Shit !
22 - Mot compte triple
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Mot compte triple
Ibrahim B., alias le Joe, est le plus pur produit de ce que Planoise pouvait proposer dans les années 1980, années de son adolescence. Il allait au Pim’s Club en pantalon à pinces, mocassins italiens à glands, parfum Lacoste main très lourde. Petit roulement des épaules sur « Ma quale idea » de Pino D’Angiò. Un sourire à enfler tous les videurs de la planète et, au mieux, un billet de 50 francs en poche. Dieu du terrain de foot derrière la rue de Dijon, champion du dancefloor, à cette époque où les Arabes n’étaient pas ce qu’ils sont aujourd’hui. Ils étaient encore vaguement attachants, peu pris au sérieux cela va de soi, mais relativement inoffensifs. On ne les craignait pas comme maintenant. Ils déambulaient dans la cité, rois nus, dans leurs plus beaux atours : Adidas ZX 600 et survêtement Challenger.
Les études ? Lycée professionnel des Graviers-Blancs, qui a vu défiler les plus beaux spécimens de glandus duveteux sans illusions de la ville. Les compétences ? Les appétences ? Faut remplir la filière plombier-chauffagiste. Et ensuite, c’est la vie. Les lois de la République, bien sûr. Joe n’a jamais eu de velléités de braquages, il n’a jamais trouvé judicieux de passer du temps en prison. Il a toutefois toujours suivi une législation propre au quartier, une sorte de charia laïque : l’intérêt supérieur de l’arrangement. Rester sous les radars, quoi qu’il arrive. Et c’est tout juste si l’on peut parler de larcins.
Le CAP ? Il y a l’épreuve de soudure, entre autres. Vous devez souder toute une série de tuyaux. Lorsque vous avez terminé, l’examinateur ouvre une vanne, l’eau passe dans votre œuvre et il constate les fuites. Pour s’assurer une bonne note, Joe a soudé une pastille de métal à l’intérieur du robinet : l’eau n’a jamais coulé, il n’y a eu aucune fuite. Tout Joe, tout Planoise tiennent dans cette histoire. Si tu viens m’emmerder pour me noter avec ta tête de con, je souris, je te baise, je te soude une pastille dans le cerveau qui empêchera l’oxygène de passer, tu ne vas rien comprendre, petit professeur. T’es pas équipé.
Joe a tenu un bar à la fin des années 1990 et avait pris le fils d’un cousin pour servir des bières le soir et balayer-récurer le matin. Le gamin n’a jamais eu à se plaindre mais ne comprenait pas pourquoi il était toujours payé en pièces de 10 francs. Joe avait obtenu d’un pote un double de la clé du billard qui trônait dans son rade. Voilà, les pièces de 10 francs. Joe vidait le réceptacle des pièces régulièrement et le type chargé de relever l’argent du billard devenait fou : des hordes de rebeus passaient leurs journées à se défier au 8 Pool et il n’avait jamais de thune à récupérer. Voici ce que Joe aurait pu lui dire : « Si tu crois que l’argent dépensé dans mon bar te revient, tu te goures, mec, j’ai le double de la clé de ton cerveau. Toi non plus, t’es pas équipé. »
Je ne détaille même pas sa période dealer. Juste, des dizaines de petits bourges ont dû moyennement apprécier de payer au prix du shit des barrettes de terre glaise collectée dans le bac à sable de la rue d’Artois, compactée et emballée dans de l’alu. Où est le délit, hein ? Y a pas. Y a jamais de délit dans ces eaux-là, faut seulement connaître la brasse coulée. Une fois encore, personne n’est équipé pour évoluer dans ce Planoise s’il n’y est pas né, s’il n’a pas baigné dedans.
Bref. L’existence de Joe est remplie de ces anecdotes.
Plombier-chauffagiste. Imaginez les milliers de chantiers au black.
Aujourd’hui ? Joe a le dos brisé mais il a fait sa vie et tenu sa place. Il a construit sa maison sur la colline à la sortie de Planoise, juste avant Châteaufarine. Il a mis pas mal d’argent de côté. Et je suis là pour tenter de lui en prendre un peu.
