Shit !

Jacky Schwartzmann · Chapitre 7 sur 42

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Shit !

4 - Château en Espagne

4

 

Château en Espagne

 

Je suis tellement peu dépensier que l’argent peut représenter un problème pour moi. Qu’en faire ? Qu’acheter ? J’aime bien les fringues, oui, vite fait. Sans plus. Si, les baskets. J’ai un gros faible pour les Nike. Mais je n’ai que deux pieds. Je ne vais pas mettre 2 000 balles dans des shoes.

Ces 2 000 euros, c’est ma part de la somme ramassée dans la planque des Mehmeti. Cet argent m’a tout de suite posé souci. Il est sale, pour commencer, et surtout il me relie à la mort, à un double homicide. Enfin triple, si on compte le Noir tombé dans l’escalier. J’ai voulu m’en débarrasser, le dépenser. Je suis allé au Géant Casino, dans la zone commerciale de Châteaufarine. Temple de la consommation provinciale, véritable cathédrale de plain-pied dépourvue de divinité mais pas de sacré. Le sacre du produit, quel qu’il soit, et du client qui est roi. C’est ici que tout Planoise vient déverser ses salaires et subsides. Des dizaines de boutiques ceignent le Géant Casino, démesuré. Je n’ai pas compté, mais je ne serais pas surpris qu’il y ait une centaine de caisses. J’ai lu que Châteaufarine était le plus grand centre commercial de Franche-Comté.

J’ai fait mes courses pour la semaine. Pris aussi un iPad.

La galerie marchande, ensuite. J’ai acheté deux Levi’s, un beau sweat Superdry et une paire de Nike Air Max noires. Honnêtement ? Je ne me sens pas mieux. Je charge les courses dans le coffre de ma Clio, rapporte le Caddie, démarre et quitte le parking. L’idée d’appeler Lisa me traverse l’esprit. C’est vrai, quoi, à qui d’autre puis-je raconter ce qui m’est arrivé ? Ça fait du bien de raconter. Parler, ça exorcise. Ça fait sortir de la tête. Puis je m’interroge sur la véritable intention, sous-jacente, d’un tel appel : tentative pitoyable pour récupérer Lisa. Pour lui prouver que je ne suis peut-être pas un artiste contemporain bruxellois, mais qu’à moi aussi il arrive des choses un peu dingues.

Les trois minutes nécessaires pour rejoindre Planoise, par la rue de Dole, me suffisent pour trancher. Non, je ne vais pas appeler Lisa pour lui conter mes improbables aventures. Non, je ne vais pas essayer de l’amadouer. Je gare la voiture sur le parking qui fait face à mon immeuble, sors les courses, traverse la rue. Réda n’est pas à son poste, et pour cause : il n’a plus de patron. Je dois tout de même avouer que cela fait des vacances.

Je passe devant le four. La porte blindée est entrouverte. Les poulets n’ont pas pensé à la fermer à clé, ou pas voulu le faire. Ils ont apposé des scellés et fixé une Rubalise jaune, que les gamins de la cage se sont empressés de faire sauter. Ça a dû défiler toute la journée. Pour voir. Le sang. Pour sentir. L’odeur de poudre. Pour chercher. Des restes de shit ou d’argent.

Une fois chez moi, je remplis mon frigo, branche l’iPad, m’affale sur le canapé.

Je ne me sens pas traumatisé. Je ne m’y connais pas plus que cela en stress post-traumatique, mais je sais, en mon for intérieur, que je n’en souffrirai pas. Parce que je n’ai pas été seulement victime d’un traumatisme : durant cette fusillade survenue sur mon palier, j’ai agi. Je suis intervenu. Je suis entré dans cet appartement. J’ai descendu cette échelle. J’ai volé cet argent. Et je me sens un peu sale, oui.

Mme Ramla et moi avons été entendus en tant que témoins. J’ai rapporté les faits, la scène, de mon point de vue, omettant le coup de la baignoire amovible. Mme Ramla a forcément agi de même, sans quoi la police aurait fait une descente et récupéré la marchandise et l’argent. J’ai volé le fric, j’ai dissimulé la planque. Cela ne me ressemble certes pas, mais après ça je ne pouvais plus rien dire aux flics. Maintenant ? La situation ? J’ai la sensation bizarre de m’être embarqué dans un truc que je ne contrôle pas.

