Sangs mêlés
Chapitre 13
En se réveillant ce matin-là, Robert avait failli tout annuler. S’il avait pensé à prendre le numéro d’Isabel, il l’aurait fait. Ce n’était pas une affaire de sentiments anciens qui revenaient, du moins pas ceux dont il devait se soucier. La revoir était douloureux pour lui. Tout comme repenser à sa crainte, à l’époque, de voir leur liaison découverte et de devoir faire face à la réaction du père d’Isabel. Pourtant il avait essayé de ne pas avoir peur. Il avait souhaité qu’Isabel comprenne que ce n’était pas un jeu. Ne plus se soucier d’elle, pouvoir partir sans problème, même si c’était l’impression qu’elle en tirait, alors que ça ne l’était pas. Il ne voulait pas repenser à cette sensation-là. Il voulait être autant en colère contre elle qu’elle l’avait été contre lui pendant toutes ces années, et en même temps ne pas lui offrir ce plaisir.
N’empêche, il le lui avait dit. Il lui avait dit tout ce qu’il avait gardé pour lui pendant si longtemps. Le poids de ces sentiments, malgré les décennies, l’avait surpris. Il ne pensait pas que ça comptait toujours autant. Il s’en était rendu compte non pas au moment où il avait reconnu Isabel, mais quand il lui avait décrit tout ce qu’elle avait représenté à ses yeux. Ce que son mépris – conscient ou non – de la peur qu’il éprouvait avait signifié pour lui. La raison pour laquelle il avait réagi à cette blessure en lui faisant mal à son tour. Cela avait allégé son fardeau, l’avait mis de côté. Quelque chose d’euphorique presque, trop bon pour ne pas être partagé.
Douché et habillé, Robert descendit l’escalier et se planta devant les portes-fenêtres de la salle à manger. Les papiers du divorce traînaient toujours sur la table. Il ouvrit les portes et s’assit. Il tripota les papiers, les aplatit, puis s’empara du stylo posé à côté. Il les approcha de lui, se pencha et signa.
Une fois les pages tournées et les signatures apposées, il quitta la salle à manger, se dirigea vers son bureau et faxa le tout à l’avocat de Tamara. À mesure que les pages étaient avalées par la machine, il se sentit soulagé. Lorsqu’il eut fini, il plia en deux la liasse de documents et s’approcha du
coffre-fort. À l’intérieur, il y avait une chemise vide posée juste devant celle qui contenait leurs dossiers médicaux, notamment le rapport de leur dernière visite chez l’obstétricien. Robert rangea les papiers et referma le coffre-fort.
« Je suis désolé », dit-il.
Il marcha jusqu’à l’entrée de la maison. Isabel avait ouvert une porte, ce qui lui donnait l’occasion d’en fermer une autre.
Pour un jour de semaine, il y avait du monde sur le parking principal du Schenley Park. La neige de la nuit avait été déblayée et, malgré le froid, le beau soleil de l’après-midi faisait fondre les congères. De la vapeur s’élevait de la chaussée mouillée. Robert protégea ses yeux contre la blancheur vive de la neige et promena son regard autour du parking à moitié plein. Ne voyant aucune trace d’Isabel, il suivit l’allée qui menait à la patinoire.
Une petite fille le dépassa en courant, poursuivie par son frère. Elle gloussait furieusement. Aussitôt, il repensa tendrement à Tamara. Elle avait le même rire. Quand il se mettait en cuiller derrière elle et lui chatouillait le ventre après avoir appris qu’elle était enceinte. Il repensa à la manière dont elle allongeait un bras et rapprochait de sa nuque la tête de Robert. Il la caressait avec son nez et faisait glisser sa main sur le bas du ventre, en quête de la petite bosse qui apparaîtrait. Elle le guidait encore plus bas et, avec un soupir, lui faisait enfoncer un doigt en elle. Ils restaient ainsi au milieu du lit, pressés l’un contre l’autre de toutes leurs forces. Jamais il n’aurait imaginé que le milieu de leur lit deviendrait une ligne de séparation qu’ils ne franchiraient plus. Signer ces papiers avait été une erreur.
