait. Son électroencéphalogramme faisait peine à voir. S’il s’en sortait, il souffrirait le martyre. Il mangerait ses repas à la paille pendant plusieurs mois. S’il recouvrait la parole, son élocution ne serait plus jamais la même. Son permis de conduire montrait pourtant un beau jeune Noir au sourire
charmeur. Un chirurgien esthétique ne le toucherait que si sa famille avait une bonne assurance, ce qui n’était pas le cas, comme Lorraine le lui avait expliqué après une entrevue avec les proches. La main de sa mère était restée en suspens au-dessus du visage de Marcus, de peur de toucher les ecchymoses et les gonflements qui finiraient sans doute en un magma de tissu cicatriciel. Ce gamin, Robert se demanda si son équipe et lui l’avaient sauvé ou l’avaient condamné.
Il repensa à Tamara. À la manière dont ils auraient affronté cette épreuve en tant que parents. Au genre de mère qu’elle voulait être, au genre de mère qu’elle aurait été. Peut-être qu’en un sens, malgré toute la douleur qu’ils éprouvaient en ce moment, ils avaient été épargnés.
Tamara ne voulait pas d’enfants. Elle l’avait dit dès leur deuxième rendez-vous, devant le meilleur filet de bœuf que Robert ait jamais goûté. Chez Donovan’s, dans le quartier de Gas Lamp. Cela aux frais de l’entreprise
pharmaceutique pour laquelle elle travaillait. Elle lui expliqua ce soir-là que les enfants ne collaient pas avec son plan de carrière et qu’il pouvait donc faire une croix dessus. Il recracha son vin dans son verre. Elle lui adressa un sourire en coin.
« Tu ne savais pas que c’était un rendez-vous galant ?
– Ce n’est pas là que je dois te répondre que ton produit ne m’intéresse pas et que tu dois me filer des échantillons gratuits ?
– Maintenant que tu me l’as dit, je peux officiellement qualifier ce dîner de professionnel et faire casquer ma boîte, répondit-elle. Mais j’aurais évacué ça dès le premier dîner, avec le reste de tes confrères.
– Je me suis figuré que c’était simplement ta façon de diviser pour mieux régner. De nous éliminer l’un après l’autre.
– Qui te dit que ce n’est pas le cas ? » Elle lui fit un clin d’œil. « Je vais coucher avec ton plus vieux collègue demain soir. J’adore sentir l’odeur du baume du Tigre le matin. » Robert fit mine d’être écœuré, et elle rit. « En plus, si tu pensais vraiment que c’était du démarchage, est-ce que tu aurais dîné avec moi ?
– Tu m’avais promis du filet de bœuf. J’ai un prêt étudiant à rembourser.
– Très bien. »
Elle leva son verre. Robert trinqua.
« Pas de gamins, dit-elle.
– Tu pars du principe que j’ai un faible pour toi.
– Tu as un faible pour moi. »
Ils discutèrent pendant des heures. Elle l’avait charmé dès sa première visite commerciale à l’hôpital. Après ce dîner-là, il y en eut beaucoup d’autres. Elle était si différente des autres filles noires que Robert avait connues à la fac, de toutes les filles qu’il avait connues. Elle ne lui disait pas qu’il parlait comme un Blanc simplement parce qu’il ne faisait pas de fautes de grammaire, sans doute parce qu’elle n’en faisait pas non plus. Robert se classait dans la partie la plus blanche du spectre, tandis que la peau claire de Tamara possédait une nuance rougeâtre. « Du sang choctaw », disait-elle, de l’Oklahoma, du côté de son père – d’où les cheveux noirs longs et lisses. Ils avaient tous deux connu la difficulté de grandir en tant que rejetés parmi les rejetés. Ils avaient été ostracisés par les leurs, trop blancs à leur goût, tout en devenant les mascottes de leurs amis
blancs, les copains noirs qu’ils s’empressaient de montrer quand on les accusait d’être racistes. Même en Californie, lui avait-elle dit, ça n’avait jamais été facile. Cela effrayait Robert, à quel point – et à quelle vitesse – il s’était entiché d’elle. Ils couchèrent ensemble dès ce premier rendez-vous. Cela n’avait rien d’inhabituel pour lui, à l’époque. Inhabituel, en revanche, était ce qu’il avait ressenti le lendemain matin pour cette fille. Il voulait qu’elle reste, et elle resta. Ils s’installèrent ensemble trois mois plus tard. Ils
se marièrent dans l’année.
