Sangs mêlés
Chapitre 20
Isabel se réveilla dans l’obscurité la plus totale. Ses tempes ne palpitaient plus, elles cognaient. Elle détestait l’abstinence. Elle alluma la lampe de chevet, s’assit au bord du lit et regretta de ne pas avoir la gueule de bois plutôt que cette migraine impitoyable. Il était deux heures du matin passées. Toute l’excitation de la journée précédente l’avait épuisée, elle n’en revenait pas d’avoir dormi aussi longtemps. Bobby avait dû s’endormir sur le canapé. Elle savait qu’elle ferait mieux de le laisser se reposer, mais elle ne pouvait pas attendre le matin pour lui raconter ce que Robert et elle s’étaient dit. « Tu dormiras quand tu seras mort », avait-elle l’habitude de lui dire quand il avait du mal à se réveiller avant l’école.
Pas de lumière dans le couloir. Pas de lumière dans le salon, hormis une lueur orange diffusée par le réverbère à travers la fenêtre. Isabel marcha à
tâtons dans le couloir jusqu’à ce que ses yeux s’habituent, puis s’assit sur l’accoudoir du canapé. Lorsqu’elle tendit le bras pour toucher la jambe de Bobby, elle ne sentit rien. L’oreiller était encore posé sur sa couverture repliée.
Bobby ne buvait jamais. Comme il craignait que sa mère ne lui ait transmis un peu plus que sa chevelure bouclée, il ne sortait jamais, jamais, tard le soir. Il ne voulait pas dépenser son argent quand il fallait payer le loyer, ni à n’importe quel autre moment, d’ailleurs. Elle se releva pour allumer et téléphoner au restaurant, espérant qu’il s’y trouvait encore. Peut-être qu’une table de son rang avait décidé de traîner après la fermeture et refusait de régler. Mais aussi tard ?
Avant qu’elle atteigne l’interrupteur, le salon s’emplit soudain de bleu et de rouge : une voiture de police arrivait lentement dans la rue. Rien d’inhabituel ici, à cette heure de la nuit, et pourtant Isabel sentit sa poitrine se comprimer et ses bras s’alourdir. Elle n’arriva pas à décrocher le téléphone.
La voiture continua de rouler au pas devant la fenêtre.
Isabel était toujours incapable de décrocher. Elle voulut attendre que les gyrophares aient disparu pour allumer, mais ils ne disparurent pas. Ils éclairèrent un peu moins la pièce en s’éloignant de la fenêtre, puis restèrent allumés, et s’éteignirent.
D’un coup. Pas graduellement.
Les flics s’étaient garés.
Dans la cuisine sombre, chaque son résonnait comme une explosion. Le bruit blanc de la télévision du voisin, le ronronnement du réfrigérateur, une portière de voiture claquée dehors. Puis une autre. Son propre souffle, l’afflux du sang dans ses oreilles, les pas dans le couloir, trop lents pour une urgence, trop lents pour dépasser son appartement. Les coups à la porte, doucement, signifiaient qu’ils venaient la voir, mais qu’ils n’en avaient pas après elle.
Elle leur dit non.
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