Shit !

Jacky Schwartzmann · Chapitre 42 sur 42

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Shit !

37 - La citronnade et le diable

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La citronnade et le diable

 

Elle me regarde en posant sur la table le plat de bœuf bourguignon. Elle estime que je ne suis pas dans mon assiette, ajoute des « je te connais, mon fils », « je connais ce regard ». Papa n’a rien remarqué, ce qui lui a valu une vanne de maman : « Oh, toi, tu verrais même pas si je me faisais amputer d’un bras ! »

Je botte en touche. Je ne vais pas dire à maman que je suis à la tête d’un trafic de stupéfiants. Je ne vais pas dire à papa que j’ai sauvé le restaurant de Simon grâce à l’argent de la drogue et que j’ai tué deux hommes. Des dealers, certes, mais des types de chair et d’os. Ce qui me chagrine le plus dans cette histoire, c’est Éric Martin. C’est lui, mon ulcère. Je culpabilise. C’était lui ou moi, certes. Cela ne rend pas plus supportable le fait que j’ai ruiné sa vie, sa carrière, sa réputation.

Maman sert les assiettes et change enfin de sujet.

Elle regarde Samia, lui fait un immense sourire. Maman est sous le charme. Je n’avais pas beaucoup d’appréhension, je savais que ma chérie passerait l’épreuve de ce premier dimanche midi en famille sans la moindre difficulté. Maman est fière que je ramène une Maghrébine à la maison. Cela m’agace un peu. Cette « mixité » est pour elle le signe qu’elle m’a bien élevé. Nous sommes partage, nous sommes ouverture sur les autres cultures, nous sommes antiracisme : nous sommes de gauche. Les gens de droite sont comptables, les gens de gauche sont humanistes, c’est ainsi, cela me fait penser au Monopoly, tu joues avec les rues que tu as eu la chance de pouvoir acheter et voilà. Ceux de droite ont la rue de la Paix et l’avenue des Champs-Élysées, ceux de gauche ont les rues de merde, Belleville et Lecourbe. C’est dans nos gènes, c’est inscrit, tatoué, gravé. Pour maman, l’expression « pourri de droite » ne représente pas qu’une formule. Elle le pense, elle le croit. Pour être de droite, il faut être une mauvaise personne, qui préfère la réussite et le profit personnel au partage et à la solidarité. Pour être de droite, il faut, en gros, ne pas aimer les Arabes. Et donc nous, nous sommes l’inverse de cela. Partant, il ne peut pas y avoir de bonne personne de droite, tout comme il ne peut pas y avoir de mauvaise personne de gauche.

Vision simpliste. Dogmatisme.

Pas envie d’entrer dans un débat avec maman, mais sa joie est presque une forme de racisme. Car cette espèce de discrimination positive souligne la « maghrébinité » de Samia, qui n’est donc pas une simple fiancée, mais une fiancée maghrébine. Ainsi notre couple n’est pas transparent, nous ne sommes pas juste amoureux. Je sais évidemment que maman n’est pas raciste mais sa fierté me dérange, je la trouve mal placée. D’une certaine façon, la joie de maman fait de Samia une demi-Française. Bon, je sais que le problème est bien plus profond. Le problème est qu’un tel couple mixte demeure encore, en France, une sorte d’anomalie, en tout cas une exception.

Je ne pense pas que Samia soit tracassée, en revanche. Elle est radieuse. Elle illumine le salon de maman et de papa. Elle balaie d’un lancer de cheveux en arrière Lisa et toutes les souffrances que cette dernière m’a infligées. Elle fait pétiller ma vie, mon cœur, elle est la plus belle meuf de Planoise et c’est moi qu’elle a choisi.

*

J’aurais pu demander à un ou deux surveillants de m’aider, comme M. Renard me l’a suggéré. L’entente est bonne au bureau de la vie scolaire, et je parie que la plupart auraient accepté sans rechigner. Peut-être pas non plus avec plaisir mais, disons, avec entrain. Avec bonhomie. La proposition d’une journée de congé supplémentaire en échange aurait contribué à la motivation générale. Je préfère toutefois m’acquitter seul de la corvée. Je n’étais pas présent aux funérailles de Claude, pourtant je suis celui qui trie et débarrasse ses maigres affaires. Sentiment de ne pas être invité à un mariage mais d’être le bienvenu pour faire la plonge, à la fin de la soirée.

Qu’importe.