J’ai convenu avec Myriam de mentir à nos investisseurs, autant pour nous protéger que pour les protéger, eux. Lorsqu’on ne sait rien, on ne peut rien dire. Elle était d’accord. Peu enthousiaste, mais d’accord. J’ai ainsi inventé une histoire assez plausible de placement financier, via le FSE. Je peux placer de l’argent qui travaille et rapporte, avec un taux de rendement d’un peu plus de 1,31 %. J’illustre mon propos :
– Je vous donne un exemple. Si vous investissez 4 000 euros, vous touchez 5 250. Sans rien faire. Et tous les mois. Si bien que sur une année, vous…
– Quinze mille, fait Joe.
– Voilà. Ça vous fait gagner 15 000 euros par an.
Joe plante son regard dans le mien comme un pic à glace. Est-ce que tous les Arabes ont une calculatrice dans le crâne ? Oh oui. Je tourne la tête vers Myriam, qui me sourit machinalement. Joe demeure silencieux. Il se penche pour attraper un gâteau sur la table basse, puis se laisse retomber sur son canapé. J’ignorais totalement qu’il existait des canapés de trente-deux places. J’aurai au moins appris quelque chose aujourd’hui et ma journée n’aura pas été totalement vaine. En revanche, pour ce qui est de mettre des billes, j’ai la nette impression que Joe ne va pas nous suivre. Ça me rappelle le coup de la viande halal. Je dois trouver une astuce, un truc comme mes autocollants Halabel, pour l’argent. Pour les prochains que nous allons solliciter, Myriam et moi. Parce que là c’est mort, c’est évident. Joe résume d’ailleurs sa pensée :
– Tu m’as l’air sympa, Thibault. Et pis t’es avec Myriam, donc tu as toute ma confiance…
– Mais ?
– Mais ton histoire d’investissement, c’est pas clair. Tu sais quelle impression ça donne ? Que tu veux mon argent en me faisant croire que c’est intéressant pour moi.
– Mais ça l’est ! Le taux de ren…
– C’est bon, le taux, je sais : 1,31 %. Je te dis juste l’impression que ça donne. Que t’essaies de me niquer. Tu dois comprendre qu’un gars comme toi ne pourra jamais niquer un Arabe comme moi. Tu vois ? Est-ce que moi, je viens te défier au Scrabble ? Non…
– Hlass, intervient alors Myriam dans un profond soupir. Y a pas de compte à la banque, Joe : on veut acheter du shit, 50 kilos. Il nous faut 200 000 euros.
– Ben putain pourquoi il le dit pas, ce hmar ? Je peux mettre 50 000.
*
La colonne d’ascenseur est l’œsophage de ce corps malade qu’est la cage 1 de la rue de Dijon. La cabine monte paisiblement les étages et fend les strates de familles, de foyers. Je représente un corps étranger. Une anomalie, un caillou dans la Nike Air. D’autant que je ne suis pas, mais alors pas du tout convaincu du bien-fondé de la démarche. Au moment de sonner chez Mme Zeghmati, je me sens même dans la peau d’un colon de l’Algérie française. Pour le dire de façon tout à fait précise, ça me défrise. Samia n’a pas la même lecture, évidemment, puisque c’est elle qui y a pensé.
Un café et deux, trois gâteaux plus tard, nous prenons congé, plus riches de 1 000 euros. C’est l’investissement de Mme Zeghmati. Petit tour chez les Munoz, au huitième. Est-ce qu’un chauffeur routier et son épouse peuvent mettre de l’argent de côté ? Eh ben oui : 3 000 euros. Les Martin, au dixième : 1 000 balles. Les Khodja : 1 200. Corigliano : 600. Bedjou : 1 900. Les Cherradi. Les Sakip. Les Simon. Samia et moi avons essoré les dix étages et récolté 23 000 euros.
