Sangs mêlés
Chapitre 17
Appuyé contre la desserte, Bobby se rongeait l’ongle du pouce. Michelle finit de prendre une commande de boissons et s’approcha de l’ordinateur.
« Il n’a rien entendu, dit-elle.
– Comment le sais-tu ? »
Il prit une autre dose de son inhalateur.
« Je voulais te demander une chose : comment peux-tu faire de l’asthme et fumer en même temps ?
– C’est un métier, répondit Bobby. Comment sais-tu qu’il n’a rien entendu ? »
Elle soupira, envoya la commande en cuisine, puis se pencha contre la desserte, à côté de Bobby. Ils avaient les yeux tournés vers leur rang.
« Je n’en sais rien. Mais franchement… Avec la musique ? En bas ? Et qui
te dit qu’il était là depuis longtemps ? Tout va bien, j’en suis sûre. Détends-toi. Pense aux bonnes nouvelles. Il y en a, non ? Ton père, je veux dire. C’est complètement fou.
– C’est vrai. Pas de problème. »
Elle n’avait pas vu Aaron planté là, immobile, en train de le jauger. Après qu’il eut disparu dans la cuisine, Bobby avait demandé à Michelle si elle avait changé d’avis et accepterait de suivre discrètement Aaron – elle avait accepté. Avant le début du service, il lui dit qu’il surveillerait le rang pendant qu’elle servirait les plats. Elle ne demanda pas pourquoi, mais rien qu’à la manière dont elle sourit, il comprit qu’elle avait senti sa peur. Il l’interrogeait dès qu’elle revenait de la cuisine. Aaron avait-il l’air en colère ? De quoi parlait-il ? Lui avait-il dit quelque chose ? Elle lui expliqua que Russell était furieux qu’il ne serve pas en salle et qu’à chaque fois Aaron la regardait avec un drôle d’air.
« Drôle ? Drôle comment ? demanda Bobby.
– Un air bizarre, quoi.
– Bizarre genre : “Tiens, je me demande bien pourquoi Bobby ne sert pas” ? Ou bizarre genre : “Ce fils de pute se cache et je vais le tuer dès que
je le verrai” ?
– Merde, Bobby, comment veux-tu que je sache ? Je ne connais pas ce type. Va voir toi-même. »
Bobby secoua la tête et s’attaqua à son autre pouce. Pendant que Michelle faisait le service, Bobby se penchait et rongeait son ongle, rongeait son ongle et se penchait.
Elle a raison. Calme-toi, bordel. Impossible qu’il nous ait entendus. Je l’aurais vu en bas. Évidemment que je l’aurais vu.
Sauf qu’il ne l’avait pas vu. Ignorant la présence d’Aaron, il avait vomi toute l’histoire de sa vie à cette fille qu’il connaissait à peine.
Putain, j’ai failli lui raconter ce qu’on a fait au jeune.
Aaron aurait entendu cela aussi, et Bobby n’avait aucun doute quant aux conséquences. Aucun.
Il voulait seulement – devait – savoir si Aaron avait entendu la vérité sur
son père. Le pire était de ne pas savoir. Non ? Qui sait, Aaron n’aurait peut-être pas été si furieux que ça. Il aurait bien fini par la découvrir, cette vérité, et ils en auraient parlé.
Mais s’il est au courant, ce n’est pas par toi qu’il l’a appris. Tout ce qu’il sait, c’est que tu lui as menti, que tu as dit la vérité à une inconnue avant de la lui dire, à lui.
Bobby prit encore une bouffée de son médicament. Même s’il n’avait pas ressenti l’imminence d’une crise d’asthme, ce geste lui faisait du bien. Néanmoins, c’était sa cinquième bouffée en une heure, ses mains tremblaient, et sa nervosité décuplait son angoisse, l’incitant à recourir encore davantage à l’inhalateur. Michelle revint vers la desserte.
« Tu veux bien gérer une minute ? demanda-t-il.
– Ça fait une heure que je gère. Écoute, je déteste cordialement ce type, mais est-ce que tu t’es demandé une seule seconde si, au cas où il aurait
entendu, ça pourrait quand même bien se passer ? C’est ton meilleur ami, après tout. »
Bobby lui jeta un regard incrédule.
« Sors de mon cerveau, tu veux bien ? Et c’était. C’était mon meilleur ami.
