Sangs mêlés
Chapitre 4
Lorsqu’Isabel entra chez Lou’s, Nico lui sourit. Elle espérait qu’il était d’humeur généreuse.
À peine quelques heures plus tôt, huit étudiants blancs, ivres, habillés de pulls en toile de jute, de Birkenstock et de grosses chaussettes en laine, avaient débarqué dans le diner. Des gosses de riches déguisés en pauvres. La nourriture s’était accumulée au fur et à mesure qu’un copain, puis un autre, débarquait. Des milk-shakes dans tous les sens, des omelettes renvoyées à moitié consommées au motif qu’elles étaient trop froides. Pourtant, à chaque commande agressive, à chaque exigence puérile, elle souriait, toujours, et repartait sous leurs ricanements. Ils se moquaient des taches sur son uniforme, trop serré à la taille. De ses cheveux trop gonflés, de son rouge à lèvres trop vif. Ils faisaient mine de chuchoter, mais elle
sentait bien qu’ils voulaient qu’elle les entende. Et elle les entendait. Mais le 15 du mois, Bobby et elle n’avaient pas encore de quoi payer le loyer, et le besoin d’avoir un toit l’emportait sur leur fierté. Trop souvent.
Avec les grandes tablées, elle n’ajoutait presque jamais le pourboire sur l’addition. Elle préférait le mériter, et avec ceux-là elle l’avait mérité. Néanmoins, il valait mieux qu’elle s’en assure. Elle prépara la longue addition en dansant d’un pied sur l’autre. Cela faisait une heure qu’elle avait envie de pisser. Elle leur apporta la note et alla aux toilettes. Les coudes sur les genoux, elle laissa échapper un grand soupir de soulagement. Peut-être ne remarqueraient-ils pas le pourboire inclus. La neige s’était mise à tomber suffisamment tard pour ne pas affecter son service, et ç’avait été une bonne soirée. Trente pour cent ou plus sur cette table, ça ferait un joli petit cadeau. Peut-être assez, même, pour prendre un jour de congé et convaincre Bobby d’aller voir un film en dernière séance, comme quand il
était petit. Cela faisait deux semaines qu’elle se calmait sur l’alcool, moyennant quoi ils discutaient davantage, aux rares moments où ni l’un ni l’autre ne travaillait. La semaine précédente, il avait levé les yeux de ses comics pour lui demander comment s’était passée sa journée. Il avait même
souri.
Lorsqu’elle revint des toilettes, les jeunes avaient disparu. Leur table était un carnage. Des dosettes de sucre entières enfoncées dans des gobelets à moitié vides, imbibés de café. Un verre était renversé, et de l’eau ruisselait jusqu’au sol. Dans la flaque sur la table, l’addition, non réglée, l’encre brouillée mais juste assez lisible pour qu’Isabel voie les mots « Va te faire foutre » griffonnés en travers. Elle regarda le bout de papier, le décolla de la table, le laissa dégoutter avant de le rouler en boule et de le jeter. Les quelques clients attardés aux autres tables lui jetèrent des regards en coin.
« Vous aussi, allez vous faire foutre », marmonna Isabel.
Elle nettoya son rang et s’avança vers la porte pour la fermer.
Pockets, le patron, faisait la caisse d’une autre serveuse pendant qu’Isabel attendait son tour. Si elle connaissait la politique de la maison en matière de resto-basket, elle espérait toutefois que Pockets passerait l’éponge. Il avait
suivi une cure de désintoxication à l’alcool, mais bien plus longtemps qu’elle, et avec beaucoup plus de sérieux. Les soirs un peu plus calmes, il lui avait parlé, lui avait raconté des histoires horribles de relations détruites, familiales et autres. Il essayait souvent de la convaincre d’assister à une réunion, il lui avait même proposé de la parrainer. Elle ne se voyait pas raconter sa vie assise au milieu d’inconnus. Elle y avait tout de même réfléchi. Mais elle avait quelques doutes sur les intentions réelles de Pockets. Il était bien plus vieux qu’elle, gentil, un peu paternel, avec un nez couperosé et des bajoues qui lui valaient son surnom. Même s’il ne tenait jamais de propos déplacés, plus d’une fois elle avait surpris ses petits regards. Son visage qui devenait tout rouge quand elle se couvrait la poitrine après l’avoir vu reluquer son décolleté tandis qu’elle comptait sa part de pourboires en fin de service. Chaque fois qu’il l’invitait à une réunion, elle déclinait poliment, tout en se sentant coupable face au sourire
déçu qu’il affichait.
