Shit !
23 - Chabrot
23
Chabrot
Mon grand-père faisait chabrot. Quand il lui restait un fond de soupe, il y ajoutait un verre de vin rouge, mélangeait avec sa cuillère pour diluer le bouillon puis buvait à même l’assiette. Et ça vous fait de grands « sluhhhh », aussi dégueulasses que dans la chanson de Jacques Brel. Un truc finalement assez chelou, une astuce d’alcoolique, un énième prétexte pour s’en envoyer un derrière la cravate. Mon grand-père est mort depuis longtemps mais à chaque fois que je croise Claude, l’un de nos agents de service, je pense à lui. Car Claude picole. Je le soupçonne de congeler du pastis pur dans son bac à glaçons pour ensuite les suçoter et remettre totalement en question la fameuse sentence : « Celui-là, il doit pas sucer que de la glace. »
Claude est un dinosaure rescapé d’un temps révolu. Quand les pots de départ au collège étaient synonymes de beuverie. J’ai entendu dire qu’à une époque lui et d’autres avaient mis en place un système de bar clandestin en salle des professeurs. On imagine cela aujourd’hui ? Pour 1 euro, vous aviez droit à un pastis aussi épais qu’un yaourt à la grecque. Peut-être avaient-ils raison. Un léger taux d’alcool dans le sang est certainement la meilleure solution pour supporter le boulot d’enseignant à Planoise. Claude répondrait que oui, en tout cas. Je ne crois pas l’avoir jamais vu à jeun. Claude déplace avec lui un petit nuage anisé, une aura, une fragrance. Les roulées qu’il fume sans discontinuer achèvent de donner à son haleine la puissance d’un chiotte de camping deux étoiles. Autre effet sur Claude : un sourire permanent. Il aurait pu faire politicien ou présentateur de jeu télévisé, ces deux métiers ne nécessitant finalement qu’une même compétence : raconter des conneries en souriant.
Claude est mort la nuit dernière. Son prochain featuring avec l’alcool sera sa mise en bière. Je le connaissais juste assez pour ne pas être indifférent, trop peu pour être triste. Et puis les alcooliques ne sont jamais pris au sérieux, pas même sur le plan affectif. Désinhibés, toujours coincés entre une extase et une euphorie, ce qu’ils disent, pensent et ressentent est systématiquement sujet à caution. Comment prendre au sérieux un type qui à la plonge du self, après le repas de Noël, s’enfile en douce les verres de vin que les enseignants n’ont pas terminés ? Car Claude, c’était ça : banquier de la cuite, il prélevait des agios de schlouk. Lorsque je l’avais vu faire ça, je m’étais dit qu’il se faisait chabrot à lui-même.
Claude vivait seul. Évidemment. L’alcool est une passion qui ostracise.
Claude est mort seul, devant sa TV. Je le sais parce que je suis chargé d’un premier état des lieux de l’appartement. J’ignore de quand date l’arrangement, j’en ignore la teneur, mais il bénéficiait d’un logement de fonction, ici, au collège. C’est la première fois que j’entre dans le bâtiment à un étage au fond de la cour de récréation. Vivent ici Sophie, l’intendante amatrice de tofu, et Claude, tous deux au rez-de-chaussée. À l’étage, deux autres logements : l’un pour le principal, l’autre pour son adjoint, qu’ils ont choisi de ne pas occuper.
Entrer chez un mort ressemble à un viol, ou un braquage, enfin les deux à la fois. Je ne m’attarde pas dans la chambre, je relève juste qu’il y a très peu de meubles. Un lit, bien sûr, et une armoire de type normande, peut-être de valeur, aucune idée. Sur une commode en Formica moche, un petit écran TV. Fenêtre sur le monde. La cuisine n’affiche pas beaucoup plus d’opulence mais est étonnamment bien tenue. Claude devait être maniaque sur la propreté. Le salon, maintenant : la scène de crime. Les deux assassins sont trop bien connus de tous les enquêteurs : la solitude et la misère sociale. Je remarque qu’il reste un verre de vin plein, sur la table basse. Le dernier. Ainsi Claude, d’une certaine façon, même mort, en a gardé un petit dernier pour la déroute. Santé, l’ami.
