Shit !
34 - La terrasse
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La terrasse
Martin et les deux autres OPJ viennent de quitter l’appartement. Je me place à la fenêtre pour les regarder partir. Martin se tourne et m’observe. Il doit croire que je le provoque. Pas du tout. Je viens m’assurer que ses collègues et lui partent bien. Je suis victime du choc post-rouleau de printemps, mes mains sont agitées et suent, mon genou droit tremble, je ne le contrôle plus, il cogne contre le radiateur.
La voiture des flics part enfin, on sonne à la porte et je sursaute.
Myriam et Samia sont en panique, elles ont les traits tirés. Samia me saute au cou et m’embrasse à pleine bouche, ce qui n’a pas l’air de surprendre Myriam. J’ai rapidement l’explication de ces effusions de tendresse : elles ont cru que j’étais mort, moi aussi. Le téléphone arabe des choufs a fonctionné plein pot et ce qui est arrivé à leurs oreilles est que les frères Traoré ET le boss de la rue du Piémont avaient été assassinés dans le four. Réda a été arrêté. Les filles ont cru qu’il m’avait tué.
– Qu’est-ce qui s’est passé, Thibault ? veut savoir Myriam.
– Entrez, je dis.
– Mais ta tête ! s’inquiète Samia. Qu’est-ce que t’as fait ?
– Ah non, ça, c’est à la boxe.
On s’installe à la cuisine, je prépare trois cafés et Myriam revient à la charge. Ce qui s’est passé ? J’ai eu le temps de réfléchir, cette nuit et ce matin. J’ai imaginé cette scène, la grande explication avec mes deux complices. Et ma décision a été très vite arrêtée : je vais leur mentir, leur sortir la même histoire qu’à la police. Pour ne pas les mouiller. Et puis quand on ne sait pas, on ne peut ni parler ni gaffer.
– J’ai entendu des coups de feu cette nuit, en bas, je dis.
– J’ai rien entendu, moi, constate Myriam.
– Ouais, mais toi, t’es en haut ; moi, c’est juste en face. Donc voilà, j’ai entendu des coups de feu. Le temps de me lever, d’aller voir… Le four était ouvert. La baignoire était tirée et je suis descendu. Les Traoré étaient en bas : morts.
– Putain…
– Je suis remonté direct et j’ai appelé les flics. Je leur ai pas dit que j’étais descendu. Juste… que j’avais entendu des coups de feu. Et ils ont trouvé les corps.
– Et Réda ? demande Samia.
– Ah ça, j’en sais rien.
– Les choufs racontent partout que Réda a été arrêté ce matin en arrivant. Mais je ne comprends pas pourquoi Réda aurait descendu les frères Traoré, dans notre four en plus ! s’interroge encore Samia. Peut-être qu’il a voulu dealer avec eux ? Nous doubler ? Et c’est parti en sucette ?
Il est un peu moins de midi lorsque Samia prend congé, elle doit aller au taf. Myriam lui dit à plus et reste dans ma cuisine, ce que j’interprète immédiatement comme « choc des titans ». Elle et moi, on se connaît bien maintenant. Et s’il s’avère qu’il est difficile pour moi de lui mentir, il est tout aussi dur pour elle de me cacher son jeu. Je la vois venir.
Je raccompagne Samia à la porte, l’embrasse, on se dit à vite, très vite, le plus vite possible. Je rejoins mon associée à la cuisine. Il y a un silence, un malaise. Nous commençons par parler de choses et d’autres. Enfin, de choses et d’autres… Les thèmes abordés tournent tout de même autour du négoce de shit. Car, oui, nous avons de nouvelles préoccupations : le four est grillé. Condamné. L’option scooter fonctionne à merveille, Farid a en effet lancé deux autres types sur orbite, des gars qui dépotent. À eux trois, ils refourguent du cannabis à tous les étudiants de la ville. On brasse un pognon de dingue.
Myriam, toujours empruntée, voire froide, m’explique maintenant qu’elle a commencé à rembourser nos investisseurs. Ils ont touché leur mise de départ, ainsi qu’un pourcentage sur les ventes. Un autre pourcentage revient à la cagnotte, la communauté : nos enveloppes et nos bourses d’étudiants. Je ne m’intéresse que très moyennement aux revenus générés et aux divers dividendes que nous versons. C’est la partie de Myriam, ça. Mon job à moi, c’est la logistique. Et notre rythme de croisière me laisse croire que nous allons pouvoir remettre ça, comme prévu, dans un peu moins de deux mois. Le patron des Transports Brunet a trois voyages scolaires et linguistiques prévus à Madrid dans ces eaux-là.
Myriam plante son regard dans le mien. Pour la première fois, elle me donne l’impression de ne pas me cerner, de chercher à farfouiller dans mon âme. Je souris.
– Quoi ? je dis.
– Tu vas arrêter de me prendre pour une conne ?
– Comment ça ? je tente.
– Thibault, s’il te plaît : arrête. Pas avec moi. T’as vu ta tête ? Tu vas pas me faire croire que vous vous mettez dans des états pareils au club de boxe. Comment ça s’est passé ?
Je dévisage Myriam en essayant d’estimer mes chances de la rouler dans la farine : nulles. Il faudra que je pense un jour à lui demander ce qui fait que je ne peux jamais, mais vraiment jamais lui cacher la moindre chose.