En déclarant ne pas vouloir d’enfants, Robert avait menti. Il se disait qu’elle changerait d’avis, qu’il devait simplement être patient, attendre que l’idée vienne d’elle. Parfois il en plaisantait. Il montrait des petits enfants insupportables à l’épicerie, il disait qu’ils s’en occuperaient mille fois mieux. « La plupart des femmes tueraient pour un homme qui désire être père », affirmait-il. Elle lui rappelait qu’elle n’était pas la plupart des femmes. Elle gravissait rapidement les échelons de son entreprise et était devenue directrice des ventes en moins d’un an. Elle voyageait souvent et, quand elle rentrait, ils ne quittaient pas la chambre de tout le week-end. Il se roulait sur le côté et faisait mine de lâcher un soupir exaspéré en retirant son préservatif avant de le jeter dans la corbeille près du lit. D’un revers de main, elle giflait son torse nu et moite.
« Tu préfères que je prenne la pilule et que je finisse par avoir un AVC ?
dit-elle un jour.
– C’est ta boîte qui la commercialise. »
Elle leva les yeux au ciel et se retourna pour lui faire face, la tête posée sur sa paume.
« Des week-ends comme ça ? Pouf. » Elle souffla dans sa main et claqua des doigts. « Au moins jusqu’à ce qu’on soit trop vieux pour y prendre du plaisir. » Robert essuya une perle de sueur qui coulait entre les seins de Tamara.
« Tu sous-estimes ma libido, dit-il. Quand j’aurai quatre-vingts ans et que mon lobe frontal sera bousillé, je te pourchasserai encore avec le pantalon aux chevilles. »
Elle lui pinça le téton, puis roula vers le bord du lit et alla se doucher dans la salle de bains. La courbe de ses fesses le fascinait, comme le balancement naturel de ses hanches, qu’elle exagérait quand elle savait qu’il la regardait
marcher. Merde, elle a peut-être raison, pensa-t-il, et il bondit pour aller la rejoindre sous la douche.
Il perçut ensuite quelques signes d’un début de changement. Ils allèrent voir la sœur de Tamara à l’hôpital après son premier accouchement. Elle était ravie d’être tante. Après avoir fini de l’allaiter, sa sœur voulut lui passer son neveu, mais Tamara agita les mains et désigna Robert. Sa sœur ne voulut rien savoir : elle posa délicatement le bébé dans les bras de
Tamara, dont les yeux s’emplirent soudain d’une terreur absolue. Son neveu vagissait et grognait, le début d’une colère. Elle le tapota doucement en lui disant de se taire, mais les pleurs atteignirent un tel niveau que Robert crut qu’elle allait lancer le bébé à sa sœur. Enfin, un rot sortit. Tamara rit. Le bébé cessa de s’agiter et ouvrit les yeux. Tamara, totalement sous le charme, ne le rendit à sa sœur qu’au moment de repartir. Dans l’ascenseur et jusqu’à la voiture, elle répéta sans arrêt qu’elle ne voulait plus jamais recommencer une chose pareille. Qu’elle avait eu peur de le casser en deux. Pourquoi sa sœur avait-elle insisté ? Tout en parlant, elle jetait des petits coups d’œil en coin à Robert, pour voir non pas s’il l’écoutait, mais s’il la croyait sur parole. Or pas du tout. Pendant tout le trajet du retour, il sourit. Elle aussi, même si elle regardait ailleurs pour ne pas qu’il la voie.
Ce fut une magnifique blonde aux immenses yeux bleus, prénommée Abigail, qui changea tout. Robert ne savait pas vraiment pourquoi. Peut-être
le fait qu’elle mesurait soixante immenses centimètres. Peut-être la manière dont elle grimpait sur ses genoux et lui tirait la barbe. Ou peut-être parce qu’elle ne prononçait pas les consonnes. Quoi qu’il en soit, cette petite gamine de trois ans avait un charme indéniable. Ils avaient été invités ce jour-là à dîner chez Wyatt, un confrère de Robert. Denise, sa femme, avait préparé un gigot d’agneau accompagné de pommes de terre au romarin. Lorsqu’elle s’excusa pour aller chercher le dessert, Robert se pencha vers Tamara et lui chuchota à l’oreille :
« Cette Blanche sait faire la cuisine. »
Tamara avala son vin de travers et toussa.
Wyatt sourit à Robert.
« Oui, elle sait. »
Tamara ouvrit de grands yeux et Robert eut un rire gêné. À ce moment précis, Abigail fit irruption dans la salle à manger par la porte coulissante.
Sa nounou la poursuivait, bras tendus, en s’excusant. Abigail portait une robe en velours bordeaux avec, noué dans le dos, un immense ruban de satin dont les extrémités traînaient par terre pendant qu’elle courait autour de la table en gloussant. Son père fit semblant de l’attraper. Elle poussa un petit cri de plaisir au moment de contourner l’angle de la table. Arrivée à côté de Robert, elle tira sur son pantalon.