Claude n’avait pas de famille. Enfin, personne dans sa famille n’a envie de s’emmerder à venir vider l’appartement. Il laisse des guenilles. Des meubles au design déchetterie. Des fringues dessinées par un styliste de la maison Emmaüs. Une collection de CD aux jaquettes fendues : Johnny Hallyday, Florent Pagny, quelques singles d’Ophélie Winter.
Il va falloir débarrasser le logement de fonction. M. Renard, le principal, a voulu me voir et c’est pour ça. Disons qu’il a un projet pour moi. Il m’est toujours compliqué, voire impossible, de lui refuser quelque chose. Il est super réglo et a pour habitude de prendre la défense du bureau de la vie scolaire contre la salle des professeurs lorsque, de temps en temps, nous nous fritons. Bientôt à la retraite, il a un franc-parler qui me rappelle le politiquement-pas-correct-du-tout des paysans du Jura. Ferme avec les gamins, la plupart du temps juste, il considère que toutes les personnes qui émargent à l’Inspection académique bénéficient de facto d’un emploi fictif. M. Renard est aussi très taquin. Petit et râblé. Un œil de verre, la faute d’un grave accident de vélo, dit la légende. C’est peut-être vrai. Je ne lui demanderai jamais. En tout cas l’œil qui reste est vigoureux et dégage de la malice pour deux.
– J’ai pensé que vous pourriez vous occuper de ça, Thibault, me dit-il. Vous prenez un ou deux surveillants, le Trafic du collège. Un petit tour à la déchetterie…
– Ben c’est pas trop le rôle des surveillants quand même, monsieur Renard…
– Je sais. Le bâtiment appartient au département. Sinon Claude avait l’accord du rectorat pour occuper l’appartement. Vous croyez que quelqu’un, dans l’une de ces deux magnifiques institutions, est capable de lever son derrière d’une chaise ? Non : ils sont collés.
– Oui, je m’en doute, mais…
– Vous leur filez une demi-journée en échange, on s’arrange. C’est entendu ?
– Oui.
– Vous avez tout le temps, personne ne reprend le logement derrière.
– Déjà, pas aujourd’hui.
– Mais… vous pouvez vous en occuper dans trois mois, encore une fois : aucune urgence. Sacré Claude, il nous aura tout fait…
– C’est sûr.
– C’est marrant, je l’imaginais pas du tout homosexuel.
– Comment ça ?
– Un homme qui écoute Florent Pagny et Ophélie Winter, quand même !
À peine sorti du bureau de M. Renard, je fonce en commission menus retrouver Sophie et ses lubies alimentaires. Je l’observe sans l’écouter et me demande quel est son rôle dans la vie. Enfin je veux dire : sur terre. Elle tourne en rond autour de son point fixe, son obsession : les animaux. Sophie est venue au monde pour sauver des bébés steaks tartares. Elle est si militante qu’elle en devient asexuée. Célibataire, en tout cas. Un mec ? Elle ne saurait pas quoi en faire. Comme si vous refiliez une planche à repasser à un surfeur. Le sexe masculin ? Elle considère certainement la verge des hommes comme une excroissance héritée de leurs lointains ancêtres et que le darwinisme leur a laissée par pure coquetterie évolutionniste.
Sophie tient le crachoir depuis cinq bonnes minutes. C’est long. Elle est fâchée. Les deux collégiens qui participent à la commission la regardent sans savoir comment se tenir. Ils sont hallucinés. C’est ça alors, un adulte ? Ils doivent se dire qu’ils n’y arriveront jamais ou, plus vraisemblablement, qu’ils n’ont pas du tout envie de devenir ça. Sophie a la même utilité dans la société que le cochon d’Inde dans la chaîne alimentaire. Elle m’énerve parce qu’elle n’a pas dit un mot sur la mort de Claude, son voisin de palier. Ces deux-là auraient pu s’entendre. Deux solitudes. Deux âmes égarées. Autant essayer d’enfoncer un cube dans un trou rond.
