Shit !
19 - Catastrophe
19
Catastrophe
Myriam et Samia sont en train de se foutre de moi et je sais très bien pourquoi. C’est pour les autocollants que je fais faire par l’imprimeur de Lons-le-Saunier, celui avec qui travaille mon frère pour éditer, entre autres, les menus de son restaurant. Pourtant, c’est efficace. Du reste, elles en conviennent. Une dizaine de femmes font encore la queue devant les tables que nous avons installées au rez-de-chaussée d’Avenir. Myriam sort les barquettes en aluminium du réfrigérateur, Samia colle sur le couvercle un autocollant Halabel, le tour est joué.
Halabel. La contraction de halal et de label. Simple. Efficace. Au croisement des normes européennes et de la débrouillardise du Maghreb. Lorsque nous avons commencé la distribution il y a deux mois, de nombreuses familles sont demeurées sceptiques. Dès qu’il y avait de la viande au menu, ça discutait, ça tergiversait. Il fallait tout le baratin de Myriam et de Samia réunies pour leur faire admettre que jamais on ne leur ferait manger des plats haram. Sujet sensible à Planoise. Pas se mentir. On est pointilleux. On est titilleux. Une Française convertie, porteuse du hidjab et de gants, a une fois déclenché une passe d’armes sémantique hallucinante en expliquant à Myriam que haram n’était pas fatalement l’inverse de halal. Myriam avait rétorqué : « Et donc là, tu fais quoi ? Tu le prends, le filet mignon de veau sauce aux morilles, ou tu vas acheter des nuggets reconstitués au Norma ? » Ce jour-là je m’étais dit qu’il fallait trouver un truc afin de ne pas répéter ce genre de scène. D’autant que Simon a effectivement déniché un fournisseur de viande halal et qu’il joint un duplicata des factures à toutes les livraisons. J’ai donc eu l’idée de l’autocollant. Le temps a fait foi et la répétition a fait loi. Bref, le marketing a joué.
Voilà la source de moquerie. Ma passion soudaine pour le marketing.
Elles savent toutes deux que je suis d’obédience socialo-communiste et elles s’amusent à m’appeler Manu, rapport à Emmanuel Macron : jeune, entreprenant, énergique et de droite. Une sorte de Bernard Tapie des temps modernes. Je pars des problèmes concrets pour arriver aux solutions, au lieu de partir des dogmes. C’est ce qui me vaut, en gros, les vannes. Il y a eu la realpolitik, je fais du realplanoise, en quelque sorte.
Cela dit, ce qui me handicape le plus sérieusement pour me défendre de leurs railleries, c’est ma dernière acquisition… Dimanche dernier, je suis allé remettre son enveloppe à Simon, à Dole, comme chaque dimanche. Je me suis fait mon petit plaisir : manger seul à cette table qui est désormais ma table. J’ai pris un pavé chateaubriand accompagné de pommes de terre et d’une sauce béarnaise, le tout arrosé d’un verre de châteauneuf-du-pape. Un sabayon en dessert. Un expresso, un amaretto. L’addition. Oui, enfin non : pas d’addition pour moi. Au moment de partir, Simon avait un sourire qui lui fendait toute la gueule. Une euphorie, une excitation qui le dépassait. Un vrai gamin. Je lui ai dit : « Bon allez, vas-y, balance, qu’est-ce que t’as ? » Simon a sorti un minuscule paquet cadeau de sa poche de veste. La taille d’une carte de crédit, un ou deux centimètres d’épaisseur. La forme, le poids, absolument aucune idée de ce que cela pouvait être. J’ai fait des manières, j’étais gêné. On a beau essayer d’être un peu moderne, y a toujours ce truc qui traîne entre deux mecs. Un cadeau, c’est une déclaration, c’est des sentiments. Bref, c’est pour les nanas. J’ai ouvert le paquet et vu une carte de voiture aux armes de Renault. J’ai souri bêtement. On est sortis sur le parking, Simon m’a dit d’appuyer sur le bouton.
J’ai appuyé.
Les clignotants d’un Renault Espace noir, dernier modèle, se sont activés. Une voiture incroyable, des sièges en cuir, un tableau de bord digne d’une navette de la NASA. Deux liserés lumineux rouges qui courent juste sous le toit, un de chaque côté. Une fois installé au volant, ce sentiment de sérénité d’avoir atteint un objectif, d’être tranquille. Tout ça dans un bête habitacle de véhicule. Ma vieille Renault Clio me convenait. Rien à redire. Bagnole increvable, économique, et qui ne suscite l’intérêt d’aucun voleur. La Renault Clio est au bling-bling ce que le survêtement est à la mode. Mais là, c’est vraiment autre chose.
