Shit !

Jacky Schwartzmann · Chapitre 12 sur 42

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Shit !

8 - The snake

8

 

 

The snake

 

Tout ce que je veux, ce sont les 4 000 euros. Je ne suis pas hyper à l’aise avec l’idée de relancer le four. Je comprends les arguments de Myriam, mais ma position est tout aussi claire : j’ai peur. J’ai eu l’exemple des frères Mehmeti sous les yeux. Guerre de territoires, on envoie un Sissoko, un gamin de dix-neuf ans, avec une kalach. Tuer n’est pas inconcevable, ce n’est même pas insurmontable. Tuer est une option. Aucune idée de comment nous en sommes arrivés là, pourtant nous y sommes. La vie des petits gars qui charbonnent à Planoise ne vaut guère plus que celle d’un sous-marinier du Koursk. L’un meurt, dix autres réclament sa place sans craindre les risques inhérents. L’un meurt, le canon du fusil d’assaut n’a pas le temps de refroidir qu’il faut déjà viser un autre. C’est trop d’argent. Jouer avec le feu, jouer avec le napalm. Et puis il y a la police : 100 kilos de drogue, vous imaginez ? C’est pas trois bouts de shit dans la poche, là. C’est le genre de quantité qui est évoquée dans des séries comme Narcos. Si tu plonges, c’est le grand fond. Tu avais une vie, tu n’en as plus. Si tu plonges, c’est pour quinze ans. Myriam sait aussi bien que moi à quel point fricoter avec cet univers est dangereux et mortifère. Néanmoins, elle veut y aller. Elle a pensé à tout, je dois bien l’admettre, et je n’ai trouvé aucune faille dans l’organisation qu’elle a imaginée. C’est d’une telle simplicité : on prend les mêmes et on recommence. La différence, c’est qu’ils ne sauront pas qui tient les rênes. C’est ce qu’on appelle placer un fusible, dans le jargon de tout bon film de mafieux. Quelqu’un, dans la chaîne de commandement, au-dessus duquel on ne peut remonter.

J’ai accepté de rencontrer Amir, le cousin de Myriam. Elle m’a invité à boire le thé chez elle, en sa présence. Lui qui pourrait être notre fusible, donc. Notre clé de voûte. Lorsqu’il m’a tendu la main et souri tout à l’heure, il était si chaleureux que notre petite entreprise m’est apparue comme une dinguerie. Car ce grand costaud porte sur son visage quelque chose d’incompatible avec ce style d’affaires : c’est un gentil. La quarantaine, un physique à la Gérard Depardieu mais hélas, donc, un air sympa, un sourire permanent et des yeux rieurs. Un agneau. Câbleur chez General Electric, il passe ses journées à étudier des schémas électriques et à effectuer les branchements entre des disjoncteurs et leur panneau de commande. C’est un travail minutieux, une tâche idéale pour les mecs qui, enfants, construisaient des maquettes d’avions. Amir est comme ça, à l’aise dans ces schémas complexes, préférant travailler seul et démêler les centaines de fils à relier aux bonnes cosses.

Comment faire de lui un dealer impitoyable ?

Car c’est le projet. Sans craindre de le vexer, j’annonce à Myriam comment je vois, ou plutôt comment je ne vois pas, les choses :

– Ça ira pas, Myriam. Je suis désolé, Amir, mais vous avez l’air trop sympa. Et vous savez pourquoi ? Parce que vous êtes trop sympa, justement.

– Non mais là, intervient Myriam, on boit le thé. On n’est pas en situation.

– Myriam, Réda est un bâtard, OK ? De la pire espèce. Il évolue dans un univers où c’est tuer ou être tué. Amir va se faire bouffer.

– Tu lui montres ?

Sur ce, Amir se lève, pose ses poings sur la table de la cuisine et se penche vers moi. Il lâche :

– Tu veux que je te mange le foie, fils de pute ?

L’Amir tout gentil avec qui je conversais il y a une seconde a disparu et a laissé la place à un monstre. Les mâchoires serrées, le regard de Saddam Hussein juste avant qu’on le pende. Amir me fait peur. Il ne me regarde pas, il me transperce. Et puis sans prévenir, il éclate de rire et se rassoit.

– J’ai fait du théâtre au lycée, j’adorais.

– Alors ? me demande Myriam.

– Ah oui, c’est… impressionnant.

*

Myriam me fait penser à un serpent. Elle s’est enroulée autour de mon esprit. Elle procède par petites touches, me proposant d’accepter un truc anodin qui engendre un autre truc anodin, et finalement tu parcours un chemin que tu n’avais pas prévu de parcourir. Elle a commencé par me dire que je pouvais rencontrer Amir, cela n’engageait à rien. Certes. Ensuite, elle a estimé qu’Amir pouvait prendre contact avec Réda, comme ça, juste pour tâter le terrain. Effectivement, cela n’engage à rien non plus. Amir n’étant pas du quartier, ni même de la ville, et ne baignant dans aucun trafic, il est impossible de faire le rapprochement avec Myriam et, donc, avec moi.