De part et d’autre de l’allée, la neige faisait ployer les branches des arbres et les recouvrait comme du sucre glace. Le soleil haut dardait ses rayons à
travers les brèches. Sur l’asphalte, la neige fondue ressemblait à de la pluie. Une branche se délesta de son manteau de neige, qui tomba avec un claquement humide. La branche bougea, comme si elle faisait signe à Robert, soit de poursuivre dans cette direction, soit de l’en dissuader. Il avança.
Des rires stridents d’enfants résonnaient lorsqu’il approcha de la patinoire.
Dans certains quartiers, les rues étaient encore enneigées, et d’après la radio la menace d’une nouvelle tempête transformait les retards à l’école en absences. Les parents séchaient le travail pour rester avec leurs enfants. Certains petits patinaient avec une aisance absolue, et leurs parents se traînaient derrière eux, rayonnants de fierté. D’autres chancelaient tels des poulains à peine nés essayant de marcher. Des mères et des pères les suivaient, bras tendus, prêts à les rattraper avant la chute. Robert avait les coudes appuyés contre le mur de la patinoire et regardait le spectacle.
Devant lui, une main d’homme attrapa brusquement la rambarde de la patinoire. Son propriétaire se redressa après avoir manqué de tomber. Une petite fille qui semblait être la sienne, dix ans à peine, s’arrêta à côté de lui en glissant. Il se releva avec son aide, faisant déraper ses patins d’avant en arrière pour tenter péniblement de retrouver l’équilibre, au grand bonheur de sa fille. Il adressa un clin d’œil à Robert. La petite s’esclaffa, et les deux
hommes échangèrent un sourire entendu. Le père remercia mille fois sa fille de l’avoir aidé, puis ils rejoignirent les autres patineurs.
Robert consulta sa montre. Manifestement, Isabel lui avait posé un lapin, et il en éprouva un profond soulagement. Mais quand il se retourna vers l’allée, il la vit. Elle sourit et lui fit signe. Arrivés l’un devant l’autre, elle lui tendit la main et Robert ouvrit les bras. Il avança alors sa main, mais elle ouvrit les bras. Ils finirent par se mettre d’accord sur une accolade. Laquelle fut chaleureuse. Isabel sentait l’eau de Cologne pour hommes et l’alcool. Elle le serra une dernière fois contre elle, lui donna deux ou trois tapes un peu rudes et recula.
Ils marchèrent. Elle regardait tantôt Robert, tantôt ses propres pieds, le visage crispé par le besoin de rompre le silence. Au moment même où elle semblait prête à parler, le bipeur de Robert sonna. Il ouvrit de grands yeux en voyant que c’était un numéro californien. Il chercha une cabine
téléphonique dans les parages et en repéra une juste derrière eux.
« Je suis vraiment navré, dit-il. Je te demande une petite minute. Je reviens tout de suite. » Sans attendre la réponse d’Isabel, il se dirigea d’un pas pressé vers la cabine. Tamara décrocha à la première sonnerie.
« C’est du rapide, dit-elle.
– Oui, enfin… Ce n’est pas comme si je n’attendais pas. Simplement… »
Il leva les yeux au ciel et secoua la tête tant il se trouvait bête. Il se tourna
vers Isabel, dans l’allée. Prise au dépourvu, elle regarda ailleurs et commença à se balancer d’un pied sur l’autre. Sa nervosité déconcentra Robert pendant quelques secondes.
« Merci », dit Tamara.
Robert recouvra ses esprits.
« Pardon. Merci pour quoi ? »
Tamara ne dit rien.
« Ah, oui, reprit-il. Bien sûr. »
Il y eut un long silence. Robert l’imagina en train de baisser son menton pour laisser les mots, n’importe quels mots, venir mourir dans sa bouche ouverte. Chaque fois qu’il s’apprêtait à parler, il y avait ces petits silences, et il se retenait. Tamara finit par répondre.
« Prends soin de toi, Robert. »
Il voulut protester. Restons en contact. Un coup de fil de temps en temps.
Peut-être un dîner quand tu seras rentrée.