– Je l’ai prise en leasing sur le restaurant, m’a annoncé Simon. On l’arrête quand tu veux.
– J’ai pas besoin d’une bagnole aussi grande, Simon. T’es taré.
– Ben, tu transportes la bouffe tous les week-ends. Faut un grand coffre.
– Oui. C’est sûr.
– Essaie-la une semaine, au moins…
Il m’a fallu à peine cinq minutes de conduite pour me rendre à l’évidence : ma Clio était une veille caisse pourrie que je ne voudrais plus jamais conduire. Et donc, quand Myriam et Samia me charrient sur le mode chef d’entreprise, je ne sais pas quoi leur répondre. Je fais la seule chose à ma portée : sourire.
*
Myriam est une sacrée maline. Je ne le découvre pas aujourd’hui. Elle me le confirme en tout cas, me faisant profiter de sa roublardise. La file d’attente s’est tarie, la distribution s’achève et je m’apprête à rentrer chez moi lorsque ma bienfaitrice me flanque dans les mains un carton contenant cinq portions de nourriture dans les mains.
– Tiens, elle fait, rends-toi utile un peu.
À la fois bourrue et maternelle. Elle prend ensuite le rouleau d’autocollants et entreprend d’apposer un Halabel sur chaque barquette. Je la regarde faire. Je souris. Je lui dis :
– Et alors, mes autocollants ? C’était pas une bonne idée ?
– Oui, ben, fais pas trop le malin, toi…
– OK. Mais bon. Je dis ça, je dis rien.
– Oui, c’était une super idée. Voilà, t’es content ?
– Je suis content.
– Bon allez, fait Myriam une fois les cinq autocollants fixés. Tu peux aider Samia à apporter ça chez Mme Zeghmati ?
Myriam me fait un sourire, toutes dents dehors. Chacun sait, dans ce garage, que Samia n’a absolument pas besoin de moi pour cette mission. Si Myriam demandait la même chose à Thierry, Samia les enverrait bouler tous les deux. Non, Samia n’a besoin de personne pour aller chez les Zeghmati poser un carton de repas. Pourtant, elle ne se rebelle pas. Feu intérieur. Thierry, presque gêné par la situation, va retrouver ses VTT neufs. Privé de bricolage, j’ignore ce qu’il fait avec eux. Il doit leur parler. Myriam remonte à l’étage de l’association, et Samia et moi nous retrouvons comme deux adolescents que les bandes de potes respectives ont réunis. Délicieux piège.
– On y va ? fait Samia.
Je la suis.
Nous empruntons le passage ouvert sous l’immeuble de la rue de Bourgogne pour déboucher sur le rond-point de la tour Miramas. Lorsque nous arrivons devant la cage 1 de la rue de Dijon, nous avons échangé deux ou trois banalités. Et puis c’est l’accueil sécurité, si je puis dire. Je commence à connaître l’histoire. Ici, c’est un four, et un gros. J’ai repéré les choufs. Au moins cinq. En bas de la cage, leur Réda à eux, un grand Black d’une vingtaine d’années au physique de champion de MMA. Un flot ininterrompu de clients qui se présentent, montrent patte blanche, avant d’accéder à la cage où des dizaines de types rouillent, assis, avachis sous les rangées de boîtes aux lettres.
Samia double les acheteurs. Coupe-file. Elle ignore le connard qui filtre et elle pousse la porte de l’immeuble. Je la suis, nous passons sans que personne nous dise rien, à vrai dire sans que personne semble même nous voir. Il y a ici deux mondes parallèles et je sais, moi, très bien comment est fait l’autre monde : le four. La concurrence. L’antre des frères Traoré.
Nous prenons l’ascenseur, Samia appuie sur le 6. Les portes se referment lentement. Elle désigne une trappe d’un mètre carré au fond de la cabine et dit :
– Quand j’étais petite, ça me faisait peur. Une copine m’a expliqué que c’était pour les cercueils…
– Comment ça, les cercueils ?
– Ben… on ouvre, on glisse le cercueil. Y a un espace derrière. C’est prévu pour. Sinon t’imagines, le type qui meurt au onzième, tu le descends comment ?
– Ah ouais, les mecs ont pensé à tout.
Je suis surtout content de cette diversion qui nous occupe une bonne trentaine de secondes et atténue l’effet gêne d’ascenseur. Une fois arrivés au sixième, nous nous retrouvons dans un couloir qui court sur notre droite et notre gauche. La lumière du soleil l’inonde grâce à de grandes baies vitrées. Je suis Samia, qui part à droite. Au bout du couloir elle vire à gauche, se retrouve dans la cage d’escalier, plongée, elle, dans la pénombre. Les appliques au mur sont mortes. Une autre, l’étage en dessous, clignote mollement. Ambiance.