Lorsque ce fut son tour, elle fit glisser ses billets et ses additions, puis détacha le chouchou de sa queue-de-cheval. Ses cheveux noirs et lisses retombèrent ; elle les rabattit par-dessus son épaule. Pockets tapota sur les touches de la calculatrice et fronça les sourcils.
« Tu as merdé.
– Et toi tu as grossi. »
Elle imita un pistolet avec ses deux index et lui adressa un clin d’œil.
« Très drôle. Sérieusement. Tu es loin du compte.
– La dernière table s’est barrée sans payer, Pockets.
– Quoi ? Comment ça ?
– J’ai dû aller pisser. Je suis revenue tout de suite. Tu ne les as pas vus partir ?
– Putain, Izzy. C’était une addition à quatre-vingts dollars !
– Je sais, je sais. Tu ne peux pas simplement l’effacer ?
– Tu sais très bien que non.
– C’est plus que la moitié de mes pourboires, Pockets.
– Je comprends, Izzy. Mais ton rang est sous ta responsabilité, et si je te fais une fleur…
– Oui, oui, oui, tu devras faire pareil avec les autres. C’est bon, je ne suis
plus une gamine, Pockets. Ne me fais pas la morale. »
Moins boire la rendait non pas moins émotive, mais plus émotive. Les maux de tête devenaient plus fréquents, plus tenaces. Elle savait que Pockets devait rendre des comptes aux propriétaires, qu’il avait son propre boulot à défendre. « Désolée, dit-elle. Ça va. Très bien. » Elle compta les billets de cinq et de un, et éclata de rire en voyant la somme ridicule qu’elle tenait dans sa main, à peine plus que la réserve qu’elle avait apportée pour faire de la monnaie pendant la soirée. Pockets recompta en alignant tous les billets dans le même sens.
« Je pourrai sans doute te filer un double service demain, à condition que la neige ne nous oblige pas à fermer. Ça t’intéresse ? »
Isabel lui fit signe que oui – mais à quoi ? Elle l’ignorait. Elle n’écoutait plus. Elle essayait de se rappeler quels soirs Nico travaillait au bar, chez Lou’s.
Le visage encore engourdi par le froid du dehors, elle ouvrit la porte. L’atmosphère humide et familière, cette odeur de bière et de graillon, lui réchauffa les joues. Elle fit un clin d’œil à Nico, qui lui renvoya la politesse.
Dieu merci, il a l’air de bonne humeur.
Le bar était presque vide. Il ne restait que les habitués. Même en semaine, Lou’s recevait pas mal de monde. L’endroit était suffisamment malfamé pour être prisé des étudiants, mais ce soir-là personne ne jouait aux
fléchettes. Les boules du billard ne claquaient pas, personne ne traînait autour du Megatouch pour une partie de foot avec des images érotiques. N’étaient là que les pauvres hères, présents dès l’ouverture, penchés sur leur bière, face à la lumière intermittente de la télévision au-dessus du bar. Nico reprit la discussion en pointant un doigt vers l’écran qui diffusait les instants marquants du procès d’O. J. sur Sports Center. Isabel tira un tabouret pour se joindre à eux. Ils la saluèrent par un hochement de tête et un grommellement amical.
« Pour moi, c’est de la connerie, dit Nico. Ce flic est un témoin, il n’est pas jugé.
– C’est vrai, ça, confirma un vieux affublé d’un double menton. En vingt-cinq ans de maison, j’ai jamais vu un de ces connards d’avocats m’interroger comme ils le font avec ce Fuhrman. »
Nouveaux murmures approbateurs de la part des autres habitués. Ils
agitaient la tête comme des pigeons.
« Exactement, dit Nico. Qu’est-ce qu’on s’en fout qu’il ait dit “nègre” ou pas ?
– Du calme, Nico, intervint Isabel. Détends-toi.
– Je dis juste que ce c’est pas bien de tout mettre sur le dos de ce flic. Ils l’ont eue assez mauvaise comme ça après le merdier de l’affaire Rodney King. Du jour au lendemain, tous les flics seraient des monstres parce qu’ils ont tabassé un junkie ? Arrête tes conneries.
