Sangs mêlés

John Vercher · Chapitre 15 sur 24

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Sangs mêlés

Chapitre 15

 

Bobby avait onze ans. Depuis qu’il était né, il habitait avec Isabel chez son grand-père. Le vieux vivait seul depuis la mort de sa femme, Nina. Il devait passer chercher Bobby à l’arrêt de bus et le mettre au lit quand Isabel n’était pas à la maison. Elle travaillait beaucoup, à l’époque. Elle essayait de mettre suffisamment d’argent de côté pour leur trouver un appartement décent, et dans un quartier où Bobby fréquenterait une bonne école publique. Il lui arrivait néanmoins de rentrer trop tard. Un petit verre après le boulot, pour décompresser. Grand-père lui dit un jour que, si elle voulait rester, elle allait devoir s’accrocher à un boulot, faire un emprunt et arrêter de boire. Il n’avait pas servi toutes ces années dans la police, à régler les bagarres au couteau entre Irlandais et Latinos, pour voir sa retraite dilapidée par son ivrogne de fille et son petit bâtard. Pourtant, même à cet âge-là,

Bobby sentait que son grand-père avait beau les considérer comme des boulets, il aimait les avoir auprès de lui.

L’été, ils passaient leurs journées sur la terrasse recouverte de fausse pelouse, assis sur des chaises en métal blanches rouillées. Devant le cendrier géant qui dégueulait de mégots, Grand-père parlait de l’état du monde et faisait tinter sa bière Iron City contre la canette de soda de Bobby. Ils buvaient cul sec et rotaient ensemble. Un jour, Grand-père lui fit même goûter sa bière. Bobby se retint de vomir et espéra que le vieux n’avait rien remarqué. Il fit mine d’apprécier et garda la bouteille dans ses mains lorsque son grand-père la lui réclama, tout sourire. Bobby se sentait protégé – et aimé. Même s’il ne mettait pas de mots sur ce qu’il ressentait, il en redemandait. Il faisait donc semblant de comprendre ce que racontait Grand-père et il acquiesçait toujours à ce qu’il disait. Le vieux lui ébouriffait les cheveux et lui disait qu’il était un bon garçon. Qu’il était en

train de devenir grand parce qu’il pigeait les histoires de grands.

Il comprenait pourquoi c’était tellement drôle de se demander haut et fort si la célèbre astronaute Sally Ride ne ralentirait pas le voyage dans l’espace à force de s’arrêter pour demander son chemin.

Il comprenait que Reagan devait agir, et vite, contre les sales barbus qui avaient plastiqué l’ambassade américaine à Beyrouth.

Il comprenait à quel point rien ne prouvait plus le déclin de ce pays qu’une négresse élue Miss America.

Plus Grand-père parlait, plus son petit-fils le trouvait intelligent. Il savait tout, et Bobby s’estimait chanceux d’avoir appris assez de choses pour la boucler et écouter, car s’il était chanceux il lui arriverait peut-être un jour à la cheville.

Il le savait parce que Grand-père le lui avait dit.

Un après-midi particulièrement torride, ils restèrent enfermés toute la journée. Tandis que Grand-père dormait sur le fauteuil à bascule en tenant du bout des doigts son éternelle bière Iron City, Bobby, lassé par les rediffusions de Spiderman, se faufila dehors. L’humidité emplissait ses poumons ; il tapota les poches vides de son short. Il avait oublié son

inhalateur, mais il ne voulait pas retourner à l’intérieur et risquer de réveiller le vieux. Ce dernier lui avait dit de ne pas sortir seul, surtout dans l’allée.

« Ça t’évitera de te retrouver seul face aux petits voyous du bout de la rue », avait-il dit. Bobby acquiesçait toujours bien sagement, même s’il avait du mal à comprendre cette leçon-là. Les « voyous » en question étaient les petits-fils d’un couple de Noirs âgés qui les hébergeait pendant l’été à quelques maisons de là. Ils portaient des chemises et des cravates à l’église et aidaient leur grand-mère à faire les courses. Ils jouaient avec un ballon de football américain et s’excusaient toujours quand ils venaient le récupérer sur la pelouse de Grand-père. Ils s’asseyaient sur leur perron et lisaient des comics. Et ce jour-là, ils étaient dans l’allée de derrière, et ils avaient l’air de s’amuser.

Ils riaient comme des fous et se faisaient des checks. L’aîné, Darius,

quatorze ans, tenait les hanches d’une personne invisible et faisait semblant de la pénétrer. Il portait un tricot en résille et son front était en nage. Miles et Kevin, ses deux petits frères, qui avaient à peu près l’âge de Bobby, riaient de ses mimiques jusqu’à ne plus pouvoir respirer. À un moment, Kevin leva les yeux, sécha ses larmes et, voyant Bobby, lui fit signe d’approcher. Les trois frères lui demandèrent de ne pas faire de bruit : ils avaient un secret à lui confier.