– Tu vas finir par me dire ce qui vous est arrivé ?
– Il me faut une cigarette. Tu es sûre que tu gères ?
– Tu sais que tu vas devoir passer devant lui pour aller fumer dehors, dit-elle.
– Ts-ts. »
Leur desserte était installée juste à côté de la porte du patio et Bobby pointa le doigt dans cette direction.
« Alors vas-y, dit-elle. Mais dépêche-toi. Si Russell te cherche, à toi de te démerder. Hors de question que je me fasse virer. »
Bobby leva les deux pouces en l’air d’un air sarcastique et poussa la porte avec son dos. Quelques centimètres de neige s’étaient entassés sur le perron ; il lui fallut donner quelques coups pour sortir. L’air froid s’engouffra, comme s’il avait ouvert un sas, et les clients lui jetèrent des regards mauvais, tandis que Michelle secouait la tête et lui faisait signe de partir. Il enjamba la barrière basse et marcha vers l’arrière du bâtiment.
Il alluma une cigarette que Michelle lui avait donnée et cracha sur la
neige. Elle était moins forte que les siennes et avait un goût dégueulasse, mais au moins elle ne réveillait pas son asthme. Il tira fort dessus. Il pensa à sa mère. Il comprenait de plus en plus pourquoi elle buvait. Ses pensées le rendaient fou. Il avait envie de rentrer chez lui et de s’asseoir à côté d’elle sur le canapé, d’ouvrir une bouteille de vodka et d’attendre le lendemain matin pour voir Robert, de dire à Isabel : Montre-moi comment tu fais, parce que moi je n’y arrive pas.
Il accéda à la plate-forme de livraison. Comme il avait contourné la cuisine, il n’avait pas récupéré son manteau, et entre deux bouffées il frottait la chair de poule sur ses bras. La porte arrière de la cuisine s’ouvrit brusquement. Bobby sursauta. Ses yeux mirent du temps à s’adapter à la lumière. Il distingua seulement une silhouette et regretta aussitôt d’être venu là tout seul. Son cœur battait si fort qu’il en avait les oreilles bouchées.
La porte se referma et Bobby y vit un peu plus clair. Un des commis tirait derrière lui deux grandes poubelles remplies de bouteilles de bière. Pendant qu’il calait la porte pour l’empêcher de se refermer, Bobby s’adossa à la clôture et lâcha un long soupir. Le rideau d’air était à fond et couvrait les cris et les bruits de la cuisine. Le commis vida la première poubelle. En s’entrechoquant, les bouteilles se brisèrent. Bobby tourna la tête et, à travers la clôture, regarda les voitures garées à l’arrière. Il passa ses doigts dans le
grillage et se rendit compte qu’il allait peut-être devoir s’habituer à ce genre de vue : regarder l’extérieur depuis l’intérieur. D’autres bouteilles se fracassèrent : le commis vidait la deuxième poubelle. Bobby fit de nouveau la grimace.
Putain, ressaisis-toi.
Le commis empila les poubelles et retourna à l’intérieur. Juste avant que la porte se referme, quelqu’un la poussa. Aaron s’avança. Il regarda Bobby avec étonnement. La cale qui maintenait la porte entrouverte était à ses pieds, il la fit glisser pour la remettre en place. Bobby se dit qu’il aurait dû prendre ses jambes à son cou pendant qu’Aaron avait le dos tourné, mais il n’avait nulle part où aller et personne chez qui se réfugier. Même s’il échappait cette fois à Aaron, ce ne serait que partie remise. Un simple répit. Il n’en pouvait tellement plus d’avoir peur qu’il voulait en finir.
Aaron alluma sa cigarette et commença à la fumer. Silence complet. Ils
étaient Logan et Creed, Wolverine et Dents-de-sabre, à la fois frères et ennemis. Ils s’observaient. Chacun attendait que l’autre montre les crocs et attaque.
Comme la veille au soir, Bobby chercha à tâtons le limonadier dans la poche de son tablier, mais il ne trouva que le paquet de cigarettes à moitié vide de Michelle. Celle-ci n’ayant pas encore de limonadier, il lui avait prêté le sien. Il leva les yeux au ciel et sortit une cigarette.