– Exactement, fit le vieux. Mon fils est policier, et dans son secteur il porte un gilet pare-balles. Ces petits connards de voyous tirent sur les flics.
– C’est une honte, dit Nico. Tout ça parce qu’O. J. a assez de fric pour pouvoir payer son méga-juif d’avocat. Tout le monde sait qu’il est coupable, bordel.
– Vous savez, les amis, dit Isabel, les seuls moments où Nico peut voir
par-dessus le comptoir, c’est quand il monte sur son estrade comme ça. »
Les clients gloussèrent. Nico lui fit une grimace.
« Voyez, les gars, dit-il. Ce genre de discussion pleine de bon sens, notre chère Mademoiselle Droits civiques n’y comprend rien. » Isabel eut un sourire méprisant et lui adressa un doigt d’honneur. « Comment tu t’en es sortie ce soir, ma belle ? demanda-t-il en riant. »
Le sourire d’Isabel s’effaça. Ses yeux piquèrent et ses joues s’échauffèrent
au moment où elle secoua la tête. Les épaules de Nico s’affaissèrent.
« Qu’est-ce qui s’est passé ?
– Tu m’offres un verre ?
– Ma caisse n’est pas assez haute pour que je puisse atteindre la vodka. En plus, tu n’es pas censée avoir arrêté de boire ? Ça fait, quoi ? Un jour ? »
Isabel savait qu’il voulait juste la faire rire, mais elle sentait sa tête palpiter, c’était pire qu’avant. Elle n’avait pas à être dans cet endroit. Elle l’avait promis à Bobby. « Je peux y arriver pendant un mois », avait-elle dit. Et pourtant elle était là. Juste un verre. Elle savait qu’un verre en entraînerait un deuxième, qu’elle dépenserait de l’argent qu’elle n’avait pas, et tout ça pour quoi ? Où est-ce que ça la mènerait ? Où est-ce que ça les mènerait ? Bien sûr, elle pourrait faire plus de services, et Bobby aussi. Ils avaient déjà été à deux doigts de ne pas pouvoir payer le loyer, et ils s’en étaient toujours sortis, même si c’était en général Bobby qui trimait. Beau
gosse, meilleur restaurant, plus gros pourboires. Mais chaque fois qu’il acceptait un service supplémentaire, chaque fois qu’il renonçait à un jour de congé, il faisait la même tête. Cet air bien rodé de déception résignée qui brisait toujours un peu plus le cœur d’Isabel, qui l’incitait à jurer qu’elle ne lui demanderait plus jamais de faire ça. L’idée de revoir cette tête la rendit nerveuse. Et quand elle était nerveuse, elle avait envie de boire encore. Et l’envie de boire encore la mettait en colère. Elle s’éloigna du bar, se levant pour partir.
« Eh, où tu vas ? demanda Nico. Allez, je déconnais. Assieds-toi. »
Elle s’arrêta.
Juste un verre.
Elle se rassit.
« Ce coup-ci, ce n’était même pas ma faute, Nico. Je te promets.
– Connard de Pockets, dit-il. Il t’aurait certainement lâché la grappe si tu
lui avais fait une petite gâterie pour te faire pardonner.
– Ne sois pas vulgaire. »
Nico tendit le bras vers l’étagère derrière lui et attrapa une bouteille d’Absolut.
« Tu sais bien que je ne peux pas m’offrir ça, dit Isabel. Surtout maintenant.
– Tais-toi. »
Nico sourit et ajouta un trait de tonic dans le verre collins plein. Isabel commença à siroter à la paille et sentit la panique se tasser. Comme il lui manquait, ce goût – l’effervescence des bulles sur sa langue, le picotement à l’intérieur de ses joues. Il n’y avait pas de kérosène dans ce verre, contrairement à la saloperie bon marché qu’elle gardait au congélateur chez elle, dans une bouteille en plastique. Mais une brûlure agréable, douce, avec juste ce qu’il fallait de sucré grâce au tonic.
« Bon alors quoi ? Il t’a encore mise à pied ? »
Elle ferma les yeux et but une autre longue gorgée à la paille. Elle vida son verre. Le bruit de succion saccadé la surprit elle-même. Elle rouvrit les yeux et vit Nico, bras croisés, sourire narquois aux lèvres.
« Putain, tu t’es fait virer ? »
Elle rougit encore. Elle n’avait pas beaucoup mangé et la vodka faisait rapidement effet.