Bobby se retourna vers la maison de Grand-père. Il repensa à la bière en train de lui glisser des mains, telle une longue mèche de dynamite de dessins animés. Grand-père n’avait pas encore déboulé dans le jardin. Sa bière avait déjà dû tomber, pourtant il n’était pas parti à sa recherche. Bobby savait que ce n’était pas une bonne idée de rejoindre ces garçons, mais quelque chose de plus fort que les mises en garde du vieux l’attirait. Les trois frères avaient l’air tout excités de le voir. Il n’avait pas d’autres amis dans le quartier ; lui aussi voulait s’amuser.

Arrivé à leur hauteur, il vit qu’ils tenaient un numéro de Penthouse. Il reconnut Vanessa Williams ; il avait vu la conférence de presse à la télévision, le jour où on lui avait retiré sa couronne de Miss America. Tout à leur excitation, Miles et Kevin attrapèrent ses bras, les secouèrent et lui demandèrent s’il avait déjà vu une femme toute nue. Bobby sentit une palpitation dans son short et se dit, étant donné la façon dont ils lui posaient

la question, qu’ils en avaient certainement vu une. Alors il hocha la tête avec nonchalance et fit la moue, comme pour dire qu’il n’y avait pas de quoi fouetter un chat. Miles et Kevin tendirent la main pour toper. Bobby hésita mais s’exécuta avec joie.

La rue de Grand-père était peuplée de gens comme lui, grincheux et sentant le médicament quand il les croisait à l’église. Il n’y avait pas d’enfants, en tout cas aucun avec lequel il avait le droit de jouer. Grand-père l’avait terrorisé à propos des trois frères, et pourtant, à cet instant précis, Bobby eut l’impression de les connaître depuis toujours.

Peut-être que Grand-père ne savait pas tout.

« Où est-ce que vous l’avez trouvé ? demanda Bobby. On a le droit de regarder ça ? »

Les trois frères s’arrêtèrent de rire, se regardèrent, puis le regardèrent.

« Grave ! » répondirent-ils en chœur.

Darius expliqua que, pendant qu’il sortait les poubelles, le sac s’était déchiré et le magazine était tombé. Ils en déduisirent qu’il appartenait à leur grand-père et Darius fit aussitôt le geste de la branlette. Miles et Kevin pouffèrent, éclatèrent encore de rire, enfin s’intimèrent mutuellement le silence car ils faisaient trop de bruit. Bobby rit à son tour, puis se retourna vers la maison de son grand-père.

Ils regardèrent les photos, de la première à la dernière, une fois, puis deux.

Miles et Kevin se vantèrent que cette fille devrait être leur femme, et Darius les rabroua en disant qu’ils ne sauraient pas quoi en faire. Ils rétorquèrent qu’il n’avait même pas de copine, donc qu’est-ce qu’il en savait ? Bobby en rajouta une couche. Miles et Kevin rigolèrent. Darius aussi. Mais soudain, il prit un ton plus sérieux.

« Par contre, c’est pas juste, ce qu’ils lui ont fait », dit-il.

Ses frères secouèrent la tête et sifflèrent entre leurs dents pour exprimer leur réprobation.

« Comment ça ? demanda Bobby.

– De ne pas l’avoir laissée devenir Miss America. C’est pas juste. D’après Mamie, elle devrait être un peu plus croyante, mais jamais ils auraient fait ça si elle avait été blanche. »

Bobby était perplexe. Peut-être qu’ils ne comprenaient pas comment fonctionnait le monde. Tel que Grand-père le lui avait expliqué.

« Mais il faut qu’elle soit blanche, dit-il. Une négresse peut pas être élue Miss America. »

Les bras de Darius en tombèrent. Il tenait le magazine tout froissé du bout des doigts, par une page un peu déchirée. Bobby eut alors conscience de la chaleur intense, de l’odeur d’herbe tondue, du gémissement aigu d’un taille-bordures à quelques maisons de là. Des gouttes de sueur coulèrent dans son oreille, mais face au regard fixe de Darius il n’osa pas bouger.

Pourquoi ? Qu’avait-il dit de mal ? Pourquoi Darius avait-il l’air si énervé ? Il se tourna vers Kevin et Miles. Ils avaient l’air moins en colère. Ils regardèrent avec angoisse Bobby, puis Darius, puis Bobby. Bobby aussi avait peur. Pourquoi n’avait-il pas écouté Grand-père ? Ses mots lui revinrent en tête.

Tiens bon.

Ils te poignarderont dans le dos.

Ne t’enfuis jamais, ne détourne jamais les yeux.

