Shit !
11 - Tu reprends du tofu ?
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Tu reprends du tofu ?
Si mon expédition dans Planoise avec 1,5 kilo de shit congelé sur moi m’a titillé l’adrénaline, j’ai conscience d’avoir frôlé la catastrophe. J’aurais pu tomber sur d’autres petits gars plus nerveux. J’aurais pu subir un contrôle d’identité et la fouille qui va avec, car la nuit toutes les racailles sont grises, pour ainsi dire. C’est pourquoi je suis repassé dans la planque récupérer de la quantité. J’ai blindé la mise en place du vendredi et du samedi. Le résultat a dépassé nos espérances, puisque nous avons vendu 1,048 kilo le jeudi, 1,220 kilo le vendredi et 2,189 kilos le samedi. Pour être tout à fait précis, 4,742 kilos sont partis cette première semaine. La recette est d’un peu plus de 30 000 euros, notre masse salariale s’élevant à 7 500 euros pour cinq journées, nous nous sommes partagés, Myriam et moi, environ 23 000 euros.
Ainsi j’ai gagné, moi, Thibault, dans les 12 000 euros. En une semaine. C’est idiot, mais une des premières choses auxquelles j’ai pensé, c’est que Lisa en serait sidérée. Je gagnerais en crédibilité, certain. Le problème de notre couple est que nous nous sommes connus au collège et que, d’une certaine façon, je reste à tout jamais Thibault de la 4 e 5. Pourquoi aller s’enticher d’un type de quinze ans son aîné, si ce n’est pour trouver de l’homme, du vrai ? Et un Belge avec ça, tu parles d’un exotisme. J’ai même pensé la contacter, style je prends des nouvelles et… « Moi ? Oh, pas grand-chose, je suis dealer maintenant, ça paie pas mal. » Et puis j’ai revu John la pilonner dans notre cuisine. « Dans ta chatte, c’est chez moi. »
Non, décidément, je n’ai personne avec qui partager mon succès.
Car c’en est un. Dans un esprit un peu Full Monty, Myriam et moi avons dévié, et assuré. Elle a en tout cas maintenant de quoi passer des heures et des heures chez le coiffeur. Plus sérieusement, elle peut envisager avec plus de sérénité les futures études de ses fils. J’ignore comment elle va s’y prendre pour blanchir tout cet argent, même si je me fais peu de souci pour elle. Myriam est comptable et a donc des notions. Moi ? J’ai ma petite idée, je dirais même j’ai ma grande idée. J’ai trouvé comment blanchir le pognon. Nul besoin des services d’un avocat fiscaliste, d’un conseiller financier ou autre sangsue. Car je vais l’investir : dans un restaurant gastronomique en faillite.
J’ai pris un malin plaisir à garer ma modeste Clio aux côtés d’une somptueuse Bentley en arrivant tout à l’heure. À ma grande surprise, cela n’a provoqué aucune réaction chez Simon, qui m’a accueilli presque comme un client lambda, si ce n’est qu’il m’a installé à la même table que la dernière fois : dans mon coin, à la niche.
J’ai repris les noix de Saint-Jacques, le même verre de vin blanc.
Mon frère est tête en l’air. Il a oublié d’apporter le pain sur une des tables. Des détails, comme ça. Une fois le restaurant vide, il m’a rejoint avec deux expressos, un masque de désolation sur le visage. Simon est le type que je connais le mieux au monde et je peux déterminer son moral d’un simple coup d’œil. En l’occurrence, ce n’est pas la grande forme. Je souris, il sourit, et puis ce sont les larmes aux yeux. Enfin, il se lance et m’annonce la nouvelle : Delphine est enceinte. Je vais être tonton. C’est évidemment génial. Simon papa. Il a toujours voulu avoir des enfants, il a l’âge, c’est maintenant. Maman va être folle et intégrera le top 5 des meilleures grand-mères de tous les temps. Pourtant, il ne respire pas la joie. Je comprends son désarroi, sa tristesse peut-être : ruiné et père de famille. Ces nouvelles données se heurtent et le blessent aussi sûrement qu’une paire de chaussures neuves de mauvaise qualité.