Myriam a elle aussi effectué quelques visites de courtoisie. À nous trois, nous avons écumé toutes les rues de Planoise. Myriam a préparé du café. C’est bien que ce soit la semaine de son ex-mari, pour les enfants. Sinon, comment leur expliquerait-elle la présence de cette montagne de fric sur la table de son salon ? C’est impressionnant. Cet argent, c’est la vie, c’est le black et les économies de dizaines de familles qui se débrouillent, qui s’arrangent. Ce tas de pognon est à l’image de leur place et de leur rôle dans notre société : ils ne travaillent pas, ils dorment. Tandis que les vrais Français investissent le champ social, eux thésaurisent. Ils se thésaurisent eux-mêmes, d’une certaine façon. Ils stagnent et, donc, reculent.
Terminé.
Cet argent est leur sueur et il prend l’air, enfin. Il est investi. Argent sale ? Une odeur quelconque ? Comme me le faisait remarquer Myriam, le premier soir : « Vous sentez quelque chose, vous ? » Non, je ne sens absolument rien. Nous allons donc zapper l’étape de la lessiveuse. En revanche, nous n’allons pas échapper au repassage. Moi, en réalité. Avant que je puisse me plaindre ou argumenter, je me retrouve devant la planche à repasser de Myriam, sa centrale vapeur plein pot, et vas-y que je lisse et aplanis chaque billet. Je défroisse, je rends vie, je banque-de-francise. J’ai commencé par les coupures de 5 euros, puis les 10, les 20 et les 50. Il y a des billets de 100 euros, beaucoup moins, et aucun montant supérieur. Petites gens, petites affaires, petites coupures.
Alors que je prépare des piles, j’écoute la douce musique susurrée par Myriam. C’est minimaliste. On dirait du Philip Glass. Elle ânonne presque, débitant les montants, noms de famille, adresses. « Lombilla… 1 500… 3, rue de Dijon. Verdaux… 900… 10, rue d’Artois. Socié… 600… 8, avenue de Bourgogne. Ferreira… 500… 1, rue de Champagne. Mink… 1 800… 11, rue de Franche-Comté… » Myriam, lunettes de vue sur le bout du nez, entre scrupuleusement chaque montant dans un tableau Excel. Elle est comptable : Excel est son meilleur pote. Elle entre des formules dans certaines cellules. Elle sort des graphiques à camembert et à colonnes. Elle fait péter des tableaux croisés dynamiques. Pour chaque ligne, chaque famille, elle fait apparaître le gain escompté et le gain généré pour la caisse commune. Je repense à cette scène dans La Liste de Schindler, lorsque Itzhak Stern montre à Oskar Schindler la liste de tous les Juifs qu’il a sauvés. Il a cette réplique : « Partout autour de cette liste, c’est le mal. » Il y a un peu de ça, avec notre tableau Excel.
Je repasse.
Je lisse.
Je fais des piles.
J’en ai mal au bout des doigts à force de manipuler tout cet argent.
Puis je compte. Nous avons bien travaillé, puisque le montant que je trouve est le même que celui qui s’affiche dans la cellule « Total » du tableau de Myriam. Je n’en reviens pas. Il faut dire que les protagonistes de notre petite affaire ont tous mis la main à la poche. Samia a mis 12 000 ; Myriam 10 000 ; Farid 10 000 également ; Réda s’est fendu de 25 000. Le Joe, 50 000. Il y avait aussi les 40 000 de la caisse commune qui dormaient sous le linoléum de ma chambre.
Et le sang et la sueur de tant de Planoisiens.
Il est 21 heures passées.
Les piles sont alignées sur la table du salon.
Dans les 400 000 euros et des brouettes. Nous pouvons acheter 100 kilos, qui dégageront un chiffre d’affaires de 650 000 euros en un peu plus de deux mois. Les 400 000 de départ, les 124 000 de masse salariale, il restera 126 000. La part des gens : la part de la cagnotte. Putain, le vertige.
Myriam s’affale sur son canapé, fatiguée et tellement satisfaite. Samia l’imite tandis que je reste en admiration devant les piles de flouze : 400 000… c’est presque une vie de smicard. Là, sagement empilés. Couleurs criardes des billets qui tranchent sur la toile cirée beige. Myriam me demande :
– Dis donc, Escobar, il te resterait pas un peu de crémant, qu’on fête ça ?
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