Nous avons acheté un téléphone prépayé.

Amir a appelé Réda devant nous, à la table de la cuisine, chez Myriam. Il a mis le haut-parleur. Cette conversation qui ne devait nous engager à rien, comme le dit si bien Myriam, a tout de suite pris une tournure, comment dire… très engageante, justement. Amir, jouant à la perfection son rôle de gros dur, a attaqué sans dire bonjour.

– Qu’est-ce que tu dirais de relancer le four ?

– Quoi ? T’es qui ?

– T’occupe pas. Réponds.

– Quel four ?

– Arrête ton p’tit jeu. Tu veux charbonner ou pas ?

Réda a évidemment accepté une rencontre et voilà, nous y sommes. Comment ai-je pu me laisser entraîner dans un truc pareil ? Je revois chacune des étapes, en elles-mêmes toutes inoffensives, mais diaboliques une fois reliées. Le séjour linguistique à Madrid. L’argent des Mehmeti. La faillite de Simon et le chèque en bois. Le cousin Amir qui aurait tellement aimé poursuivre le théâtre ! Et cette fois Réda qui, lui aussi, doit penser : « Pourquoi pas ? Ça n’engage à rien. »

Myriam et moi sommes installés à la table de sa cuisine, qui fait de plus en plus office de head quarter de notre cartel. Sur la table trône son téléphone portable, mis sur haut-parleur. En ligne, le téléphone prépayé qu’Amir a dans la poche. Il porte également des écouteurs Apple, ce qui nous permet à la fois de communiquer avec lui et d’entendre les réponses de Réda. Ce dernier n’est pas encore arrivé sur le lieu de rendez-vous, le café Le Vincennes au centre commercial des Époisses, à l’opposé de chez nous, dans le secteur de la rue de Dijon. Myriam demande à Amir si tout se passe bien ; il confirme. Le Vincennes est un café PMU comme il y en a des centaines en France, ambiance très rebeu, très masculine. Réda n’est toujours pas là. Myriam ajoute :

– Ça va bien se passer, Thibault, vous verrez. Et puis pour l’instant…

– Je sais : ça n’engage à rien.

Soudain, ça y est, ça bouge. Nous entendons Amir demander : « C’est toi, Réda ? » Le bruit d’une chaise qui racle le sol. Réda commence par s’inquiéter des écouteurs que porte Amir. Ce dernier ne se démonte pas.

« T’occupe. Tu m’écoutes, tu dis oui, tu dis non, comme tu veux, basta. Tu peux reprendre le four au Piémont. Même came. Même équipe. Les Mehmeti en moins, c’est tout.

– Tu sors d’où ?

– Nouvelle organisation, nouvelle porte blindée, tu auras les clés. Le matin, quand tu arrives, la came sera dans l’entrée de l’appart. Le soir, quand tu pars, tu laisses l’argent et les invendus au même endroit.

– Tu sors d’où, putain ?

– Tu sauras pas d’où je sors, alors arrête. Tu dis oui ?

– Je bosse pas avec quand je connais pas.

– Ben casse-toi alors.

– Juste pour savoir, vas-y, raconte.

– Tu diriges le four. Tu prends deux charbonneurs à l’étage. Trois choufs.

– Quatre.

– Si tu veux. Quatre. Donc, 100 euros par jour pour les choufs, 300 pour les charbonneurs. Pareil pour toi. Comme avant, vous fermez le dimanche. Si t’as un problème, t’as mon numéro. Mais que par texto. Si t’appelles, je réponds pas.

– Le problème, khouya, c’est que les Mehmeti sont plus là. Ils mettaient des kicks quand ça filait pas droit… Tu vois, ou pas ?

– Ben maintenant, c’est toi qui mets les kicks.

– Je nourris ma daronne, mes frères, mes sœurs. Je veux 500 par jour. »

Silence sur la ligne. Myriam et moi échangeons un regard. Je fais la moue, elle cligne des paupières et opine légèrement. Je dis à Amir que c’est OK pour nous. Je le sais, là, tout de suite : je viens de prendre une décision lourde de conséquences. Là, tout de suite, je viens de m’engager aux côtés de Myriam dans un délire d’autoentrepreneuriat : le deal.

« C’est OK, reprend Amir en s’adressant à Réda. En fin de semaine, tu auras les enveloppes pour tout le monde dans l’appart. Tu distribueras.

– C’est tout ?

– Nan. Deux choses : vous êtes cool avec les clients et cool avec les habitants. Les gifles, les justificatifs de domicile, tout ça, terminé. Je veux pas que les locataires nous prennent en grippe et nous balancent.

– “Nous prennent en grippe” ? Tu parles comme un attaï. C’est chelou.

– T’occupe. Dernière chose : s’il manque un seul billet de 10 euros, j’arrête tout. T’as plus de came à vendre, t’as plus de revenus, ta daronne et tes frères mourront de faim. »

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