C’est samedi. J’ai emprunté le Renault Trafic du collège, que j’ai garé en marche arrière sur le parking du petit immeuble qui abrite les logements de fonction, au fond de la cour. Instinctivement, avant d’attaquer, j’effectue un inventaire des CD. Pas mal de conneries, de la variété, ces albums de Florent Pagny qui ont fait croire au principal que Claude était gay, mais aussi des pépites, comme Suprême NTM, album qu’on a souvent appelé, à tort, Laisse pas traîner ton fils. J’ai eu ce CD, plus jeune. Je l’ai usé à force d’écoutes. La chaîne hi-fi a l’air d’être encore en vie, je l’allume, appuie sur le bouton eject. Le tiroir à CD ouvre sa gueule, prêt à gober du son. Je glisse le Suprême, appuie sur play et zappe l’intro. Tous les groupes de rap balancent des intros, et des outros, et des interludes entre les morceaux. C’est super relou, c’est chiant, c’est daté, toujours les mêmes petits sketchs de mecs qui se branchent entre eux, dans la rue ou dans le studio d’enregistrement. C’est du folklore et le folklore m’ennuie.

Les premières notes de « Back dans les bacs ».

Je monte le son. Les adolescents en arrivent toujours à farfouiller dans le passé musical de leurs darons. Dans les années 1990, on redécouvrait Jimi Hendrix et Jim Morrison. À mon époque, on s’émouvait des NTM, d’IAM ou de la Mano Negra. Et on s’époumonait. Papa n’écoutait pas ça. Pas sa musique, pas son monde. Je n’aurais pas soupçonné Claude d’avoir cette culture basanée. Il ne m’en est que plus sympathique.

Rapidement, ce sentiment positif s’estompe. À mesure que je découvre l’ampleur du bordel dans les placards, je ne le trouve en effet plus du tout sympathique, le Claude. J’ai eu un éclair de génie, celui d’avoir pensé à prendre un rouleau de sacs-poubelle d’une contenance de 100 litres. J’en ai déjà accumulé cinq, pleins à craquer de vieilles fringues, dans le couloir de l’entrée. Je vais maintenant me lancer dans la paperasse, plusieurs décennies de feuilles de paie, de déclarations de revenus. Ça pèse son poids, un coup à vous faire une hernie fiscale. Je découvre avec horreur que Claude conservait toutes ses factures dans des boîtes d’archivage en carton. Il y en a sept. Toutes les cafetières qui ont partagé sa vie et l’ont approvisionné en caféine, ses réfrigérateurs, lave-vaisselle, écrans plats. De quoi écrire plusieurs thèses de micro-histoire. Ces boîtes représentent, d’une certaine façon, le compte rendu administratif de la vie de Claude. Son biopic électroménager.

Quoi d’autre ?

Des meubles bon marché. Il me faut quatre heures et autant d’allers-retours à la déchetterie, située heureusement de l’autre côté de la rue de Dole, derrière l’hôpital Jean-Minjoz, à cinq minutes à peine. À la dernière rotation, j’ai la bonne surprise de voir Tophie sortir de son appartement. Friday wear, cheveux lâchés, elle ressemble à une autre version d’elle-même.

– C’est toi qui t’y colles alors ? elle me demande.

– Ben ouais, tu vois…

– Tu veux une citronnade ? C’est moi qui la fais.

– Avec un p’tit cake aux carottes ?

– T’es con, elle fait en se marrant.

C’est la première fois que je vois Tophie sourire depuis que je suis en poste. Et même si je me fous comme de ma première paire de protège-tibias de sa citronnade, j’accepte volontiers. Son invitation ressemble à un on-brise-la-glace et cela ne se refuse jamais. Cela dit, je ne reste pas longtemps. Il me reste du taf. Je bois le verre de citronnade glacée – excellente, je dois dire –, préparée au Vorwerk, me précise-t-elle. Je lui avoue posséder moi-même la toute dernière version du robot Thermomix, nous en plaisantons, elle promet qu’elle me filera des tuyaux. Je ne suis pas certain qu’elle me drague, mais ce n’est pas exclu. Trop tard, je suis pris maintenant, mais je me surprends à penser que c’est peut-être dommage. Il aurait pu se passer quelque chose.