« Non, dit-elle, maussade. Mais j’aurais tout aussi bien pu. Des clients sont partis sans payer.
– Ah, merde. Et c’est toi qui as dû payer de ta poche ? »
Elle acquiesça.
« Il m’a proposé un service partagé demain pour que je puisse regagner une partie du fric. Sauf qu’il neige comme pas permis. »
Nico remplit de nouveau son verre, et elle protesta en agitant les mains.
« Arrête, insista Nico. C’est moi qui régale, ce soir. »
Isabel leva son verre vers lui et but une petite gorgée.
Finis doucement celui-là et rentre à la maison. Demain, tu arrêtes.
Mais ralentir était difficile. Nico savait y faire. Elle dut prendre sur elle pour ne pas engloutir ce verre-là aussi.
« Tu le sirotes, c’est ça ? demanda-t-il.
– Non, je ne le sirote pas, et il va falloir que tu me ramènes chez moi.
– C’est ce que j’espérais. »
Nico était mignon à sa manière, un Sicilien un peu couillon, mais gentil. Il était vraiment trop petit, et un peu enrobé à la taille. Il portait des chemises trop serrées, mais il avait de beaux bras. Ses blagues étaient nulles, il avait la main toujours un peu lourde sur son eau de Cologne, mais il roulait des mécaniques d’une manière qu’Isabel trouvait charmante, et il la faisait rire. Malgré tout, il l’aimait un peu trop. Elle voulait que ça reste léger entre eux,
cependant plus d’une fois, dans la chaleur moite qui suivait les galipettes, il lui avait parlé de mariage. Sans compter qu’il n’était pas doué pour la maintenir à bonne distance de ses penchants naturels. Bobby le savait aussi, et il n’appréciait pas qu’elle passe du temps avec Nico. Aussi, les soirs où il la persuadait de rester avec lui, ça se faisait presque toujours chez lui. Elle avait beau savoir que Nico n’était pas l’homme qu’il lui fallait, il était rassurant. Inoffensif… quoique. Elle devait finir son verre et y aller.
Elle but de petites gorgées et laissa la glace noyer son verre pendant que Nico et ses potes recommençaient à parler du procès, du fait que, avec toutes les conneries du politiquement correct depuis les émeutes de Los Angeles, O. J. Simpson s’en sortirait sans encombre, et qu’avec Bill Clinton ils finiraient tous dans le caniveau. Isabel leva les yeux au ciel. Était-elle passée à côté de leur bêtise crasse parce qu’elle avait été trop ivre pour l’entendre ? Elle avala la dernière gorgée diluée et repoussa son verre. Nico
voulut le remplir, une fois de plus, mais elle posa une serviette à cocktail dessus.
« C’est bon, dit-elle.
– S’il te plaît. Je vais bientôt annoncer la fermeture à cause de la neige. Un dernier et on rentre ensemble. »
Isabel connaissait ce regard-là. Ça faisait longtemps, et vu la soirée qu’elle venait de passer, la perspective d’avoir Nico allongé à côté d’elle n’était pas si pénible que ça. Tout en redoutant de devoir se taper une énième discussion sur son absence de volonté de se poser, elle n’avait aucune envie de rentrer chez elle et d’affronter la déception de Bobby. Elle passerait la nuit avec Nico et ferait un double service pour rattraper le fric perdu. Elle lui sourit, mais en gardant sa main sur le verre.
« Dépêche-toi », dit-elle.
Nico nettoyait ses verres à bière avec une vigueur renouvelée lorsque la
porte d’entrée s’ouvrit et laissa s’engouffrer un air froid. Un grand Noir chassa la neige sur ses épaules et s’assit à quelques tabourets d’Isabel. Les habitués interrompirent leurs conversations et regardèrent leur bière.
« C’est fermé, mon pote », dit Nico.
Isabel détestait ça, quand Nico employait un pseudo-argot de la rue dès qu’un Noir entrait dans son bar. Elle lui lança un regard dur. Nico grimaça puis leva l’index pour signifier à l’inconnu qu’il ne lui servirait qu’un seul
verre. L’homme avait vu le geste d’Isabel et hocha la tête dans sa direction.
« Merci », dit-il.
Isabel acquiesça en retour.
Cette voix. D’où connaissait-elle cette voix ?