*

Stéphane Faucon, la cinquantaine, est totalement chauve. Il porte des lunettes de vue au cadre épais, blanc, qui font penser aux lunettes de soleil des coureurs cyclistes. Trapu, les yeux à peine rapprochés, il porte un bouc fin et long, je dirais bien vingt centimètres, aussi blanc que ses lunettes. Il a un tic, régulièrement il s’attrape le bouc, comme on empoigne un bâton de ski, et il le lisse. J’ignore si cela a à voir avec quelque chose de phallique, en tout cas on dirait que ça lui fait du bien.

Tandis qu’il me parle et se lisse méthodiquement les poils de la barbichette, je me demande s’il y a un lien entre son patronyme, Faucon, et le rapace du même nom. J’empoigne la souris de mon PC, dont l’écran est hors de sa vue, et clique sur la cartouche de recherche dans Google. J’écris : faucon. Des photographies de têtes de faucons apparaissent en gros plan. Mouais. Non.

Giselle, assise à ses côtés, est plus proche de la soixantaine. Elle a le menton si fuyant qu’on croirait qu’elle a la mandibule rentrée à l’intérieur de la bouche. Comme si elle n’avait pas de dents du bas. Ses dents supérieures en revanche sont bien visibles. Elle les a tellement en avant qu’elles sont presque à l’horizontale. Elles appuient sur sa lèvre inférieure qui, de fait, pend mollement. Une lippe humide et tombante. À cela s’ajoute le fait qu’elle a en permanence la tête en arrière, magie des verres progressifs. Comme si elle voulait nous montrer l’intérieur de ses narines.

Je clique pour quitter la fenêtre et reporte mon attention sur elle. Qui n’en peut plus. Qui ne s’est pas lancée dans l’enseignement pour subir ça.

– Il me faut un surveillant en classe, Thibault. C’est pas compliqué !

– Ben si, je dis. Justement, c’est compliqué. Les surveillants ne sont pas là pour ça.

– Et on fait comment, alors ?

Une vache de bonne question. Giselle Magnin est professeure de musique, matière qui de façon universelle ne sert à rien et fait office de récréation pour les élèves de collège. Sa vue est si mauvaise qu’elle distingue à peine les visages, alors les va-et-vient dans la salle de classe, n’en parlons pas. Les cours de Giselle sont ce que l’on fait de mieux en termes de mégabordel. Les enfants hurlent, piquent les instruments à vent pour souffler dedans comme des bœufs, quand ils ne s’excitent pas sur les timbales et autres caisses claires. On les entend de l’autre bout du couloir. Giselle fait ce qu’elle peut, elle crie beaucoup, elle pleure souvent.

Comment on fait, alors ? Je ne sais quoi lui dire. Pas plus que Stéphane Faucon, à mon avis, son collègue prof de SVT qui l’accompagne en tant que représentant syndical. Je demande à Giselle si elle a un handicap qui justifierait une aide, un assistant. Elle se vexe :

– Pourquoi ? Tu trouves que j’ai une tête de handicapée ?

Du coin de l’œil, je vois que Stéphane tourne la tête vers la fenêtre, pour masquer un sourire. Il se reprend, lisse son bouc et dit :

– Tu sais quoi, Giselle ? Va boire un jus, je vois avec Thibault ce qu’on peut faire. Je te rejoins en salle des profs.

Une fois Giselle partie, Stéphane souffle un grand coup et éclate de rire. Il remarque que, décidément, on ne fait pas un métier facile. J’enchaîne :

– Franchement, Stéph, t’es déjà passé devant sa salle ? On entend des cris de singes. Les gamins sont hystériques.

– Oh, je sais. Les élèves m’en parlent. Ils adorent ses cours.

– Tu m’étonnes : ils pourraient chier sur son bureau, elle verrait rien. Et surtout, elle n’a aucune autorité.

– Faut quand même qu’on trouve une solution, t’es d’accord ?

– L’euthanasie ?

– La CGT ne validera pas.

– Je peux envoyer des surveillants de temps en temps. Genre ils passent dans le couloir, si c’est trop le bordel ils entrent et ils font la police. Mais c’est tout. C’est pas leur rôle, ils ont pas le salaire qui va avec.

– C’est déjà pas mal. Je vais lui expliquer.