Il renvoya à Darius son regard noir. La page se déchira jusqu’au bout et le magazine tomba. Bobby ne vit pas le coup partir. Il y eut un éclair de lumière. Ses yeux s’emplirent de larmes. Dans sa bouche, le sang était chaud et avait un goût de métal. Son nez palpitait. Il n’a encore jamais été frappé, mais il se força à ne pas pleurer. Miles et Kevin étaient sous le choc. Ils chuchotèrent à leur frère de se calmer, de rentrer à la maison avec eux.

Darius restait planté devant Bobby, poings serrés. Ses épaules se soulevaient. Il attendait que Bobby réagisse. Qu’il dise autre chose.

Bobby fit demi-tour et appela son grand-père au secours. Il vit la porte à moustiquaire s’ouvrir, au bout de l’allée, et Grand-père regarder dans sa direction. Bobby courut vers lui. Grand-père disparut quelques secondes à l’intérieur, ressortit, descendit le perron en boitant pour aller à sa rencontre. Bobby vit alors le soleil se refléter sur un objet dans sa main. Il sécha ses larmes et s’arrêta net sur le gravier lorsqu’il aperçut le vieux revolver de service de Grand-père. Les trois frères virent la même chose et hurlèrent. Ils coururent jusqu’à leur maison. Grand-père passa son bras autour de Bobby et le raccompagna à l’intérieur.

Isabel était dans la cuisine. En voyant son fils, elle poussa un grand cri. Grand-père le fit asseoir sur une chaise et lui dit de se pincer le nez en penchant la tête en arrière. Du sang lui coulait dans la gorge. Isabel

s’accroupit devant lui et toucha l’arête de son nez. Elle fit la grimace lorsqu’il tressaillit de douleur, mais elle appuya de nouveau, comme si elle n’en croyait pas ses yeux et avait besoin de toucher pour en être sûre. Grand-père tendit à Bobby un torchon rempli de glaçons.

« Arrête de crier et fous-lui la paix ! s’écria-t-il. Ton fils va bien.

– C’est comme ça que ça se passe quand je le laisse seul avec toi ? »

Elle pressa les glaçons contre son nez ; Bobby gémit.

« Oh, mon bébé, je suis désolée.

– Qu’est-ce que tu fabriques ici, n’importe comment ? demanda Grand-père. Je t’ai dit de lui foutre la paix. Il peut les tenir lui-même, ses glaçons. Il va bien.

– C’était calme au boulot, répondit Isabel. Ils ont demandé qui voulait rentrer. Je me suis dit que je reviendrais pour passer un peu de temps avec mon bébé. Qu’est-ce qui s’est passé ? Tu es censé le surveiller. Et je ne te

permets pas de m’expliquer ce que je dois faire avec mon fils.

– Arrête de me crier dessus, tu veux bien ? Et ne va pas me raconter que tu es rentrée directement.

– Quoi ?

– Je sens l’odeur. Voilà ! »

Il avait raison. Même avec le nez en sang, Bobby sentit l’odeur douce-amère qu’il connaissait bien. Il éloigna son visage. Isabel se pencha et

tendit le bras vers lui, mais il recula encore plus, au grand désarroi de sa mère. Tenant les glaçons sur son nez, il rejeta la tête en arrière. Il sentait chaque battement de son cœur dans ses tempes.

« D’accord, je me suis arrêtée pour boire un verre, répondit Isabel à Grand-père. Un seul.

– Il est midi.

– Et toi, papa, combien tu en as bu, hein ? Tu étais ivre mort ? Une fois de plus ? Et lui, il était où ? Qui lui a fait ça ? »

Bobby avait la tête comme une patate. À cause du coup de poing. Des cris. Il était furieux d’avoir encore peur, et il avait peur aussi d’être furieux, contre lui-même parce qu’il avait désobéi en allant frayer avec ces garçons, contre Isabel parce qu’elle accablait l’homme qui le protégeait, le défendait comme jamais elle ne l’avait défendu. En retard ou pas, Grand-père avait été là. Pendant qu’elle traînait au bar. Bobby fulminait. Sa réponse fusa

comme un crachat :

« C’est les nègres au bout de la rue ! »

Isabel le gifla violemment, puis se couvrit la bouche. Elle tendit ses deux mains vers lui et s’excusa. Bobby pleurait tellement qu’il en avait mal aux côtes. Ce n’était pas seulement la gifle. Il pleurait pour toutes ces nuits où il partait se coucher seul et ces matins où sa mère n’était pas là. Il était secoué de sanglots déchirants. Elle n’arrivait pas à le calmer. Le seul mot qu’il put prononcer fut : « Pourquoi ? »

Pourquoi tu m’as frappé ? Pourquoi tu n’es jamais à la maison ? Pourquoi tu as besoin de boire autant ? Tous ces « pourquoi » se déversaient comme d’une bouche d’incendie en pleine rue. Grand-père saisit Isabel et l’obligea à se mettre debout.