L’homme fut servi par Nico. Isabel le regardait fixement tout en faisant mine de ne pas le faire. Il lui jeta un deuxième, puis un troisième coup d’œil, l’air de savoir qu’il la connaissait, mais sans la remettre. Gênée d’avoir été grillée, elle renversa son verre presque vide dans sa bouche. Les glaçons qui étaient restés collés au fond rebondirent contre ses dents et de l’eau coula sur son menton. Nico lui tendit une serviette en papier qu’elle lui arracha des mains. Elle fit de son mieux pour s’essuyer la figure, pour ne pas passer pour une ivrogne maladroite, et se demanda pourquoi elle se souciait soudain de ce que ce type pensait d’elle.
« Je vous en offre un dernier pour la route ? lui demanda l’homme.
Puisque c’est grâce à vous qu’il m’en a servi un. »
Cette fois, Isabel percuta – cette voix. Elle eut aussitôt une montée d’adrénaline. L’odeur des snacks devint tout à coup envahissante, immonde. En fondant dans son verre, les glaçons se fendirent, comme le craquement qui précède l’avalanche. Elle fit tourner son verre en cercle sur la nappe d’eau, puis fit glisser ses pouces le long du rebord humide. L’homme l’observait. Nico l’observait. Tout le monde l’observait. Sa gorge était nouée, incapable de sortir le moindre son. Elle hocha la tête vers l’inconnu avec un sourire crispé. Face à sa non-réponse, ce dernier pencha la tête sur le côté. Nico intervint.
« Ça ira comme ça pour elle, dit-il. Dans un quart d’heure on ferme. »
L’homme but son scotch, montra les dents et inspira bruyamment. Mon Dieu : c’était lui. Les vieilles habitudes avaient la vie dure. Isabel sentait sa colère monter. C’était son bar à elle. Son endroit à elle. Qu’est-ce qu’il
venait faire là ? Elle avait envie de le détester uniquement parce qu’elle se rappelait qu’il faisait la même mimique à l’époque, quand il buvait du scotch. Le détester parce que c’était toujours aussi attendrissant. Car qui buvait du scotch à la fac ? Le détester parce qu’il était toujours aussi incroyablement beau, parce que plus de deux décennies ne l’avaient guère vieilli.
Un peu ramolli autour de la mâchoire, peut-être, et le crâne plus dégarni.
Mais toujours une bombe. Malgré tout, malgré toute la haine qu’elle essayait de rameuter, elle ressentait autre chose que de la colère. Quelque chose dont elle n’avait pas soupçonné l’existence, quelque chose dont elle s’était dit qu’elle ne le ressentirait plus jamais à son égard. Et pourtant, face à lui, elle s’aperçut que toutes ces grandes certitudes n’étaient que de la foutaise. Là-dessus, elle rit toute seule. Un simple petit aboiement. L’absence de dîner, ajoutée aux verres bien tassés de Nico, la rendait un peu pompette.
Impossible que ce soit lui.
« Il y a quelque chose de drôle ? demanda l’homme.
– Hein ?
– J’ai cru vous entendre rire. »
Elle fit signe que non, en ourlant les lèvres. Si ce n’était pas lui, pourquoi était-elle incapable de parler ? Pourquoi arrivait-elle à peine à le regarder ?
Nico faisait écran entre eux, occupé à essuyer sans arrêt le même verre à bière. Ses yeux ricochaient de l’un à l’autre.
« Enfin, en tout cas, merci encore, dit-il à Isabel. J’en avais bien besoin. » Il plongea la main dans sa poche arrière et désigna le verre vide d’Isabel. « C’est moi qui vous invite. »
Il ferma les yeux et lâcha un juron lorsque sa main ressortit de sa poche, vide.
« Allez, mon pote, dit Nico.
– Je vous assure que j’ai oublié mon argent dans mon casier, à l’hôpital. Je suis médecin. J’ai du liquide et une carte. J’en ai pour dix minutes de marche, grand maximum.
– Et dix de plus au retour », fit Nico. Il montra Isabel. « On va essayer de partir avant que la tempête dégénère. »
Isabel lui jeta encore un regard mauvais. Nico lui en renvoya un
désemparé.
L’homme cherchait quelque chose sur le comptoir. Il sortit une boîte d’allumettes d’un verre à bière qui en était rempli. Il griffonna quelque chose dessus et tendit la boîte à Nico.