Je charge une dernière fois le Trafic et, avant de quitter les lieux, j’opère une visite de contrôle. Les pièces sont vides, j’ai bien bossé. Je ferme les volets et les fenêtres. Je passe par la chambre de Claude, où sont entreposés les caissons isothermes. Ils sont là, parfaitement alignés contre le mur : 400 kilos de résine de cannabis. Je me revois le soir où Denis Brunet a ramené les enfants de Madrid. Lorsque nous avons enfin été débarrassés des parents et des enseignants. Lorsque Denis m’a montré les caissons dans la soute. Que nous avons commencé à les décharger sur le trottoir. J’avais pris ma décision dans la journée, comme une évidence. J’étais tellement parano ! Et à juste titre puisque – je le sais aujourd’hui – j’étais la cible d’une filoche : celle des frères Traoré. Je me méfiais, je me défiais de tous. Myriam ? J’ai préféré ne pas la mettre tout de suite dans la confidence. Vrai, j’ai agi seul, dans son dos, mais pour le bien de notre affaire.

J’ai assuré le coup, voilà comment je vois les choses. J’avais emprunté un diable à l’atelier, que j’ai dissimulé dans les buissons, avant l’arrivée du car. J’ai ensuite effectué les allers-retours entre le parking devant le collège et le logement de fonction de Claude, Denis restant à côté de son car pour surveiller, le temps que je finisse.

Seul dans la chambre de Claude, là, je ne peux m’empêcher de sourire.

Comme j’ai eu raison ! Comme j’ai eu du pif ! J’ai sauvé notre shit et nous allons poursuivre notre œuvre de bienfaisance, car ce n’est pas autre chose.

*

Je laisse le Trafic sur le parking du collège et reprends mon Renault Espace.

Au lieu de rentrer chez moi directement, je décide de traverser Planoise en glissant le dernier album de NTM dans les enceintes. Je mets la chanson « That’s my People ». J’ai conscience de l’aspect à la fois ringard et ridicule de la scène. J’t’explique, c’que j’kiffe, c’est de fumer des spliffs, et puis de construire des riffs qui soient compétitifs. Je passe devant la cage 1 de la rue de Dijon. Le four des frères Traoré est coulé. Juste en face, dans la tour Miramas, Paulin Fanon doit être en train de bosser sur le dossier de Réda. Pouvoir faire de la musique tout en gardant mon éthique, faire du fric sans jamais tacher l’image de ma clique… j’aime quand ça fait paw. Un peu plus loin, je passe devant le collège Diderot. Le soleil se couche quelque part sur terre et envoie des traînées de lumière, glaviots célestes. Je préfère m’approcher de la vérité sans tricher, sans jamais changer mon fusil d’épaule… On veut plus subir et continuer à jouer les sbires. Sache que ce à quoi j’aspire c’est que les miens respirent. Je me sens tellement bien, putain de sa mère. Est-ce ce qu’on appelle l’état de grâce ? Je l’ignore. Un moment d’existence pure. Je me sens comme jamais auparavant totalement à ma place en ce monde, sachant précisément où je vais, pourquoi, et surtout avec qui. À part fumer des spliffs, mon premier kiff, c’est de chiller, rester tranquille au sein des miens, me laisser aller à déballer des conneries, parler juste pour parler, refaire le monde avec notre vision décalée. Je tourne rue du Luxembourg, le camion de Flash Kebab est garé sur le parking du centre commercial, le patron est en train de découper de longues lamelles de veau. On est des fous bloqués dans des cages d’escalier, pris en otages par le nombre élevé de paliers. Et à la longue, mec, j’t’assure, tout ça, ça pèse. 96, je vois toujours des braises allumées dans les yeux fatigués des gosses du quartier. Passe, passe le mic que je développe mes idées contaminées. Planoise est calme. Planoise va bientôt s’endormir. Planoise est beau. Je tourne rue du Piémont et me gare sur le parking de mon immeuble. Le four est fermé. Chez moi, je m’allume un petit spliff, me plante à la fenêtre du salon et contemple l’arrière du bâtiment. La vraie vie. Trois gamins de quinze ou seize ans rouillent « dans les bancs », comme ils disent. Ils éclatent de rire. Ils sont deux à se foutre de la gueule du troisième, qui s’énerve pour de faux, lance un « Vas-y, dégage, fils de pute ». J’ai pas la clé du bonheur, j’ai même jamais été à la hauteur pour ce genre de truc. Mais aujourd’hui j’ai peur car l’horloge a tourné.

Je pense à Éric Martin. C’est chaud pour lui. Son procès approche. Il est en préventive. Je n’ose pas imaginer comment sont réellement traités les flics en prison. C’est dommage pour lui, d’autant qu’il est agréable et sympathique. Oui, je l’aimais bien.

Je tire une longue et dernière latte.

D’une pichenette, j’envoie le cul de joint dans le champ.

Je vais me coucher tôt. Demain, j’ai un business à faire tourner.

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