– Je suis descendu prendre un flingue, hier soir. Assez tard. Je t’ai dit que je me faisais suivre par des renois. Je le sentais, d’façon, qu’on allait me tomber dessus. Bref, j’ai trouvé une arme et en sortant du four ils étaient là. Ils m’ont pété la tronche, fait descendre, et voilà. J’avais l’arme sur moi, je m’en suis servi.
– T’étais obligé ?
– C’étaient des balances, Myriam. Ils s’envoyaient des textos avec Martin. Ils voulaient nous piquer le shit et après me balancer.
– Mais comment Martin remonte jusqu’à toi, alors ?
J’explique à Myriam le coup du SMS envoyé à Martin. Je justifie : j’ai sacrifié Réda, certes, mais me suis maintenu, et mon maintien assure la poursuite du business et donc de l’aide à des dizaines de familles planoisiennes et d’étudiants. J’ai sacrifié Réda, certes, mais ai ainsi sauvé l’ONG du chichon. Encore une fois, il n’y a pas de morale dans tout cela, il y a du pragmatisme, des intérêts fluctuants et parfois divergents : de la chaise musicale. On a fini de danser, Réda n’a pas été assez rapide, il est baisé. Point. Sauf qu’il y a la vidéo enregistrée par la caméra thermique de Driss. Le grain de sable.
– Tu parles comme eux, Thibault.
– De quoi ?
– Tu réfléchis comme eux, tu parles comme eux.
– « Eux » ? C’est quoi, « eux » ?
– Les frères Traoré. Les frères Mehmeti.
– Mais eux ne nourrissaient pas Planoise.
– C’est vrai, admet Myriam. Un point pour toi.
– On sait pas où ça va aller, Myriam. Mais on sait un truc : c’est qu’on est embarqués, toi et moi. On ne peut plus faire machine arrière. On a créé des besoins chez les gens.
– Oui, je sais, j’en ai parfaitement conscience.
– C’est pour ça que je dois aussi faire disparaître Martin.
– Tu déconnes ?
– Non. Réfléchis. Je l’ai sur le cul. Il sait que c’est moi. La vidéo, c’est pas une preuve, mais il est convaincu. Il ne va pas me lâcher et il finira par m’avoir. Il doit donc disparaître de l’équation avant que ce soit moi.
– Tu me fais peur, Thibault.
– Tu me fais confiance, non ?
– Ben là je sais pas. Je sais plus.
– Je vais te le dire autrement, Myriam : s’il te plaît, fais-moi confiance.
– OK. Juste un truc…
– Oui ?
– Il est où, notre shit ?
*
Je ne me souviens plus de quel album il s’agit, mais il y a un Tintin où, pour déjouer une surveillance, Dupond et Dupont déplacent des mannequins aux allures de Tintin et du capitaine Haddock devant une fenêtre, dans l’appartement du journaliste à la houppette. Les types dans la rue voient passer et repasser devant la fenêtre, en ombres chinoises, leurs cibles et sont persuadés qu’elles sont présentes.
Je ne dispose hélas pas des frères Dupond et Dupont.
Je me contente du matériel que j’ai sous la main, à savoir une lampe à l’éclairage faible et indirect dans un coin de mon salon, et la télévision allumée. J’ai choisi un film assez long, sur Netflix, que j’ai par ailleurs visionné de nombreuses fois : Il était une fois en Amérique. Trois heures quarante et une minutes. Large. J’ai enfilé un jean noir, un sweat à capuche de la même couleur. Mes Nike Air, qui apportent la touche finale à mon accoutrement, véritable uniforme du Planoisien lambda, impossible d’être plus passe-partout. Je sors de chez moi, descends jusqu’au rez-de-chaussée et m’arrête devant la meilleure cachette de mon appartement : ma boîte aux lettres. Je récupère le sweat, le Smith & Wesson, les glisse dans un petit sac à dos et sors de l’immeuble par la porte de derrière.
À un peu moins de 23 heures, il fait bien assez nuit. Je constate avec soulagement que personne ne planque derrière le bâtiment. Mains dans les poches, épaules en boule, je trace. J’arrive à l’arrière du centre commercial d’Île-de-France et retrouve Farid sur un parking réservé au personnel. Je lui ai filé rencard plus tôt dans l’après-midi. Sans que l’on s’échange le moindre mot, j’enfourche son scooter et démarre. J’emprunte une série d’allées et de pelouses entre les immeubles, sans jamais traverser aucune rue, pour me retrouver rue de Savoie, tout au bout de Planoise, côté collège Voltaire. Je prends sur ma gauche, rond-point, puis première à droite rue du Languedoc, rond-point, tout droit en face rue Alfred-de-Vigny et, enfin, quitte Planoise, direction le village d’Avanne, son ensemble sportif, son église, son crématorium. Et, surtout, son accès à Besançon par une petite route qui longe le Doubs et par laquelle ne passent que les gens du coin.
En une grosse demi-heure, je suis arrivé à destination.
La rue des Villas.
Scooter sur la béquille. J’enjambe facilement la grille qui donne accès au parking. Je monte sur la poubelle au couvercle jaune, réservée aux papiers et cartons qu’ici on remplit consciencieusement, persuadés de sauver ainsi la planète. Debout, je me pends facilement à une des poutrelles de métal qui soutiennent la magnifique terrasse du commissaire Éric Martin. Je me hisse, atteins la terrasse et constate que l’appartement est plongé dans la pénombre. Ça dort déjà. Tant mieux. Ce sera beaucoup plus facile pour moi. J’ouvre le sac à dos et sors le Smith & Wesson.
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