Si je dois partir, je le ferai en fumant. Dommage que je n’aie pas un bandeau pour mes yeux.
Aaron s’adossa au mur, près de la porte, et regarda Bobby qui le regardait. Bobby savait qu’Aaron jouait avec le temps, qu’il laissait sa peur grandir jusqu’à ce qu’il finisse par balancer toute la vérité, terrorisé. Il se sentirait alors conforté dans ses intentions. Bobby entendit snikt dans sa tête lorsqu’il sortit ses griffes le premier.
« Je ne sais pas ce que tu as entendu, dit-il. Ou ce que tu crois avoir entendu. » Aaron haussa un sourcil et recracha la fumée par les narines, à la manière d’un voyou de bande dessinée. « Je n’ai personne à qui parler, vieux, et ce qu’on a fait, ce que tu as fait à ce gars, ça me détruit, Aaron. » Il s’apprêtait à lui annoncer que le jeune Noir était mort mais se ravisa. Aaron lui demanderait forcément comment il l’avait su. Comme Aaron le regardait sans rien dire, il poursuivit. « Je ne dors pas, je mange à peine, et
j’ai l’impression d’avoir une crise d’asthme permanente. Je ne lui ai pas raconté ce qui s’est passé, je te le jure. »
Aaron restait collé au mur. Il tirait sur sa cigarette et recrachait la fumée. Il regardait un point derrière Bobby. Celui-ci ferma les yeux et respira un grand coup.
« Par contre je lui ai raconté plein de choses, et si tu as tout entendu, et si tu me détestes, eh bien, tu me détestes, mais je ne peux rien y faire. Même avec la meilleure volonté du monde. »
Aaron jeta sa cigarette dans la neige et vint s’appuyer contre la clôture, juste à côté de Bobby, dont les muscles étaient en alerte maximale, à l’affût du moindre mouvement. Physiquement, il n’avait aucune chance, mais il ne capitulerait pas sans se battre. Il en avait marre de se faire balader comme une souris pour chat. Sous la lumière de la plate-forme, il vit le visage d’Aaron dans ses moindres détails. Lui aussi semblait avoir peur.
« Tu t’es trompé hier soir, dit Aaron d’une voix frêle. Quand j’ai sorti le flingue. Quand tu as dit que tu n’étais pas concerné. Tu es concerné. Tu l’as toujours été. Tout ce qui me concerne, depuis qu’on se connaît, te concerne aussi. » Il soupira violemment, comme s’il venait de terminer une course à pied, et prit une autre cigarette. Le briquet tremblait dans ses mains. Lorsque la flamme éclaira sa figure, Bobby vit qu’il avait les larmes aux yeux. Il avait vraiment peur. « Tu es concerné depuis le jour de notre rencontre dans le car scolaire. J’ai tout de suite su que tu serais mon meilleur ami et que je te connaîtrais jusqu’à la fin de mes jours. Je détestais l’école. Je détestais mes parents parce qu’ils m’avaient envoyé dans cette école, où les gens comme toi et moi étions minoritaires. Où même si j’avais beau tout faire pour m’adapter, je me faisais dégager. Là-dessus, tu es arrivé, et tu n’as pas mordu à mes conneries, et tu m’as défendu, tu t’es battu pour moi, à cause de moi, alors que rien ne t’y obligeait. Tu étais mon
héros, mec. Malgré tes goûts de chiotte en matière de comics. »
Ils rirent brièvement.
« Aaron », dit Bobby.
Aaron leva la main pour le faire taire et essuya ses yeux.
« Même si c’étaient des journées horribles pour nous deux, je détestais quand l’école était finie. Le week-end, j’attendais seulement une chose, pouvoir te revoir le lundi. Je me suis même mis à lire des Marvel de
merde. » Il eut encore un rire rauque. « Je savais que tu savais. Tu savais forcément. Comment imaginer le contraire ? On était les Pédés aux Comics, non ? »
Bobby acquiesça.
« Tu te souviens de ce que tu m’as dit après ? » demanda Aaron.
Bobby hocha de nouveau la tête, mais sa honte l’obligeait à baisser les yeux.