« Bonzour, dit-elle, un peu essoufflée.
– Euh, bonjour.
– Soulève. »
Elle tendit les bras vers Robert. Tamara sourit et haussa les épaules. Wyatt donna son accord par un hochement de tête. Abigail brassait l’air avec ses mains impatientes, regardant Robert comme pour lui demander pourquoi il mettait autant de temps. Il la souleva et la posa sur ses genoux. Elle se pencha en avant pour tendre une framboise à son père, qui agita l’index, faisant mine de la réprimander. Elle fut secouée de rires. Denise, dans la cuisine, leur demanda de les rejoindre là-bas, où le café se préparait. Robert voulut poser Abigail par terre, mais elle passa ses bras autour de son cou.
« Tu viens avec moi ? demanda-t-il.
– Mhmm.
– Fais attention, dit Tamara à la petite fille. Je suis très jalouse. »
Abigail regarda par-dessus l’épaule de Robert et tira la langue à Tamara.
Celle-ci rit aux éclats et applaudit. Wyatt la réprimanda gentiment et la petite fille dit à Tamara : « Padon. » Tamara l’excusa et tout le monde passa dans la cuisine. L’odeur des pommes chaudes et de la cannelle se mêlait à celle du café moulu. Denise avait posé trois tartes différentes sur le plan de travail. Une machine à expresso en inox crachait le liquide noir dans des tasses en porcelaine. Des tabourets de bar encerclaient le grand îlot central. Avant que Robert ne s’assoie, Abigail se tortilla et demanda à redescendre. Ses jambes s’agitèrent en l’air et il la reposa. À l’instant où ses pieds touchèrent le sol, elle courut à l’autre bout du salon. Pendant qu’ils s’installaient, Wyatt leva son verre de vin et fit signe à sa femme de l’imiter.
« Aux nouveaux partenaires », dit-il.
Robert s’apprêtait à répondre la même chose lorsqu’il comprit ce que voulait dire Wyatt. Il regarda Tamara. Elle tenait son verre dans une main et, de l’autre, se couvrait la bouche. Puis elle tendit le bras et appuya sous
son menton pour lui fermer la bouche. Elle lui fit tourner la tête vers Wyatt et Denise. Ces derniers sourirent et levèrent plus haut leurs verres.
« Aux nouveaux partenaires », répondit Robert.
Tout le monde but. Wyatt fit le tour de l’îlot central et tendit sa main. Denise partit dans l’autre direction et prit Tamara dans ses bras. Au moment de serrer la main de Wyatt, Robert sentit qu’on lui tirait de nouveau le pantalon. Il baissa les yeux et revit Abigail. Elle tenait un puzzle en bois
qu’elle brandit au-dessus de sa tête.
« Soulève », répéta-t-elle. Robert s’exécuta et la posa sur ses genoux. Le puzzle comportait un certain nombre d’animaux de la ferme. Elle le renversa et toutes les pièces retombèrent bruyamment sur le plan de travail. Elle se retourna pour regarder Robert. « Tu m’aides ?
– Je ne sais pas. Je ne suis pas vraiment chirurgien.
– Elle ne fait jamais ça, d’habitude, intervint Wyatt. Si elle t’embête, je m’en occupe. »
Robert fit non de la tête et aida Abigail à faire son puzzle, feignant d’avoir du mal à comprendre. Abigail guidait ses mains. Elle applaudissait et couinait à chaque pièce qui s’emboîtait bien. Robert rit et regarda de l’autre côté de l’îlot, où Denise avait emmené Tamara. Celle-ci avait la main sur la poitrine et l’œil humide.
« Tout va bien ? » lui demanda muettement Robert.
Elle plissa les lèvres et hocha la tête. « Je t’aime », répondit-elle de la même manière. Robert lui souffla alors un baiser.
Après quatre bouteilles de vin, Wyatt appela un taxi pour les ramener. Sur la banquette arrière, Tamara caressa Robert. Il ne lâchait pas des yeux ceux du chauffeur, dans le rétroviseur, et n’arrêtait pas de repousser la main de Tamara. Ils rigolèrent pendant tout le trajet. Elle faisait la moue et promenait ses doigts sur la banquette, puis le long de la jambe de Robert. Elle passa à l’attaque devant la porte de leur immeuble. Leurs langues se mêlèrent. Robert retrouva ses clés dans sa poche de pantalon et Tamara lui empoigna les parties intimes. Ils franchirent maladroitement la porte ouverte en essayant tant bien que mal de ne pas décoller leurs langues, et leurs dents s’entrechoquèrent tandis qu’ils marchaient en cadence vers l’ascenseur. Les portes s’ouvrirent. Elle le plaqua contre le miroir, défit sa ceinture et posa une main sur son caleçon. Devant une telle agression, il eut
un rire amusé et elle lui mordilla doucement la lèvre inférieure. Les portes s’ouvrirent au deuxième étage ; elle l’emmena par la main dans le couloir. Il remonta son pantalon de sa main libre et la suivit.
