Sangs mêlés

John Vercher · Chapitre 14 sur 24

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Sangs mêlés

Chapitre 14

 

Bobby fit mine de ne pas regarder sa mère lorsque celle-ci jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Dès qu’elle eut tourné la tête, il ne la quitta plus des yeux. Elle s’approcha d’un Noir plus âgé, à l’extérieur de la patinoire. Ils se donnèrent une accolade, mais avec une certaine gêne, puis marchèrent ensemble dans sa direction, sans se tenir par la main ni par le bras.

Qui était ce type ? Quel était le rapport avec lui ?

Bobby plissa les yeux. La figure de l’homme était zébrée par l’ombre des branches nues. Il ne l’avait jamais vu, et pourtant son visage lui disait quelque chose. Ils n’étaient plus qu’à quelques mètres. L’homme, soudain, s’éloigna d’Isabel pour aller passer un coup de téléphone. Bobby observa sa mère qui se balançait. Elle jeta encore un coup d’œil et Bobby tourna

aussitôt la tête dans l’autre direction. Il se demanda pourquoi il se souciait tant d’être surpris, mais il y avait quelque chose d’impudique dans cette scène, comme s’il voyait sa mère sous un jour qu’elle jugeait défavorable. Il lui jeta des regards à la dérobée et finit par comprendre que ça ne posait pas de problème.

Lorsque l’homme revint vers Isabel, quelque chose avait changé. Ils parlèrent quelques secondes, puis il la planta sur place. Le plan de sa mère ne s’était pas déroulé comme prévu. Elle était affligée, les bras ballants. Bobby scruta l’individu qui s’approchait et leurs regards se croisèrent. À cet instant, Bobby vit les yeux de l’autre s’éclairer. Il avait lui-même ressenti cela en découvrant son visage. C’est à ce moment-là qu’il entendit sa mère crier son prénom. Il se leva. L’homme s’arrêta. Ils répondirent en chœur.

Isabel parcourut en trottinant les quelques mètres qui les séparaient. Les deux hommes échangèrent des coups d’œil perplexes puis regardèrent

Isabel. Bobby vit qu’elle avait peur.

« Maman, qu’est-ce qui ne va pas ?

– “Maman” ? demanda Robert en se tournant vers elle. Tu as un fils ?

– Oui.

– Maman, qu’est-ce qui se passe, bordel ? C’est qui, ce type ? »

Des larmes coulaient sur le visage d’Isabel.

« Je croyais pouvoir le dire, mais je n’y arrive pas.

– Izzy, qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce que tu n’arrives pas à dire ?

– Oh, mon Dieu, dit-elle. Robert, ce garçon, c’est ton fils. Tu es son père. Oh, mon Dieu, je suis désolée. »

Bobby fronça les sourcils puis ouvrit grand les yeux. La familiarité qu’il avait décelée dans le visage de cet homme n’était pas due au fait qu’il le connaissait – à moins que si, non, ce n’était pas possible. Il fit un pas en arrière. Ses mollets heurtèrent le banc. Il se rassit. Il regarda ses pieds, écrabouilla un tas de neige fondue et sale. La première fois qu’il avait reçu un coup de poing, il avait eu l’impression de se retrouver la tête sous l’eau, avec une pression dans les oreilles qui étouffait tous les sons environnants et rendait la circulation du sang aussi tonitruante que des rapides. Il

ressentait précisément la même chose.

« Il est mort. » Voilà ce qu’elle lui avait dit. « Mort avant sa naissance. »

Mort, mort, mort.

Est-ce que le gamin était mort ? Ils l’avaient laissé là, à saigner et à gémir. Il l’avait laissé là. Il avait pris la fuite.

La pression augmentait dans ses oreilles et se déplaçait derrière ses yeux. Les contours de son champ de vision se brouillaient. Ses joues étaient engourdies. Il prit sa tête entre ses mains et ferma les yeux. Et il écouta.

« Qu’est-ce que tu viens de dire ? demanda Robert.

– On a un fils.

– On a un fils.

– On a un fils », répéta Isabel.