« Eh oui, reprit Aaron. Moi aussi, je m’en souviens. »
Bobby se rappelait également ce qui était arrivé par la suite. Aaron avait pris ses distances, mais rien que de très normal, comme deux copains qui s’éloignent sans être nécessairement brouillés. Au bout de quelque temps, Bobby avait oublié. Lorsqu’ils entrèrent au lycée, et qu’Aaron commença à dealer, Bobby le vit de moins en moins. Aaron se fit de nouveaux amis. Bobby n’avait toujours qu’Aaron, mais il travaillait tellement que, entre
Isabel et les loyers à payer, il n’avait pas vraiment le temps de faire autre chose. Il n’y pensait pas beaucoup. Facile pour lui. Impossible, apparemment, pour Aaron. Appuyé tel qu’il était contre la clôture, et malgré sa carrure, il avait l’air d’un homme brisé. Bobby voulut tendre la main et le prendre dans ses bras, mais il redouta la réaction d’Aaron, même là, et eut honte d’avoir peur. Il pensa lui dire qu’il n’était pas le seul à avoir des secrets. Peut-être lui ferait-il sentir que, pour lui non plus, ce n’était pas un problème. Mais peut-être pas. Peut-être qu’il prendrait le premier objet contondant venu et lui casserait la tête.
« Aaron…
– Tu veux savoir pourquoi j’ai fait ça, Bobby ? Parce que quand mon compagnon de cellule est venu me chercher, mon premier soir en prison, il a pris quelque chose qui ne lui appartenait pas. Quelque chose à quoi je m’accrochais pour m’en sortir, quelque chose qui a été détruit quand il m’a
poussé contre le mur de la cellule et m’a violé. Quelque chose que j’ai essayé mille fois de récupérer par la suite, pour ne pas devenir dingue, mais c’était trop tard. » Il s’éloigna de la clôture et commença à aller et venir. « Tu me disais tout le temps de ne pas être comme eux. Que c’étaient des animaux et que je devais avoir un peu de respect pour moi-même. Mais je ne t’ai jamais écouté. En revanche, quand je suis sorti de l’infirmerie et que les mecs de la Fraternité m’ont invité à leur table, à la cantine… Putain, j’ai
écouté. Chacun de leurs mots. »
Bordel. Qu’est-ce que j’ai fait ?
Aaron marchait plus vite.
« Alors, quand l’autre singe nous a suivis dehors, devant le O, quand il s’est approché de toi et que j’ai vu à quel point tu avais peur, je n’ai pas hésité une seule seconde pour savoir ce que je devais faire.
– “Devais faire” ? dit Bobby, surpris par sa propre colère. Le moteur était en marche. Tu aurais pu monter à l’intérieur et j’aurais démarré au quart de tour. Tu lui as tendu un piège, Aaron. Tu voulais qu’il nous suive. Tu n’étais pas obligé. Tu l’as voulu. »
Aaron s’avança vers Bobby. Celui-ci recula contre la clôture ; leurs visages étaient séparés de seulement quelques centimètres.
« Il a rigolé, Bobby. Quand j’ai crié au secours. Quand je l’ai supplié d’arrêter. Il a rigolé et, quand il était prêt à remettre ça, il l’a fait. » Ses
lèvres s’ourlèrent en un rictus, mais son menton se froissa et des larmes coulèrent. « Donc tu m’étonnes que je l’ai voulu. La vérité vraie, Bobby, tu veux l’entendre ? Je regrette de ne pas l’avoir tué. Je l’emmerde, ce gamin. J’emmerde mon compagnon de cellule. Je les emmerde tous autant qu’ils sont. » Tout en pointant le doigt vers lui, il recula vers la porte. « Et toi aussi, Bobby, je t’emmerde. Ce que j’ai fait, c’est exactement ce que tu as toujours voulu que je fasse. »
Il ouvrit la porte.
« Mais tu l’as tué ! »
Aaron s’immobilisa un instant mais ne se retourna pas. Il regagna la cuisine. La porte se referma derrière lui.