*

J’ai à peine trouvé le temps de manger. De retour au bureau, c’est Françoise Mille-Croix qui me tombe dessus. Françoise est une professeure totalement dévouée à ses élèves et chaque année, depuis maintenant vingt-six ans, elle réussit le tour de force d’emmener ses élèves de troisième une semaine à Madrid. Un exploit, quand on connaît les revenus de beaucoup de nos familles. Cette année, les choses s’avèrent plus compliquées que d’habitude. Françoise a épuisé toutes les demandes d’aide possibles. Elle est même parvenue à taxer le Rotary et le Lions, les Clubs de la ville. C’est dire. Pourtant, sept familles restent sur le carreau. Impossible pour elles de sortir la somme de 600 euros.

Françoise veut savoir si le FSE, le foyer socio-éducatif du collège, dont je suis le trésorier en ma qualité de CPE, peut payer. Compliqué. Le FSE ne vit que des cotisations que l’on demande aux élèves en début d’année scolaire et qui ne sont pas obligatoires. Ajoutez à cela quelques opérations dans le cours de l’année, genre tombolas, la vente de croissants à la récréation, et vous avez là les uniques ressources du foyer. Ses missions ne sont pas définies et peuvent aller de l’achat de fournitures scolaires pour les gamins dont les parents sont trop démunis aux ballons de foot nécessaires à la paix sociale d’une cour de récré. Aider les familles les plus pauvres pour les séjours linguistiques entre aussi dans le scope, mais là c’est vraiment cher. Sept familles à 600 euros. Le compte en banque du FSE présente actuellement un solde d’un peu plus de 7 000 euros. Si je donne les 4 200 que Françoise me réclame, j’hypothèque sérieusement la capacité d’aide des années à venir.

Je me défais de Françoise en promettant de trouver une solution.

J’ai la tête ailleurs. Encore tout chamboulé par les événements. La vérité est que j’ai reçu le plus gros shoot d’adrénaline de toute ma vie, dans cet appartement abandonné. Du fric, des flingues et des dizaines de kilos de shit entreposés là, trésor de pirates urbains. Les Mehmeti froidement assassinés. Séisme intérieur, les plaques tectoniques de l’âme en vrac.

*

Existe-t-il un grand ordonnateur des cages d’escalier ? Une sorte de divinité des HLM, un démiurge du béton ? Une entité qui gère les allées et venues des uns et des autres et s’amuse à provoquer des situations embarrassantes ou juste cocasses ? Je le crois depuis cinq bonnes minutes. Je viens de rentrer du collège. Soulagement de ne pas trouver Réda devant les interphones. Ce mec a disparu de la circulation, à croire qu’il ne vivait même pas à Planoise. Moucheron attiré par la lumière d’un réverbère, on a coupé le jus, il est retourné dans la nuit errer à l’aveugle.

Joie, ensuite, de trouver du courrier dans ma boîte. Le facteur a retrouvé le chemin, notre chemin. Cela veut dire que la vie normale a repris ses droits ici. Au premier, je tombe sur deux flics qui enlèvent les restes de la Rubalise et des scellés sur la porte du four. Je les salue et, cherchant comment formuler la question qui me brûle les lèvres, j’entends des pas dans l’escalier.

Mme Ramla.

Pas revue depuis notre partage de pactole improvisé. Je constate qu’elle est passée chez le coiffeur. Ça lui va bien. Elle a fait une couleur, une coupe moderne, bref, elle s’est payé une séance de deux-trois heures à 200 euros. Je m’en amuse intérieurement. De son côté, elle louche sur mes baskets flambant neuves, mon sweat, et ne peut réprimer un petit sourire. « Monsieur Morel », elle fait en guise de bonjour. Je lui renvoie un « Madame Ramla » protocolaire. Et, alors que les policiers s’apprêtent à vider les lieux, elle les chope au vol, leur demandant tout haut ce que je me demande tout bas :

– Dites, messieurs, il va se passer quoi, avec ce logement ?

– Services sociaux.

– Habitat 25 ?

– J’sais pas, m’dame. Ou Néolia. En tout cas nous, c’est fini. Les gars du labo ont tout ce qu’il leur faut.

*

Réveillé en sursaut à 5 heures du matin.