Il savait ce que la phrase de Tamara signifiait. Son désaccord s’estompa.
« Toi aussi, Tamara. Ça vaut ce que ça vaut, mais sache que je suis désolé. »
Elle soupira.
« Ça vaut beaucoup. » Un deuxième soupir. « Au revoir. »
Il y eut un petit déclic et la ligne coupa.
Au début de leur relation, quand Tamara voyageait pour ses conférences, ils restaient au téléphone jusque tard dans la nuit. L’un demandait à l’autre de promettre de raccrocher en premier, bien que seul celui qui appelait pût couper. Si l’autre raccrochait avant et décrochait de nouveau, l’appel revenait. Et ainsi de suite, jusqu’à ce que l’un ou l’autre finalement capitule, succombant à la fatigue et à la menace des heures de travail interminables le lendemain.
Robert attendit de voir si Tamara rappelait. Puis il raccrocha. Il se retourna vers Isabel. Pendant qu’il marchait dans sa direction, elle le gratifia d’un sourire.
« Tout va bien ? demanda-t-elle.
– Oui. Et non. Mais oui.
– D’accord. Tant mieux. Non ?
– Isabel, dit-il. Je dois y aller.
– Attends. Quoi ? Qu’est-ce que j’ai dit de mal ?
– Rien. Je te jure. Ce n’est pas toi. Cet appel… Je ne m’attendais pas à… » Il s’interrompit. « Écoute, hier soir, on s’est dit tout ce qu’on avait à se dire, non ? Il y a vraiment autre chose dont il faut qu’on discute ? On a commis des erreurs, toi comme moi. Je ne crois pas qu’on soit obligés de les revivre. »
La voix d’Isabel flancha.
« Mais tu m’as dit que notre rendez-vous te convenait.
– Je sais, et c’était une bêtise. Je suis désolé. Ces derniers temps, il m’est arrivé beaucoup de choses, et je pensais sincèrement que ce serait bien de parler de ce que tu voulais me dire. De tourner la page de cette histoire. » Il regarda encore la cabine téléphonique. « Je crois que j’ai eu ma dose de pages tournées, aujourd’hui.
– Tu ne peux pas partir, dit-elle.
– Izzy, ne me fais pas jouer le mauvais rôle une fois de plus. Je n’ai ni envie, ni besoin, ni l’obligation de t’expliquer pourquoi je m’en vais. Je pars. Accepte-le, s’il te plaît.
– Je l’ai bien mérité. Vraiment. Je n’ai pas le droit de te demander de me parler de ta vie, quel était l’objet de ce coup de fil, pourquoi tu te retrouves ici après toutes ces années. Rien. En revanche, il y a une chose dont je veux te parler. Non, une chose dont il faut que je te parle. Je te dois ça, pour réparer le mal que je t’ai fait sans le savoir parce que j’étais trop centrée sur ma petite personne. Pour réparer les dégâts. »
Robert regarda sa montre.
« Écoute, je comprends très bien. Mais au fond, je préférerais qu’on continue chacun de son côté. Considérons-nous pardonnés l’un et l’autre, et passons à autre chose. » Il s’interrompit, posa ses mains sur les épaules d’Isabel et lui donna un petit baiser sur la joue. « Sois sage.
– Non, s’il te plaît », murmura-t-elle lorsqu’il s’éloignait.
Robert entendit toute la souffrance qu’il y avait dans sa voix et se retint de la prendre dans ses bras pour un dernier adieu. Il n’avait aucune envie d’être cruel, mais elle ne lui laissait pas le choix. La dernière chose qu’il souhaitait, c’était lui donner espoir.
« Au revoir », dit-il. En partant, il croisa un jeune homme sur un banc, un
jeune homme qui lui rappelait quelqu’un. Mais il fut incapable de le remettre. Dans son dos, Isabel lui lança un cri profondément désespéré.
« Bobby ! »
Le ton de sa voix pétrifia Robert. Il se retourna. Au même moment, le jeune homme assis sur le banc se leva.
« Quoi ? » répondirent-ils en même temps.
Ils se regardèrent, puis regardèrent Isabel, qui courait vers eux.
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