Elle le lâcha et atteignit le fond du couloir avant lui. La porte de leur appartement était ouverte. La robe et les chaussures à talon de Tamara étaient en tas dans l’entrée. Robert se dirigea vers la chambre. Tamara était déjà couchée sur le lit, nue, appuyée sur ses coudes, les chevilles croisées.
Robert adorait la manière dont ses seins tombaient sur les côtés quand elle était dans cette position. De l’index, elle lui fit signe d’approcher. Il laissa son pantalon tomber aux chevilles et se traîna vers elle, bras tendus brassant l’air, comme il avait promis de le faire quand il serait devenu vieux. Elle rit en basculant la tête en arrière et se couvrit la bouche aussitôt après avoir grogné. Robert finit de se déshabiller. Tamara se hissa jusqu’à la tête de lit ; il rampa à sa poursuite. Ils s’embrassèrent encore, lui pressé contre elle, puis il s’interrompit et soupira. Elle tenta de se cramponner à lui pendant qu’il se roulait vers la table de chevet et attrapait entre deux doigts un préservatif. Il porta le paquet à ses dents. Tamara grimpa sur lui, le lui ôta de la bouche et le mit de côté.
« Tss », dit-elle. Il voulut en prendre un autre dans le tiroir du bas. « Eh, reprit-elle. Arrête.
– Tu es ivre. Et moi aussi. »
Elle lui arracha le préservatif et le jeta à terre. Elle prit le visage de Robert et le força à croiser son regard, puis porta sa main vers le bas et le fit pénétrer en elle.
Le lendemain matin, le soleil encadrait leurs stores. Ils s’étaient endormis nus, en cuiller. Un sein de Tamara dans la main de Robert. Ses yeux collaient et il voulut les garder fermés, redoutant la gueule de bois juchée au bord de son crâne, attendant l’instant où il se lèverait pour retomber sur lui-même. Il plaqua son nez contre la nuque de Tamara et huma. Ses cheveux sentaient l’hibiscus. Elle poussa ses hanches en arrière ; il avança les siennes à leur rencontre. Elle tendit le bras pour lui masser le cou. Elle pinçait toujours un peu trop fort, si bien que ses ongles lui perçaient la peau, mais ça ne le dérangeait pas.
« Donc, dit-il.
– Oui, je m’en souviens.
– Et ça te va ? Enfin… Avec notre peau claire, on risque de se retrouver avec un albinos. »
Elle se retourna et lui donna une tape sur le torse en riant. Elle approcha son nez du sien, et Robert dut parler entre ses lèvres plissées.
« J’ai mauvaise haleine. »
Elle fit une grimace.
« Oui, je te le confirme. »
Il inspira entre ses dents et retourna Tamara par les épaules. Ils étaient de nouveau en cuiller.
« Tu en es sûre ? »
Elle se retourna pour lui faire face.
« On n’a qu’à recommencer. Histoire de confirmer. »
L’infirmière de nuit poussa la porte de la chambre de Marcus. Robert revint à lui et s’éclaircit la gorge. Elle sourit poliment lorsqu’il s’écarta du lit pour la laisser s’approcher, noter les constantes de Marcus et changer la poche à perfusion. Il regarda sa montre et vit qu’il était resté là près d’un quart d’heure. Il avait espéré qu’une visite au chevet de Marcus lui changerait les idées. Grossière erreur. Sa garde terminée, il redescendit aux urgences et quitta l’hôpital. Une cabine téléphonique était installée devant le mur extérieur. Il décrocha le combiné et introduisit quelques pièces de
monnaie. Lorsque son répondeur s’enclencha, il composa le code qui lui permettait d’écouter ses messages. Deux bips lui firent comprendre qu’il n’y en avait aucun. Il raccrocha. Les pièces tombèrent bruyamment dans la fente métallique. Il regagna l’entrée.
Dans le vestiaire, Robert troqua sa blouse pour un pantalon et une chemise repassée. Dehors, il alluma une cigarette. Une deuxième tempête de neige attaquait la ville. La couche toute fraîche reflétait la lumière des lampadaires et l’air bruissait d’un souffle continu, comme si le ciel respirait. Robert fourra ses mains dans les poches de son pardessus. Les hivers de Pittsburgh lui avaient manqué, et sans le vent mordant ç’aurait été une belle soirée pour se promener. Il marcha en direction de Lou’s. Il avait une dette à éponger.
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