Ce qui ennuie le plus Simon, me confie-t-il, ce sont les 4 000 euros du chèque en bois. Qu’il ne pourra pas me rendre avant des mois, voire des années. J’ai envie de lui dire qu’il pourrait commencer par rendre sa superbe Audi et rouler en Peugeot, mais m’abstiens. Au lieu de ça, je sors mes billes :
– J’ai une solution à te proposer, Simon.
– Ça m’étonnerait.
– Laisse-moi parler. Tu vois, ces 4 000 euros… Eh ben, j’en ai encore autant, là, dans ma poche. Tu les prends, tu me refais un chèque. Il passera cette fois ?
– Ah ben là, oui, ça me renfloue.
– Super. Et… je peux en avoir autant, toutes les semaines.
– T’es en train de faire quoi, là, frangin ?
– Fais-moi confiance. Je ne risque rien. Je suis tombé sur un filon, c’est tout.
– Une enveloppe dans ta cage d’escalier, hein ?
– Ouais.
– Un putain d’escalier magique.
– Exactement. C’est du cash, je ne peux pas le déposer à ma banque. Donc j’ai pensé que tu pourrais, toi, le mettre dans le tiroir-caisse du restaurant. Clientèle fantôme. Et en échange, on fait 50/50.
– Je te dirais bien qu’il faut que je réfléchisse, mais je ne pense pas avoir le choix.
– Génial, frangin.
– Mais comment je te redonne ta part ? T’auras toujours le même problème.
– Sauf si on est associés. Je prends des parts dans ton restaurant. Le jour où ça s’arrête, je te les rends.
– Mouais. Faut que je voie avec mon avocat.
– J’ai déjà réfléchi à tout ça, Simon. Il faut un majoritaire – c’est toi, bien sûr. Tu seras à 51 % et moi à 49 %. Il faut que tu demandes à ton avocat combien tu me vends 49 % de tes parts. Je fais un prêt à la banque, je t’achète tes parts, et le restaurant rembourse mes traites. Comme ça, même l’argent du prêt est blanchi. Et ensuite, eh ben, tu me verses les dividendes, une fois par an, comme à n’importe quel associé.
– Tu pourras pas retoucher tout ce que tu me verses, Thibault. J’ai des charges et tout, moi…
– Je sais. C’est bon. C’est mieux que d’avoir du liquide que je peux pas mettre à la banque.
– OK, dit Simon, convaincu. Un dernier truc, juste… Tu vas pas me dire ce que tu fabriques ?
– Non, Simon.
– C’est lié à…
– Non, arrête, je te dirai rien. Mais tu me connais, tu me fais confiance, je suis ni une tête brûlée ni un teubé.
Simon en convient. Les détails, cette fois, auxquels j’ai réfléchi. Mon frère devra chaque jour enregistrer de fausses tables sur l’ordinateur du restaurant, avec le nombre de couverts, et les menus, et les bouteilles de vin, la totale. Il devra donc commander à ses fournisseurs en conséquence et jeter la bouffe et le vin, ou les donner. Peu importe. Au niveau comptable, les dépenses devront être en adéquation avec les recettes. Si vous avez reçu officiellement mille clients et que vous n’avez acheté de quoi faire à manger que pour trente personnes, les flics ou les impôts peuvent vous tomber dessus. Ça s’appelle une lessiveuse, un système simple et efficace pour blanchir de l’argent. Les Italiens ont leurs pizzerias, les Arabes disposent de leurs kebabs, j’ai mon restaurant étoilé.
Je repars de Dole en me sentant plus léger. Simon m’a fait un nouveau chèque de 4 000 euros pour le FSE, que sa banque honorera. Ainsi, et cette fois pour de bon, tous les élèves de Françoise Mille-Croix pourront partir en voyage scolaire. Notre association le sauve, lui, et m’aide, moi. Je n’ai aucune idée de ce que je pourrais faire de cet argent. Acheter un appartement un jour, peut-être. En attendant, mon pécule sera au chaud et, surtout, propre.
*
Sophie est chiante. C’est l’intendante. Elle considère la commission menus comme le grand oral du trimestre. C’est parce qu’elle est copine avec les huîtres. Elle est antispéciste et estime donc que tous les animaux sont égaux, humains compris. Pour faire court, elle est complètement allumée. Cerveau pété. Une fois, je lui ai dit que si elle se considérait comme l’égale d’une huître, c’était certainement parce qu’elle retenait leur QI comme critère de comparaison. Elle n’a pas ri et, depuis, me voit comme une sorte de néonazi de la bouffe.