Bobby ne s’était pas rendu compte qu’il avait retenu son souffle pendant tout ce temps-là. Il vida ses poumons et s’accroupit. Il avait tout foutu en l’air sans même le savoir. Le jour où Isabel leur avait annoncé, à lui et à son
grand-père, la vérité sur son père, elle avait lâché une bombe, mais Bobby s’était dit que les retombées ne concernaient que lui. Se faire passer pour un Blanc n’avait jamais affecté personne d’autre. C’était du moins ce qu’il croyait. Chaque fois qu’Aaron et lui se faisaient emmerder, à chaque insulte qu’ils essuyaient, Bobby s’enfonçait davantage dans son déni. Avec Aaron, il n’avait plus été tout seul. Aaron avait presque été l’ami parfait, sauf qu’il désirait être tout ce que Bobby détestait. Alors il avait ridiculisé Aaron pour
son imposture, sans jamais supposer que cela laisserait cette chose en lui, comme un gène mutant qui attendait la première occasion pour réveiller son superpouvoir néfaste.
Sauf qu’on n’était pas dans un comic.
Imaginer Aaron repartir en prison lui était pénible, mais savoir qu’il avait assassiné le jeune et qu’il l’avait voulu, cela l’effrayait bien plus encore. Davantage que l’idée qu’il irait probablement lui-même en prison s’il dénonçait Aaron. S’il avait tenu bon et n’était pas entré dans le O, rien de tout cela ne serait arrivé. S’il était resté pour secourir le jeune Noir, Aaron irait en prison, et pas lui. S’il avait jeté à la poubelle l’alcool de sa mère, au lieu de la retourner pour ne pas qu’elle s’étouffe dans son vomi la nuit, peut-être que les choses auraient été différentes pour eux, aussi. Ses excuses s’entassaient comme de la merde, sauf qu’il n’était plus le seul à puer. Il avait besoin de se nettoyer, mais il n’était sans doute plus obligé de le faire
seul. Son père était là. Et qui sait – son père pourrait l’aider à faire les bons choix.
Robert l’aiderait.
Bobby regagna l’entrée du restaurant. Il aurait préféré marcher jusqu’à l’arrêt de bus et rentrer chez lui, aider sa mère à faire le ménage, puis lui demander de s’asseoir et lui raconter ce qui s’était passé, histoire de chercher ensemble une façon de tout avouer à Robert. Mais ils devaient payer le loyer et il ne pouvait en aucun cas laisser Isabel dépenser l’argent que lui avait donné Aaron. Il trouverait le moyen de le récupérer. À l’entrée, les hôtesses lui ouvrirent la porte avec des regards perplexes ; elles se demandaient d’où il arrivait, alors qu’il était encore à l’intérieur quelques minutes auparavant. Michelle se tenait devant la desserte, occupée à trier des additions et à compter la monnaie. Bobby se dirigea vers elle.
« Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? demanda-t-elle. Ça va, tu t’es bien
amusé ? Je me suis fait allumer et Russell est furax. » Elle leva la tête et arrêta de trier les additions. « Oh là… Tu vas bien ? »
Bobby en déduisit qu’il faisait peine à voir.
« Aussi bizarre que ça puisse paraître, ça va bien. » Il regarda les additions. « On en est où ? »
Au cours des heures qui suivirent, il s’absorba dans le travail. Michelle et lui firent un carton et, à force de charme, délestèrent les clients de leur
argent. Bobby riait un peu ; il réussit même à ne pas trop gamberger. Il aida Michelle en salle. Aaron était aux commandes de la friteuse. Il ne supervisait pas le service, mais les fois où Bobby devait prendre les plats sous sa vitre, il ne le ratait pas. Il le regardait dans les yeux. Savoir qu’il arrangerait tout ça, que c’était presque fini, lui donnait un sentiment de liberté.
Bobby redoutait ce qu’il lui en coûterait s’il se dénonçait. Il n’y connaissait rien en droit, mais il savait qu’avoir fui une scène de crime en voiture lui vaudrait plus qu’une simple remontée de bretelles. Dès qu’il s’imaginait finir là où était allé Aaron – et conclure sa première semaine comme lui –, sa bouche devenait sèche. Malgré tout, malgré l’effroi que cela lui inspirait, pour la première fois depuis plusieurs jours il n’avait plus peur d’Aaron et cela lui procurait un peu de réconfort.