« Pourquoi est-ce que tu l’as giflé, nom de Dieu ?

– C’est ça que tu lui apprends ? répondit-elle. Pas étonnant qu’il se soit

pris un coup de poing !

– Garde pour toi tes conneries de hippie, Isabel. »

Grand-père releva le menton de Bobby.

« Calme-toi, calme-toi », lui dit-il. Bobby avait beau renifler et s’essuyer le nez, il ne pouvait s’empêcher de pleurer. « C’est bon, ça va aller. Tu as pris ta raclée comme un homme, ça, je peux te le dire. N’écoute pas ta mère. Tu n’as rien fait de mal.

– Si ! s’écria Isabel. Tu ne peux pas lui faire croire que c’est normal de parler comme ça, de penser comme ça. Comme toi. »

Grand-père s’éloigna de Bobby. Il prit Isabel à part et la plaqua contre la cuisinière.

« J’ai fait en sorte que tu aies un toit, que ce gamin ait de quoi manger. J’essaie de lui apprendre à être un homme, et Dieu sait qu’il en a besoin. Mais toi, qu’est-ce que tu fais ? Une fois sur deux, tu n’es pas là et quand tu pourrais l’être, tu te bourres la gueule. »

Elle jeta un coup d’œil vers Bobby, puis regarda son père, comme pour lui interdire de dire ces choses-là devant son fils. Le vieux éclata de rire.

« Quoi ? Tu crois peut-être qu’il ne sait pas pourquoi tu n’es jamais là ? Que c’est à cause du boulot ? Vas-y, demande-lui. Demande-lui ce qu’il pense de toi. Tu n’as pas envie de savoir ? »

Isabel baissa les yeux. Grand-père plia ses genoux pour capter son regard,

mais elle n’arrêtait pas de tourner la tête.

« Oui, c’est bien ce que je pensais », dit-il. Il lui releva le menton pour l’obliger à le regarder. « Il a besoin d’un homme dans sa vie. Pour lui apprendre comment ça se passe. Donc dis-moi où est le mal si ce gamin devient ne serait-ce qu’un peu comme moi. Merde, c’est le fils que j’aurais dû avoir. »

À cette phrase, le visage d’Isabel changea. La honte disparut.

« Tu veux savoir pourquoi ce serait terrible s’il devenait comme toi ? » Elle montra les dents, comme une louve acculée. « Parce que son père était un nègre. »

Bobby éloigna les glaçons de son nez et cessa de pleurer. Grand-père fit un pas en arrière et lâcha un rire qui ressemblait plutôt à un cri.

« N’importe quoi, dit-il. Ce petit est aussi blanc que moi. »

Tout en séchant ses larmes, Isabel s’avança vers lui. « Regarde-moi bien.

Et dis-moi que je suis en train de te mentir. »

Le sourire de Grand-père s’effaça. Isabel regarda derrière lui, en direction de Bobby, qui restait assis, sidéré. Avec ses lèvres, elle dit silencieusement : « Je suis désolée. »

Les oreilles de Bobby bourdonnaient. Il avait mal à la mâchoire.

Grand-père gifla Isabel. Le bruit fut si puissant que Bobby crut que quelque chose s’était cassé, la main du vieux ou la tête d’Isabel. Celle-ci

tomba en arrière, sa joue heurta la cuisinière. Bobby se rua sur son grand-père et lui donna un coup de poing dans le dos, qu’il avait large. Le vieux tendit sa grosse paluche en arrière et saisit le visage de Bobby. Isabel lui hurla de le lâcher tout de suite, puis elle le poussa sur le côté. Elle prit son fils dans ses bras et l’attira au sol avec elle. Bobby se retourna et la gifla, à l’endroit même où Grand-père l’avait frappée. Elle retomba sur les fesses. De nouveau, elle prit sa tête entre les mains. Bobby était debout au-dessus d’elle, poings serrés. Il respirait fort et sentait son torse se comprimer.

Un bruit métallique se fit entendre dans l’entrée. Les trois têtes se retournèrent. Un policier attendait sur la terrasse et donnait des coups sur la porte à moustiquaire. La grand-mère de Darius se tenait derrière lui. Grand-père lâcha quelques jurons. Il rangea le pistolet dans son étui et le reposa sur l’étagère supérieure du garde-manger. Il tendit un doigt menaçant vers Isabel.

« Je m’occupe de toi dans deux secondes », marmonna-t-il. Il plaqua en arrière ses fins cheveux blancs puis interpella le policier par son prénom.

Bobby sortit de la cuisine en courant et monta l’escalier.

Isabel murmura :

« Robert. »

 

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