Mme Zeghmati ouvre sa porte d’à peine cinq centimètres. On ne distingue qu’une tranche de visage. Son voile achève de l’encadrer, pour ainsi dire. Elle sourit à la vue de Samia, mais ne libère pas pour autant la barre de sécurité. C’est moi, elle ne me connaît pas et elle évolue dans un univers où les nouvelles têtes peuvent représenter un danger. Samia ne s’y trompe pas et m’introduit sans tarder d’un « Vous n’avez pas encore rencontré Thibault ? Il est conseiller d’éducation à Voltaire. Et il est bénévole à Avenir… ». Mme Zeghmati referme sa porte, rabat la barre de sécurité et ouvre en grand. Nous pénétrons dans un appartement au mobilier plus que modeste, mélange hétéroclite de vieilleries des années 1980, 1990 et même 2000, bonnes affaires chinées, j’imagine, tant à Emmaüs que sur Leboncoin. Les volets sont fermés, en plein jour. Il fait nuit à 16 heures. C’est à cause des balles. L’année passée, rue de Cologne, derrière le gymnase du collège Diderot, à la suite d’un règlement de comptes sur le parking, une mère a retrouvé une balle de kalachnikov fichée dans le mur de la chambre de son bébé, au deuxième étage. Ça l’a marquée, Mme Zeghmati. Elle a évidemment pensé à ses cinq enfants, dont le plus âgé a treize ans, le plus petit dix-huit mois. Depuis, elle vit barricadée et, triste à dire, elle a bien raison. Ici, c’est Germinal. Non, pire, puisqu’il n’y a plus d’homme. Son mari est sous le coup d’une procédure d’éloignement parce qu’il la cognait.
Je pose le carton sur la table de la cuisine et nous ne nous attardons pas, car même si Mme Zeghmati ne le dit pas, elle n’aime pas trop qu’on traîne chez elle. Elle nous remercie pour les repas et commence à les placer dans son réfrigérateur.
Dans l’ascenseur, je lance la conversation :
– C’est sombre, chez elle…
– C’est carrément glauque, oui. Elle a pas l’air comme ça, mais elle tient ses bonshommes. Elle a cinq garçons, et ils filent droit.
– C’est bien.
– On voit souvent Hakim, son grand. Il n’a pas vraiment besoin de soutien scolaire, il est bon en classe. Il aime bien venir à l’assoce, je crois.
– C’est cool.
– Tu fais un truc samedi soir ? me demande Samia après un silence.
– Euh… non.
– Ça te dit, un concert ?
– Pourquoi pas.
– Y a un groupe que j’aime bien, ils passent à la Rodia. J’aimerais bien les voir, mais ça me soûle d’y aller toute seule. Un concert toute seule, franchement…
– OK. C’est quoi, le groupe ?
– Ça s’appelle Catastrophe.
*
Ils n’auraient pas pu mieux s’appeler. Catastrophe.
Nous avons passé un début de soirée génial à la Rodia. La salle de concert porte ce nom parce qu’elle a été dressée, voilà une petite dizaine d’années, sur le site de l’usine Rhodiacéta, leader français de la production de nylon jusqu’à sa fermeture dans les années 1980. Le nylon, pour les collants et les bas.
Au bord du Doubs, la salle est accolée à la colline boisée de Bregille et face à la citadelle, perchée sur les hauteurs du centre-ville. C’est simple : partout où le regard se pose, il y a du vert. On se croirait plongé dans un milk-shake à la chlorophylle. À l’instar de tout bon Bisontin qui se respecte, nous avons commencé la soirée par une pinte, sur la terrasse supérieure. J’ai trouvé Samia resplendissante. Peut-être de la voir en dehors de Planoise, dans un cadre, disons, privé, perso, civil quoi. Elle avait attaché ses longs cheveux noirs et frisés et les avait ramassés en un chignon à l’allure savamment négligée. Impossible de dire si elle s’était arrangé la tignasse vite fait dans le rétroviseur de la voiture ou si elle y avait consacré de longues minutes devant le miroir de sa salle de bains. Peu importe. Le résultat, juste. À tomber. Ses yeux noirs et aussi pétillants que deux bulles de champagne illuminaient son visage. Un petit sourire par là-dessus, accompagné d’un « Quoi ? Pourquoi tu me regardes comme ça ? », et ça vous balance un gars comme moi dans une tornade d’hormones acidulées.
Catastrophe.