À la fin du coup de feu, il avait empoché de quoi payer un mois de loyer
supplémentaire. Mais il en voulait plus. Avec l’accord de Michelle, il demanda à leurs deux collègues s’ils souhaitaient rentrer chez eux. Michelle et lui prirent en charge deux rangs supplémentaires. La cuisine renvoya aussi du personnel, de sorte que Bobby vit Aaron assis au bar avec une Budweiser et un verre devant lui. Entre deux gorgées de bière, il ouvrait son Zippo, l’allumait, le refermait d’un coup sec, recommençait. Michelle et Bobby donnèrent congé aux hôtesses et passèrent leur temps à tenir la porte ou à installer les clients qui arrivaient. Ceux-ci ne furent pas nombreux, mais chaque nouvelle table signifiait plus d’argent pour Isabel au cas où Bobby irait en prison. Un double service qu’elle n’aurait pas à faire. Peut-être un peu de temps pour aller voir les Alcooliques Anonymes. Il le lui ferait promettre, prison ou non.
Dès que c’était son tour de tenir la porte, il regardait Aaron. Il avait compté au moins trois bières avalées en l’espace de quelques minutes, et
une quantité égale de verres vides s’alignait sur le comptoir avant que Paul débarrasse et lui en resserve une autre. Paul, qui n’avait jamais beaucoup apprécié Aaron, était trop content de le faire raquer. Jusqu’à quel niveau d’ébriété irait-il avant de lui dire de s’arrêter ? Il voyait déjà Aaron prendre le volant, s’encastrer dans un poteau ou passer par-dessus le pont et tomber au fond de la Monongahela. Il ne souhaitait pas sa mort, mais il avait conscience que le renvoyer en prison signifiait plus ou moins la même
chose. Cela signifiait aussi qu’il pourrait être aidé. Il raconterait à la police ce qu’Aaron avait subi en prison, et peut-être pourrait-il obtenir une réduction de peine, quelque chose, n’importe quoi. Le constant ping-pong entre ses pensées commençait à lui faire perdre courage et, tandis qu’il pesait le pour et contre, les portes extérieures du restaurant s’ouvrirent. Il poussa la deuxième pour accueillir les nouveaux clients. Darryl fit alors son entrée, accompagné d’un autre jeune Noir. En voyant Bobby, Darryl donna une grande tape sur le torse de son ami et éclata de rire.
« Là, tu en as un juste devant toi », lui dit Darryl.
L’ami siffla entre ses dents et jaugea Bobby, puis les deux hommes marchèrent vers le bar. Une fois en haut, Darryl désigna Aaron à son ami, et Bobby s’affola. Si c’était Aaron qu’ils cherchaient, après ses propos concernant le cousin de Darryl, il l’avait bien mérité. Mais il se pouvait aussi que le cousin de Darryl ait été impliqué dans les agressions qu’Aaron
avait subies. Peut-être qu’Aaron se vengerait. Peut-être que ça tournerait mal.
Il fallait vite que la soirée se termine.
Il restait encore une heure avant la fermeture.
Aaron n’avait pas vu Darryl et son ami, ou alors il était trop ivre pour s’en préoccuper. Toutes les tables étant servies, Bobby retrouva Michelle devant la desserte. D’un petit geste de la tête, elle désigna Darryl.
« Ça sent les emmerdes, dit-elle.
– J’aime pas ça.
– Tu crois qu’ils sont là pour toi et Aaron ?
– Darryl sait que la cuisine est fermée, dit Bobby. Donc je doute qu’ils soient venus là pour dîner. »
Michelle soupira.
« Tout le monde est en train de manger, dit-elle. Je vais envoyer les
additions. »
Elle s’éloigna avant même qu’il puisse la contredire. Les tables qui n’avaient pas réglé tout de suite lui firent signe pendant qu’elle rendait aux autres la monnaie et les reçus. Les additions furent vite encaissées. Ç’avait été une bonne soirée. À eux deux, ils avaient gagné davantage que ce que Bobby avait jamais gagné avec un double service. Il sortit un billet de vingt dollars et le glissa à Michelle, qui le refusa. Bobby l’empocha à
contrecœur ; il jeta un nouveau coup d’œil vers Darryl et son ami. Ils étaient en train de scruter Aaron, lequel semblait presque endormi, apparemment indifférent à leur présence. Michelle dénoua son tablier, ôta sa casquette de base-ball et passa une main dans ses cheveux.
« Un rendez-vous galant ? demanda Bobby.
– Récupère ton copain et rentre chez toi. »
Elle se dirigea vers la partie du bar où se trouvait Darryl. Bobby la rattrapa par le bras. Elle s’arrêta net.