Robert lâcha un rire agacé. Il se rapprocha d’elle et lui parla très calmement.

« Que je ne vous revoie plus jamais, ni l’un ni l’autre, dit-il. Tu m’as bien compris ? »

Le ton était menaçant. Bobby sentit diminuer la pression dans ses oreilles. Ses joues picotaient, échauffées par l’afflux de sang. Pendant que son cerveau essayait de comprendre la scène surréaliste qui se déroulait devant lui, il regarda de près Isabel et l’homme.

« Je comprends que tu sois furieux, dit-elle. Je sais que tout ça est dingue.

– C’est à cause de mon badge ? » demanda-t-il en haussant le ton. Les passants les reluquaient ; ils essayaient d’être discrets, mais en vain. « C’est ça ? Je savais que j’aurais dû le retirer avant d’entrer dans le bar.

– Je ne vois pas de quoi tu parles.

– Tu as vu “Dr” sur mon badge et tu as pensé qu’il y avait du fric à se faire, c’est ça ?

– Quoi ? Non. Attends, qu’est-ce que tu cherches à me dire ?

– Ne me la fais pas à l’envers. »

Les patineurs s’arrêtaient et faisaient mine de ne pas regarder, de ne pas écouter.

« Je suis triste, crois-moi, que tu n’aies pas réussi à garder la trace du père de ton enfant. Sincèrement. Et je suis triste que des gens comme toi arrivent à pondre des enfants quand ils veulent sans le moindre effort, alors que des gens comme moi, qui sont éduqués et ont les moyens de s’en occuper et de

les élever dans un bon foyer, avec des parents qui les aiment, voient leurs bébés mourir au moment où leur cœur commençait tout juste à battre. »

Le visage d’Isabel se décomposa.

« Tu as perdu un bébé ? »

Elle fit un pas dans sa direction, mais il s’écarta.

« Ne me touche pas », dit-il. Il passa son pouce sous son œil pour écraser une larme. Isabel recula, les deux mains en l’air. Robert désigna Bobby, mais sans le regarder. « Ce garçon pourrait être le fils de n’importe qui, et tu le sais très bien. Comment est-ce que tu peux profiter de lui pour me soutirer de l’argent ? Comment oses-tu ? Tout ce que je t’ai raconté hier soir, ça ne vaut donc rien ? Tu as décidé de me faire encore du mal.

– Tu es censé être mort, murmura Bobby en regardant ses pieds.

– Quoi ? lui demanda Robert.

– Elle m’a parlé de toi. Pour de vrai. Mais elle m’a dit que tu étais mort.

Que tu étais parti avant ma naissance, et que tu étais mort. »

Incrédule, Robert se tourna vers Isabel.

« J’étais tellement en colère, expliqua cette dernière d’une voix tremblante. Je voulais que lui aussi soit en colère contre toi. Sauf qu’il ne l’était pas. En grandissant, il a voulu en savoir plus sur toi. Il n’avait aucune raison de penser que tu étais… Qu’il était… Quand il est né tel qu’il était, et comme on vivait chez mon père, j’ai… » Elle rougit et baissa les yeux.

« C’était plus simple de continuer de mentir. Il n’arrêtait pas d’insister et de me poser des questions, alors j’ai dû lui raconter que tu étais mort. Je ne pouvais pas prendre le risque qu’il pose les mauvaises questions devant mon père. Franchement, j’étais tellement soulagée qu’il ait l’air blanc que j’ai dû lui laisser croire qu’il l’était. Je pensais que ça faciliterait les choses. Sauf que pas du tout. Loin de là. Quand il a découvert la vérité sur toi, sur le fait que tu étais…

– Noir, Isabel ! s’écria Robert. Bordel, arrête de tourner autour du pot comme si c’était une insulte.

– Je suis désolée. Tu as raison. Quand il a découvert ça, il commençait déjà à croire certaines choses qu’il n’aurait pas dû croire, des choses que je ne pouvais pas rectifier car il était trop tard.

