Shit !
28 - Dealer, c'est un métier
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Dealer, c’est un métier
Globalement tout le monde me soûle au taf, depuis mon retour. Les surveillants sont les moins chiants, c’est normal, au collège ce sont eux les précaires, alors ils la ferment. Les enseignants et les élèves ont tous des problèmes, les adultes n’ont guère plus d’autonomie que les moutards. C’est à désespérer et c’est d’ailleurs ce que je fais : je désespère. La crise des vocations dans l’Éducation nationale ne va pas aider. Étonnamment, les mecs ne sont pas hyper chauds pour passer quarante ans à enseigner à des enfants qui se foutent de tout, et ce pour un salaire de misère. Sans compter que les premières années se dérouleront en banlieue parisienne, où un provincial n’a aucune chance de survie. J’ignore si c’est lié, mais les élèves sont de moins en moins brillants. Des écoles d’ingénieurs se plaignent depuis quelques années du niveau exécrable des bacheliers en mathématiques.
Le reste de l’actualité ne m’offre pas beaucoup plus de satisfaction. Les Français se rétrécissent, se regroupent en communautés de plus en plus étriquées et se jettent la pierre, se détestent, n’ont plus ni avenir ni destin communs. Les femmes et les hommes politiques n’ont plus ni colonne vertébrale ni discours vrais, ils ânonnent ensemble à contretemps et à contrecœur des éléments de langage vides de nous. Les crises mondiales se suivent et ne se ressemblent même pas, allant du sanitaire à l’alimentaire en passant par la géopolitique, et donc la guerre. J’ai le sentiment diffus de rebattage de cartes général, bordélique et de grande ampleur, effectué sous la table. On ne voit rien, on sait juste qu’à un moment rien ne sera plus comme avant et que ça peut faire très mal. Un petit parfum de III e République qui s’achève, coincée entre Napoléon III et Philippe Pétain. Sans compter le dérèglement climatique, qui nous promet d’évoluer dans les prochaines décennies au cœur d’un shaker pour cocktails à la merde.
Ambiance de fin du monde ou, en tout cas, de fin de cycle. Et pourtant je m’en branle. On ne peut pas s’imaginer à quel point je m’en branle. Parce que moi, j’ai de vrais problèmes. Myriam et moi avons convenu que trouver une solution pour le virement bancaire relevait plus de ses cordes, en tant que comptable d’une petite PME. Quant à moi, je me retrouve préposé au go fast, en tant que… garçon. Les voitures, c’est forcément mon truc. Si, comme dans tout bon film de gangsters, on estime la faisabilité du coup à l’aune des compétences de l’équipe réunie, eh bien, je ne mets pas un rouble sur nous. J’ignore comment Myriam va s’y prendre, mais je ne serais pas étonné qu’elle demande à un fournisseur comment il fait, lui, pour gérer son black.
Moi ? Moi, je suis trop con.
Jacquet, le type de la mairie, ouvre la cellule de veille du quartier en annonçant une très grosse recrudescence des nuisances dans ma rue, et même plus précisément à mon numéro. Nous ne sommes pas sans savoir que le trafic a repris et a vraisemblablement dépassé les volumes des tauliers précédents. J’ai beau être plutôt concerné par ce qui se dit, je n’écoute que d’une oreille. Martin affirme qu’ils sont sur le coup, ils ont obtenu des informations pour arrêter le nouveau boss, mais il leur a échappé. La police poursuit ses investigations, le travail de terrain, les écoutes, blabla, blabla.
Je décroche. Je repense à mon histoire de go fast et au fait que je suis définitivement trop con. J’ai déniché une agence de location de voitures de luxe à École-Valentin, un village à côté de Besançon. Je m’y suis rendu, j’ai été reçu par un commercial sympathique et désireux de bien faire son job. J’ai dit un truc du genre : « Voilà, ce qu’il me faudrait, c’est deux Porsche Cayenne ou deux Range Rover puissants, pour deux jours. » Le gars me demande : « C’est pour aller où ? », voulant se faire une idée des kilomètres, et moi je réponds : « L’Espagne. » Là, plus du tout souriant, le commercial. Ça a mis la même ambiance que quand une femme annonce, en plein milieu d’une partouze : « Ah, au fait, je vous ai pas dit ? J’ai de l’herpès génital. »
Martin continue de promettre que le four de la rue du Piémont sera démantelé dès que possible et je continue de ne l’écouter qu’à moitié. Location de deux Porsche Cayenne pour un aller-retour en Espagne. L’autre a pigé tout de suite, ça, c’est sûr. Dès lors, il a fait semblant de regarder les disponibilités dans son ordinateur, et moi j’ai fait semblant d’avoir envie de regarder les modèles exposés. À ce stade, je n’avais pas encore donné mon nom. J’ai zoné au milieu des voitures de luxe stationnées en vitrine, me suis nonchalamment dirigé vers la porte, ai encore un peu traîné sur le parking pour constater, ô joie, que les caméras de surveillance étaient dirigées vers les luxueuses berlines proposées à la location et non vers le parking clients, où j’avais garé l’Espace. Le type m’a rejoint dehors, alors que je caressais machinalement le capot d’une Maserati. Avant qu’il parle, je lui ai sorti le bobard que je venais de mettre au point :
« Finalement, la Maserati, c’est peut-être mieux que le Porsche Cayenne. Je vous ai pas dit : on fait un enterrement de vie de garçon à Barcelone. Voyez le genre : bar à filles, un match du Barça au Camp Nou…
– Ah, OK. Super, ça.