Je suis de mauvaise humeur, aujourd’hui. Sophie dispose d’un radar à connards, on dirait, puisqu’elle évite soigneusement tout conflit avec moi. Tiens, elle est peut-être un peu plus subtile que ce que je croyais. Ça ne me la rend pas plus sympathique, elle est soûlante, exigeante, militante, et moi j’ai rendez-vous ce soir avec des fous furieux pour négocier un deal de 100 kilos de cannabis. C’est pour ça, mon humeur.
Nous avons convenu d’un terrain neutre et public.
Au camion Flash Kebab, sur le parking du centre commercial d’Île-de-France, à 21 heures.
Et pour être tout à fait honnête, l’hypothèse d’un piège n’est pas totalement exclue. J’envisage en effet avec le plus grand sérieux la possibilité de me faire descendre à la kalachnikov. Donc les histoires de graines et de racines de Sophie, bon…
*
Les frères Traoré ont peu d’écart et se ressemblent tellement qu’on pourrait les prendre pour des jumeaux. Les frères Pogba du shit. Beaux gars, si l’on apprécie l’espèce gangsta. Déguisés en eux-mêmes, survêtement Lacoste, Nike à 200 euros et sacoche Dior, dans laquelle ils rangent leurs petites affaires. C’est leur sac à main, qui leur donne presque une attitude de gonzesses. Je vais bien me garder de le leur dire.
Je me présente devant le camion Flash, commande un menu kebab, deux Coca, et un coup de tampon sur ma carte de fidélité plus tard, je retrouve les frères Traoré sous la coursive du centre commercial, côté rue du Luxembourg. Driss et Laye ont eux aussi pris à manger. Ils sont assis sur un muret qui supporte depuis 1975 tous les petits culs de cailleras de Planoise. Je m’installe sur un bac à fleurs, enfin un bac à terre plutôt, face à eux. Ils sont en hauteur et me toisent. En silence, ils s’appliquent à manger leur kebab, m’ignorant superbement. Ils imitent à la perfection la mastication des ruminants. Leurs paupières s’abaissent légèrement lorsqu’ils déglutissent, ils ont les yeux mi-clos de demeurés, ce qu’ils sont par ailleurs : demeurés.
Sans me démonter, j’attaque mon kebab en les regardant bien en face.
Je ne suis plus le gars qui se prenait des tartes en rentrant chez lui, le soir. J’ai compris une chose essentielle depuis mon arrivée à Planoise : les racailles n’ont d’autre stratégie que la posture. Ils sont en représentation permanente. Intermittents de leur propre spectacle, ils se racontent des histoires, se rêvent en Pablo Escobar. Mais, les gars, Pablo ne se promenait pas dans Medellín avec une sacoche en cuir d’escort-girl pendue autour du cou.
J’attends. Je ne baisse pas les yeux.
Je tiens tête et cela suffit pour les décontenancer. Je les sens moins hautains. Les paons ont la roue qui se débine. J’en profite pour m’imposer un peu plus :
– Bon, les gars, c’était sympa de partager ce repas avec vous. Alors ? Vous avez réfléchi ?
– Explique-moi pourquoi on te bute pas là, maintenant, demande Driss, l’aîné.
– Je sais pas… Parce qu’on est là, juste. Si vous êtes venus, c’est pour causer.
– Pourquoi on aiderait un concurrent ?
– T’aimes pas l’argent ?
– …
– On entre en affaires. Vous y gagnez, j’y gagne. Accessoirement, c’est la paix entre nos deux fours. D’une certaine façon, vous devenez actionnaires de la rue du Piémont.
– Le kilo, c’est 5 000.
– Non. C’est 4 000. Et je prends 100 kilos.
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