La musique était extra. De la pop française à texte, étonnant croisement entre Yves Simon et ABBA, ou quand Guillaume Apollinaire rencontre Mikaël Tariverdiev. Une grande rouquine aux allures de muse, aussi à l’aise dans les poésies susurrées au micro que dans des pas de danse tout patate, capable de balancer ses longues jambes n’importe où, par-dessus sa tête, dans son dos. Cette fille était totalement, absolument sur scène, par la voix, par le corps, à se demander de temps en temps si elle n’avait pas la tête dans les projecteurs, tout là-haut. Les musiciens, des gars à peu près aussi cintrés que la demoiselle. Et un bordel avec ça, un super bordel organisé façon fractales. Le bassiste qui se met à chanter, le pianiste qui légifère, le batteur qui cause, un moustachu qui n’arrête pas de chanter et de danser lui aussi, danser avec les morts, danser avec les statues et les pigeons dessus, danser avec des visages sur des châteaux de cartes imaginaires. Des fous, avec un message unique : tout pourrait être autrement.
Catastrophe.
Soirée divine, voilà. Samia quasiment pendue à mon bras. Le groupe a achevé sa performance avec une reprise de « Laissons entrer le soleil », de la comédie musicale Hair, ce qui a flanqué un putain de sourire sur toutes les bouches. Une armée de lèvres et du soleil, voilà ce que c’était, ce concert.
Samia et moi avons décidé de prolonger la soirée dans un bar branché de la rue Bersot. Deuxième pinte, déjà. Nous refaisons le concert, passons en revue toute la bande, la chanteuse, le clavier, l’autre chanteur. Un moment, une aventure partagée, c’est le début d’une relation. On ne sait pas où on va, évidemment que non, mais on y va. Le doute est la plus tentante des promesses. Me trouve-t-elle drôle ? Estime-t-elle que nous avançons dans le même sens de vie ? Est-elle en train de me balancer des milliards de phéromones au visage, lanceuse de couteaux aux yeux bandés, général Alcazar du love ? On verra bien.
Catastrophe.
Le côté cœur s’impose, au détour d’une gorgée de bière. Samia lance, négligemment, qu’elle est au courant pour mon ex. Je sens alors, physiquement, mon sourire couler le long de mon menton, puis le long de mon cou. J’imagine que j’ai pris dix ans en une seconde. Comment ça, au courant pour mon ex ? La seule personne à qui j’ai raconté cette histoire, récemment, est Myriam. Myriam la poukave céleste. Me voilà donc humilié, ce qui n’est pas très grave. Non, ce qui est grave, c’est que la soirée et la relation prennent une tournure que je n’avais pas anticipée. Une tournure catastrophe.
Mes épaules s’affaissent.
Je bois une nouvelle gorgée de bière.
– Ç’a été le pire moment de ma vie.
– À ce point-là ?
– Oui. Je sais pas si tu imagines la scène, mais t’arrives chez toi et tu trouves ta fiancée sur la table de la cuisine… Je te fais pas de dessin.
– Comment ça ? demande Samia, les sourcils arqués.
– Ben, mon ex, la cuisine…
– Je sais pas de quoi tu parles, Thibault, là.
– Tu viens de me dire que tu étais au courant pour mon ex.
– Oui. Qu’elle t’a quitté. Qu’elle vit à Bruxelles.
Je produis un des silences les plus longs et gênants de toute l’histoire de l’humanité. Samia plante son regard dans le mien. Un regard… comment dire… amusé. Oui, voilà. Amusé. Je sais à cet instant que je ne vais pas la raccompagner chez elle. Je ne vais pas l’embrasser sur le canapé de son salon. Je ne vais pas finir englouti par les draps de son lit. Au lieu de tout cela, je vais devoir lui raconter. Ça ne manque pas.
– Bon alors, Thibault, il s’est passé quoi, sur cette table de cuisine ?
– Euh…
– Allez, ça va bien se passer. Raconte, t’en as trop dit…
– Elle était en train de baiser avec un de ses profs des Beaux-Arts.
– Naaaaan ! Chez vous ?
– Chez nous. Debout, par-derrière. Un vrai film de boule.
– Mais non. C’est pas po… Tu me fais marcher ?
– J’ai l’air ?
Samia éclate de rire. Incapable de se calmer, elle en pleure, elle en renifle, et plus je fais, moi, la gueule, plus elle se bidonne. Son rire est communicatif, d’abord aux quelques tables voisines, avant de me gagner, moi aussi. Je tente un « T’es vraiment trop conne, hein ! » faussement outré, et puis je cède. Je viens de passer du statut de prétendant à celui de pote. Alors je l’achève :
– Tu sais ce qu’il a dit, au moment où j’entrais ?
– Qui ça ? Le prof ?
– Ouais. Il lui a dit : « Dans ta chatte, c’est chez moi. » Ils m’avaient pas vu.
Je perds définitivement Samia. Son fou rire redouble, elle s’étouffe carrément et plus aucune conversation sérieuse n’est dès lors envisageable. Plus aucune conversation du tout, d’ailleurs. Catastrophe.
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