« Je reviendrai demain avec le double de ce que je vous dois, dit-il. Appelez-moi à ce numéro si j’oublie. Je suis vraiment désolé.
– C’est ça. En attendant, je retiendrai mon souffle », dit Nico.
L’homme s’excusa auprès d’eux et sortit. Une fois parti, Nico regarda la boîte d’allumettes et éclata de rire.
« Médecin, mon cul. Encore un brancardier à la con, oui. Et toi, qu’est-ce qui t’arrive ? Tu le connais ou quoi ? On aurait dit que tu allais gerber. »
La gorge d’Isabel se dénoua.
« J’ai vu un fantôme.
– Un peu noir pour un fantôme, non ? »
Les piliers de bar éclatèrent de rire. Nico jeta son torchon sur son épaule et leur ordonna gentiment de rentrer chez eux. Il balança la boîte d’allumettes sur le comptoir. Isabel se leva et s’approcha furtivement pour lire ce que l’homme avait noté. Les doigts mouillés de Nico avaient brouillé l’encre, mais le nom était lisible.
Robert Winston.
Le père de Bobby.
Elle se cramponna au bar. Son cœur battait à cent à l’heure, sa peau la picotait. Elle fonça vers la sortie. Dehors, elle regarda à droite et à gauche, à la recherche du souvenir fantôme d’un homme qui était venu et reparti de la même manière qu’il l’avait fait par le passé. À travers le rideau de neige, elle entrevit une vague silhouette qui tourna au coin et disparut. Les mains sur les genoux, elle eut envie de vomir, mais rien ne sortit. Nico accourut derrière elle et la prit par les épaules.
« Ça va ?
– Mhmm, dit-elle en forçant un sourire. Il faut croire que je suis devenue une mauviette. »
Nico voulut la ramener vers la porte, mais elle se dégagea et lui caressa la joue.
« Je vais rentrer chez moi, OK ? Je t’appelle ?
– Quoi ? Tu es sûre ?
– Tout va bien, chéri.
– Bon. D’accord. »
Il mit ses mains dans ses poches et retourna à l’intérieur.
Isabel se gara devant l’appartement. Les pneus lisses glissèrent sur la neige et celui à l’avant, côté droit, monta sur le trottoir. Elle ouvrit la portière, hésita, referma. La neige tombait plus fort. Son pare-brise ressemblait à un écran de télévision avant la reprise des programmes du
matin. Elle se mordilla l’intérieur de la joue. Impossible d’espérer que Bobby la comprenne. L’argent perdu. Son haleine de vodka. Le père de Bobby, censé être mort depuis longtemps, aperçu dans un bar où elle avait juré ne plus mettre les pieds. Elle agrippa le volant. Elle sentit du sang sur ses lèvres gercées et passa sa langue dessus.
Aucune lumière derrière la fenêtre de leur appartement du rez-de-chaussée. Bobby était encore au travail ou en train de dormir. Dans les deux cas, c’était un répit provisoire.
Elle entra. Il faisait aussi froid dans le couloir que dehors. Isabel tapa des pieds pour ôter la neige sous ses chaussures à semelle gaufrée. La moquette sale s’imbiba. Le voisin était en train de regarder un vieil épisode de « Columbo », volume à fond. Introduites dans la serrure, ses clés pendouillaient, avec leurs décorations en plastique, des personnages de BD dont la peinture s’était effacée. Des cadeaux de Bobby, quand il était petit.
Même s’ils prenaient toute la place dans sa poche, jamais, pas une seconde, elle n’avait songé à les jeter. Elle poussa la porte d’un léger coup d’épaule en prenant soin de ne pas la laisser accrocher la moquette épaisse. Tandis que ses yeux s’habituaient à l’obscurité, elle murmura le nom de Bobby.
Silence. Aucun bruit de respiration, aucun ronflement.
Les phares d’une voiture passèrent devant la fenêtre. Sur le canapé, le drap et la couverture de Bobby étaient parfaitement repliés en carré au-dessus de l’oreiller. Isabel poussa un soupir et fit glisser ses mains le long du mur du couloir sombre, jusqu’à sa chambre. Elle alluma, jeta ses clés sur la commode et s’affala sur son lit. L’ampoule dénudée bourdonnait légèrement. Isabel regarda les taches d’humidité au plafond. Les soirs où Bobby, petit, n’arrivait pas à dormir, ils s’allongeaient côte à côte et faisaient semblant d’être sur des continents différents, des pays imaginaires, comme dans ses livres, sauf que c’étaient eux qui les dirigeaient, la reine et
son prince, gentils mais qu’il ne fallait pas prendre pour des imbéciles. Elle lui demandait de faire la liste des noms de ses dragons et de tous les guerriers de leurs armées, jusqu’à ce qu’il s’endorme.