Le cerveau bosse en permanence, y compris durant le sommeil. Et le mien, cette nuit, il a bien carburé. Il a opéré la synthèse des informations récoltées durant la journée passée et en a tiré les conclusions. C’est si évident que je ne me pose pas de questions, je sais ce que je dois faire : si le FSE ne peut pas payer le séjour en Espagne des sept gamins trop pauvres, les Mehmeti, eux, le peuvent. Disons que c’est une subvention à titre posthume. La vie de ces deux salopards aura au moins servi à quelque chose : récolter les 4 000 euros manquants.

J’enfile mes habits à la hâte, mes baskets, ouvre la porte de mon appartement sans faire le moindre bruit, referme derrière moi et pénètre dans le logement squatté par les Mehmeti, sur cette scène de crime qui n’en est plus une. La porte n’est toujours pas verrouillée. Je m’éclaire à l’aide de mon téléphone, longe le couloir jusqu’à la salle de bains et y trouve tout intact. La baignoire est bien en place. Je glisse mes doigts sous le rebord, la déloge. Je tire, les roulettes adhèrent au carrelage, je fais glisser la baignoire au milieu de la pièce et emprunte l’échelle.

En bas, je retrouve le squat dans le même état. Pourquoi en serait-il autrement ? Je connais le chemin, passe devant les chambres et leur littérature au marqueur, puis investis le salon. Le shit est toujours stocké là, empaqueté par ballots, empilés aussi soigneusement que dans le jeu Tetris. Sur la table de jardin, les flingues. Tout est là.

Enfin, presque tout…

L’argent a disparu.

La salope.

*

Le bruit de la machine à expresso est infernal. Je suis sûr qu’on l’entend à l’autre bout de Planoise. Mme Ramla pose une tasse devant moi, en place une autre sous le percolateur et appuie sur le bouton des ristrettos. Une assiette de cookies sur la table, j’en prends un, goûte, délicieux. Elle m’attendait.

À côté de la boîte de sucre en morceaux, les liasses de billets, parfaitement empilées. Mme Ramla prend son café et s’installe face à moi. Elle soupire, sourit, me demande s’ils sont bons en désignant l’assiette de gâteaux, puis m’explique qu’elle est prostrée dans sa cuisine depuis 2 heures du matin, heure à laquelle elle est allée ramasser l’argent.

– Il y a 15 000 euros. J’ai recompté au moins dix fois.

– Ah, OK.

– Monsieur Morel, je suis descendue les chercher parce que si ce n’est pas nous qui les prenons, ils seront pris par quelqu’un d’autre.

– C’est possible.

– C’est certain. On est à Planoise. C’est la jungle… Ils ont aucune pitié dehors, croyez-moi. Vous êtes un gentil, vous. Vous ne savez pas. Il y a des gamins de douze ans qui seraient capables de vous descendre pour… ça.

– Je sais, je vous rassure. Je vis ici depuis trois mois, c’est largement suffisant pour comprendre.

– J’ai besoin de 7 800 euros. C’est ce qui me reste à payer pour ma Fiat.

– Prenez-les.

– Et vous ? Vous êtes descendu aussi, monsieur Morel…

– On a sept gamins qui ne peuvent pas partir en Espagne avec leur prof, c’est trop cher pour les parents. Il manque 4 000 euros.

Sans rien ajouter, je prends les liasses de billets de 50 euros, maintenus par des bracelets en plastique noir. Vingt billets, 1 000 euros par liasse. Je compte huit liasses et les fais glisser sur la table, devant Mme Ramla, qui pose la main dessus et me gratifie d’un grand sourire :

– Monsieur Morel, il n’a pas d’odeur. Vous sentez quelque chose, vous ?

Je souris, fais non de la tête et attrape un autre cookie. Je prends quatre liasses de billets, que je mets de côté, pour le foyer.

Restent trois liasses : 3 000 euros. À la fois beaucoup et si peu. Lisant dans mes pensées, Mme Ramla dit :

– Je connais des gens qui… qui en auraient bien besoin. Si vous êtes d’accord, bien sûr.

– Ça me va.

– Rosine, au deuxième, déjà. Elle a une retraite de misère, elle est veuve, elle n’a pas eu d’enfants… Bref, c’est dur pour elle.

Sur un signe de tête elle prend une des trois liasses restantes. Elle semble réfléchir un instant puis enchaîne :

– Je connais aussi très bien Mme Sanchez, de la cage 5. Son mari picole tout l’argent qu’il ne gagne pas. Il est au chômage. Ils ont cinq enfants…

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