– Oui. Je sais pas encore si on sera six, huit, plus…
– Plutôt Maserati alors ?
– Je vais voir avec les autres et je reviens vous dire, OK ?
– Parfait. »
Alors qu’une meuf d’Habitat 25 explique à Martin que les boîtes aux lettres de la rue de Champagne ont toutes été brûlées pour la troisième fois de l’année, et que le commissaire avoue son impuissance, je me demande si le mec des bagnoles a cru à mon histoire de week-end à Barcelone. Peu importe, je m’en suis sorti à peu près dignement. J’ai attendu qu’il rentre dans l’agence avant de démarrer et de sortir du parking, des fois qu’il aurait eu envie de retenir ma plaque d’immatriculation. Une certitude en tout cas : je ne suis pas doué pour les go fast.
*
Je retrouve mes deux complices, Myriam et Samia, chez Myriam. Cette dernière a préparé des petits cakes au citron qui sont à tomber. Elle nous fait couler trois expressos. Je n’ai qu’une envie, c’est de sauter sur Samia et de l’embrasser partout, mais non, on fait genre. Et puis si nous sommes réunis ce soir, c’est pour échanger sur nos avancées. Enfin, surtout sur celles de Myriam, parce que moi…
Myriam commence, c’est mieux. Elle a peut-être trouvé une solution.
– Y a un type, elle fait, qui est à Épinal. C’est sa spécialité. Il prend ton cash et il l’injecte dans le système bancaire : bref, il blanchit. On lui confie la valise, il prend 10 % et il fait le virement pour nous.
– Et tu l’as trouvé comment ? je veux savoir.
– J’ai appelé un de mes fournisseurs qui… Le type à la compta est sympa. Je lui ai dit que mon patron avait trop de black et que ça commençait à lui poser un problème.
– Il t’a crue ?
– Poker face, tu connais ?
– Poker face au téléphone ?
– Bon, Thibault, tu me fais confiance, ou pas ?
– Oui… je soupire. Pardon.
– Le problème qu’on a maintenant, c’est la confiance, justement. On donne 300 000 euros à un type qu’on ne connaît pas. S’il disparaît dans la nature, on est niqués.
– Faut rester avec lui, déclare Samia. Jusqu’à ce qu’il fasse le virement. Jusqu’à ce que Sylvain nous assure qu’il a bien reçu la thune.
– Ouais, pas con, estime Myriam. Bon, OK, disons que pour le paiement, ça peut le faire. Pour le transport ? Thibault ?
Je raconte piteusement ma tentative de location de Porsche Cayenne. Myriam me fait remarquer que, même si le type n’avait pas tiqué, il aurait fallu que je paie en carte bleue et j’aurais ainsi laissé une trace qui aurait pu me coûter très cher un jour.
Je reprends un cake au citron.
Samia et moi échangeons un bref regard, sans faire exprès. Ça me fait comme si je prenais un petit coup de jus dans le dos. Alain Souchon a définitivement raison : les filles sont électriques. Mais bon, pas trop le sujet, là. Personne ne parle, nous regardons tous les trois un point imaginaire et réfléchissons à une solution. J’explique finalement aux filles que j’ai effectué quelques recherches sur Internet, pour savoir comment font les vrais dealers. J’ai tout vu. Il y a la solution des 4 × 4 surpuissants, donc. Certains font passer la frontière à leur marchandise grâce à des drones qui peuvent supporter une charge de 30 kilos et qui effectuent des allers-retours. Il y a aussi les bateaux. J’ai même déniché une histoire de sous-marin nucléaire de l’ère soviétique qu’un cartel colombien avait acheté à un dignitaire russe, à la suite de la chute de l’URSS.
À Planoise, nous ne disposons ni de drones ni de bateaux offshore.
Je ne crois pas non plus qu’il soit possible de trouver un sous-marin nucléaire.
La seule piste dont je dispose, c’est un court article du Parisien dans lequel j’ai appris que certains dealers abandonnaient les go fast, jugés à la fois dangereux et trop voyants, pour privilégier une version… familiale. Ils envoient des familles de Blancs, avec des gueules de Blancs tout propres sur eux, des enfants, pourquoi pas un chien, au volant d’un van Volkswagen Transporter. La famille joue la comédie des vacances passées en Espagne et remonte avec l’arrière chargé de shit.
– C’est tout ce que t’as ? me demande Myriam, consternée.
– Ben… ouais. Je sais pas… Samia et moi, on pourrait y aller avec tes fils ?
– Tu plaisantes, là ? me dit Myriam en me fusillant du regard.
– Ouais, nan… Je réfléchis tout haut. Excuse…
– Sinon juste toi et moi ? propose Samia. On prend ton Espace. Week-end en amoureux.
– Le volume ça va pas, je dis. Ça tiendra pas dans le coffre.
– En plusieurs fois ?
– Faire plusieurs fois Madrid-Besançon, ça va prendre un temps fou. J’ai regardé, il y a trois mille kilomètres, aller-retour.
– Bon on n’a rien, quoi, conclut Myriam.
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