– Quel genre de choses ? Pourquoi tu ne pouvais pas les rectifier ? »

Isabel baissa encore les yeux.

« Tu sais lesquelles, et tu sais pourquoi. Parce qu’il a hérité trop de choses de son grand-père. »

Robert recula et se laissa tomber sur le banc à côté de Bobby.

« Comment est-ce que tu as pu faire ça ? Comment est-ce que tu as pu lui mentir ? Me mentir ? »

Bobby leva la tête.

« Te mentir ? » demanda-t-il à Robert, avant de les regarder l’un après l’autre. Isabel contempla le ciel et se couvrit la bouche en se détournant. Bobby reporta son attention sur Robert. « Attends… Tu n’es pas parti quand elle est tombée enceinte ? »

Robert foudroya Isabel du regard.

« Parti ? Moi ? Je n’ai jamais été au courant de ton existence jusqu’à aujourd’hui. Jusqu’à maintenant. »

Bobby se prit la tête entre les mains. Il n’en revenait pas.

« Bobby », dit Isabel.

Il hurla dans ses mains :

« Putain ! »

Isabel et Robert sursautèrent, de même qu’une famille qui passait par là. Le père pressa sa progéniture. Robert se leva, suivi de Bobby, qui avait besoin de voir par lui-même. Ses yeux s’attardèrent sur le visage de Robert, suivirent le contour de son nez, la forme de son menton, le marron-roux de

ses yeux. Il comprit alors pourquoi cet homme lui avait immédiatement paru familier, la seule différence notable entre eux étant leur couleur de peau. Devant lui se tenait une autre version de lui-même, et il vit que Robert pensait la même chose. La pression dans ses oreilles et ses yeux disparut. Le sang irrigua de nouveau ses bras et ses jambes, contrebalançant la sensation d’apesanteur, le maintenant au sol. Dans la voix de Robert, il avait perçu une honnêteté désespérée, une colère teintée de tristesse, bien plus que de simples regrets. Il n’était vraiment au courant de rien. Pourtant il était là, à un moment où lui-même avait besoin d’un père, de son père – plus que jamais.

Mais lui ?

Bobby se rassit sur son banc et se prit encore la tête entre les mains.

« Mon bébé… » dit Isabel.

Bobby leva vers elle ses yeux noirs de rage.

« Pour l’instant, il va falloir que tu évites de me parler. »

Isabel recula. Les larmes lui vinrent aussitôt. Le regard de Robert passait de l’un à l’autre.

« Oh, du calme, vieux, dit-il à Bobby.

– Non, fit Isabel. Il a raison. Je ferais mieux de… Je vais y aller.

– Parfait », rétorqua Bobby, avec une agressivité qu’il n’avait ni l’envie ni le pouvoir de réfréner.

Robert lui tourna le dos, mais Bobby vit sa mère former le mot « parle » avec sa bouche avant de quitter le parc. Robert écarta les deux mains, comme pour la supplier de rester, mais il les laissa retomber lorsqu’elle ne fut plus qu’un point à l’horizon. Il se rassit à côté de Bobby.

« Tu trouves que c’était un peu rude ? demanda-t-il.

– Oui, comme si vous ne vouliez pas dire exactement la même chose. »

Robert rit.

« Pas faux.

– C’est dingue, quand même.

– Oui, je crois que c’est le moins qu’on puisse dire. »

Ils rirent ensemble, d’accord malgré eux, puis se penchèrent en avant en se frottant les mains. Bobby remarqua qu’ils avaient le même tic. Il préféra se caler au fond du banc.

« Donc quand est-ce que tu l’as su ? » Bobby pencha la tête d’un air

intrigué. « Que tu étais noir.

– Je ne suis pas noir.

– Il y a des milliards de personnes qui ne seraient pas d’accord avec toi.

– Oui, enfin… La seule manière dont ils pourraient le savoir serait de me poser la question. Et jamais de la vie je ne le dirai. »

Il se leva et s’éloigna. Robert lui emboîta le pas.

« Moi, je te pose la question. Alors dis-moi. Dis-moi quand tu l’as su. »

 

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