Elle répéta les noms dont elle se souvenait et ses paupières s’alourdirent, épuisées par les émotions des dernières heures. Elle les rouvrit et se redressa. Elle s’était dépêchée de rentrer non seulement pour arriver avant Bobby, mais aussi parce qu’il y avait une chose qu’elle voulait voir, en
secret. Dans un tiroir au fond de son placard, elle retrouva un carton de photos. Elle chercha parmi les Polaroïd, les photos d’identité, les portraits du lycée, les photos de bébé, les photos de famille. Où l’avait-elle rangée ? L’avait-elle jetée ? Elle les écarta toutes puis s’arrêta soudain. Il y en avait une qu’elle ne cherchait pas mais qu’elle ne put s’empêcher de regarder de plus près.
Bobby à la fin de la maternelle. Il était si beau. Ils portaient tous des toques et des robes adorables. Pareils à de petits adultes, garçons et filles, les doigts dans le nez, en train de danser comme s’ils avaient une furieuse envie de pisser. Sauf Bobby. Ses magnifiques cheveux noirs dépassaient de sa toque telles deux ailes. Isabel lui avait dit un jour qu’elle ne pouvait pas le laisser dehors dans le vent, parce qu’il risquerait de s’envoler et de la laisser toute seule. Elle l’avait alors soulevé en l’air, et il avait gloussé, de son petit rire, en faisant l’avion avec ses bras. Il avait les dents du bonheur,
presque trop grandes pour sa bouche, et son sourire était tellement parfait dans son imperfection. Tout était beaucoup plus simple à l’époque, même si ça n’avait pas duré. Il souriait tellement plus. Elle aussi. Elle mit la photo de côté et continua de fouiller. Elle trouva enfin ce qu’elle cherchait, en bas de la pile.
Robert et Isabel. Un des employés du parc d’attractions, à Kennywood, avait pris la photo pour eux le jour de leur seul véritable rendez-vous galant. À l’arrière-plan, la sortie du Steel Phantom, les énormes montagnes russes. Ils venaient juste d’en descendre et ils avaient les cheveux ébouriffés. Robert lui avait glissé quelque chose à l’oreille au moment où l’appareil photo avait crépité et l’avait figée, bouche ouverte, en train de rire.
Arrête. Tu ne vas pas recommencer à idéaliser cette histoire.
Elle rapprocha la photo de Bobby prise le jour de son diplôme et celle où figurait Robert, afin que leurs visages soient côte à côte.
Mon Dieu, si ressemblants, et si différents.
Pourrait-elle arriver à réfréner sa colère ?
Peut-être que Bobby sourirait de nouveau, d’un vrai grand sourire étincelant, avec les yeux plissés. Son petit garçon, pas encore rendu amer et dur par le monde dans lequel il vivait et qu’il n’avait en rien créé. Il méritait que son père soit dans sa vie. Mais qu’est-ce que cela signifiait ? Pour elle ? Pour Bobby ? L’idée que son fils soit protégé et heureux prenait-elle encore
plus d’importance ? Rien ne garantissait qu’il en irait ainsi. Cela ne paraissait pas si effrayant que ça quand elle regardait ce sourire enfantin, quand bien même cela voulait dire qu’elle risquait de tout perdre.
Elle posa les deux photos sur la table de chevet et rangea la boîte au fond, bien calée contre le mur, lorsque sa main effleura une bouteille. Une cachette « en cas d’urgence » qu’elle avait aménagée là après avoir promis à Bobby qu’elle tenterait sérieusement d’arrêter.
« Tu lui as promis », dit-elle à voix haute.
Elle se retourna pour s’éloigner, mais sa main traîna sur l’étagère, comme tirée par un enfant en colère, insistant pour pouvoir jouer encore cinq minutes. Elle prit la bouteille et but trois grandes gorgées. Après tout, la journée serait longue demain, et elle avait besoin de dormir un peu. Elle espérait que Bobby était bien au chaud, avec toute cette neige.
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