« Pourquoi ? demanda-t-il. Après ce qu’Aaron t’a dit hier soir. Et même après ce que je t’ai dit. Tu ne nous dois rien.
– Parce que c’est difficile de faire ce qu’il faut. Non ?
– Merci.
– À demain, d’accord ? On forme une bonne équipe. »
Elle s’éloigna, s’approcha de Darryl et de son ami, posa une main sur leur
dos. Ils firent volte-face sur leur tabouret et se détournèrent d’Aaron. Bobby décompta rapidement la part des pourboires dévolue à Paul et rejoignit Aaron au bar au moment où il commandait un autre verre. Lorsque Paul sortit la bouteille de tequila, il posa ses pourboires sur le comptoir et lui fit signe de ne plus resservir Aaron. Paul haussa les épaules et remisa la bouteille. Il ramassa les sous et partit s’occuper des autres clients.
« Aaron, il est temps d’y aller, dit Bobby.
– Tout va bien. Où est mon verre ?
– Où sont tes clés ? »
Aaron montra du doigt Darryl, à l’autre bout du bar.
« Tu as vu qu’il y avait nos copains là-bas ?
– Oui, Aaron. Je les ai vus. Tes clés ? Avant qu’ils nous voient.
– En vrai, je ne sais pas ce qui est arrivé à son cousin.
– Quoi ?
– Le cousin de Darryl. Je ne le connais même pas. J’ai peut-être entendu son nom une ou deux fois. J’ai dit ça uniquement pour le faire chier. Et j’ai l’impression que ç’a marché.
– Et le tatouage en toile d’araignée ? »
Aaron siffla le reste de sa bière et fit signe à Paul de lui en servir une autre. Bobby leva la main.
« Je ne voulais pas, dit Aaron. Ce qui lui est arrivé. Le petit jeune. Je…
C’est pas mon genre. Je te jure. »
Il s’écarta du comptoir et son tabouret se renversa, mais Bobby le rattrapa juste à temps. Il gardait un œil sur Darryl, toujours distrait par Michelle. Aaron regarda fixement Bobby, puis se redressa. Bobby posa une main sur sa joue et lui donna deux tapes amicales.
« C’était plus fort que moi, reprit Aaron d’une voix tremblante. Tu me crois, oui ?
– On va y aller, vieux. »
Aaron grimaça, hocha la tête, fourra une main dans sa poche et donna ses clés à Bobby. Ses jambes se dérobèrent sous lui. Bobby marchait derrière lui et protégeait ses côtés avec les mains. À l’autre extrémité du bar, Michelle les regarda quelques secondes de trop, ce qui incita Darryl à se retourner. Bobby accompagna Aaron en bas des marches. Jetant un coup d’œil derrière lui, il vit que Darryl attirait l’attention de son ami. Il se hâta
de faire sortir Aaron dans la nuit glaciale.
La neige s’était mise à tomber.
Le pick-up vrombit et fit un tête-à-queue sur McKnight Road. Il était tard, il y avait peu de voitures. Les yeux de Bobby passaient de la route au rétroviseur et inversement. Deux phares apparurent, minuscules, dans l’obscurité relative. Bobby sentit son cœur s’emballer. Il ralentit pour ne pas dépasser la limite de vitesse et déboîta vers la file de droite. Aaron remua sur son siège. Sa tête alla se poser contre la vitre côté passager. Il poussa un grognement en inclinant son siège, puis s’allongea, bouche ouverte. Les deux points de lumière grossirent et s’intensifièrent, plus rapidement que ne l’aurait voulu Bobby, jusqu’à se retrouver à moins de trois mètres de son pare-chocs. Son pied écrasa l’accélérateur. Il aurait préféré rouler lentement, en espérant qu’ils le doubleraient, mais la peur fut plus forte. Le pick-up se déporta, et la voiture lui fit un appel de phares. Le feu passa à
l’orange. La terreur que ressentait Bobby lui accorda un bref éclair de lucidité, et il comprit qu’en accélérant il augmentait les risques de se faire arrêter par la police. Son histoire passerait alors de la vérité d’un aveu à l’excuse d’un type qui vient de se faire attraper. Il ralentit et freina au feu. De puissantes basses se firent entendre au moment où l’autre voiture s’arrêta juste derrière eux.
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