Pour l’emmerder, je propose régulièrement que l’on mette des steaks tartares au menu. Roger, le cuisinier du collège, qui n’a pourtant pas fait beaucoup d’études, comprend tout de suite que je plaisante. Elle, non. Jamais.
Aujourd’hui encore, elle veut faire de cette réunion professionnelle une tribune.
À ses yeux, nous sommes des monstres parce que nous incitons les enfants, l’humanité de demain, à manger leurs semblables.
– Un steak haché n’est pas un semblable, Sophie. Les enfants ont besoin de repas carnés, ils sont en pleine croissance.
– Alors, Thibault, je t’arrête tout de suite : on trouve des protéines partout, pas seulement dans la viande, OK ?
– Le problème, ce ne sont pas les protéines, c’est le fer.
– Pardon ? Tu t’y connais, toi, maintenant ?
– J’ai entendu un pédiatre, sur France Cul. Il affirmait que les enfants doivent avoir au moins deux repas carnés par jour, de zéro à dix-huit ans.
– Ah oui ? Parce que c’est un pédiatre, il a raison ?
– Ben… oui. Il a fait médecine. Toi, tu manges des graines.
La réunion est interminable. Personnellement, je m’attache à des choses simples. Je fais en sorte que l’on privilégie les circuits courts avec nos fournisseurs. Tous nos légumes, par exemple, proviennent d’un producteur de Montferrand-le-Château qui a ses propres serres et jardins. J’accomplis ainsi un vrai geste écolo. Pour ne rien gâcher, de l’aveu même du cuistot, les légumes sont mille fois meilleurs qu’ailleurs.
Sophie, elle, estime que les médecins, comme le pédiatre dont j’ai parlé, mentent. Elle fait partie de ces gens qui considèrent que tout ce qui est dit à la télévision est sujet à caution, parce que Big Brother. Tous les experts, d’où qu’ils viennent, sont suspects. Elle rabaisse la science au rang de l’opinion, la sienne valant bien celle d’un type qui émarge à BFMTV ou à CNews. À cause de gens comme Sophie, on n’écoute plus ni les médecins, ni les juristes, ni les sociologues. Elle se fait sa science toute seule, dans son coin.
Entre nous, si on n’écoute plus les mecs de BFMTV, où va le monde ?
Heureusement, en tout cas, qu’il y a des commissions menus et qu’elle ne décide pas seule, sans quoi nous mangerions du foin et des pruneaux arrosés de jus de pissenlit. Sophie vit dans un monde parallèle où tous les êtres vivants se valent et où manger de la viande s’apparente à un crime contre une sorte de surhumanité : le Vivant. C’est son cerveau, le truc. Il a évolué normalement, certes. Elle a suivi des études, obtenu un concours, mais son cerveau reptilien a cédé la place à un cerveau waltdisneyen. Elle croit que ce qui serait préférable est réel. Elle serait capable d’interdire les documentaires animaliers parce que ces cons de tigres n’agissent pas comme elle le souhaite. Rendez-vous compte, ils bectent des gazelles, avec mise à mort sans pitié, déchiquetage en règle de la carcasse et festin plein de sang sur les babines. Non, la nature n’est pas progressiste. Et non, définitivement, la nature n’est pas cool.
Sophie, la pensée magique qui nie l’évidence de la chaîne alimentaire, à savoir que les êtres vivants se dévorent les uns les autres. Qui nie aussi sa propre nature, à savoir qu’elle est omnivore. Il faudrait l’envoyer en émissaire de sa propre bêtise expliquer à tous les peuples affamés du monde que manger de la viande et du poisson, c’est mal.
Sophie termine la réunion en faisant la gueule. Je pars sur une note de légèreté et l’appelle Tophie, opérant la contraction de tofu et de Sophie. Je suis très heureux de cette vanne, qui fait rire Roger. Pas Tophie.
*
Je ressens une sensation à la fois étrange et agréable, celle d’avoir une vie cachée. J’ai lu que les coupables d’adultère préféraient le mensonge, les cachotteries, bref la double vie, au sexe lui-même. Je comprends. J’aime ça, le biz la nuit, le collège la journée, et une impunité, une sérénité dont je suis le premier étonné. Je suis tellement sûr de moi, tellement persuadé que rien ne peut m’arriver. Et c’est vrai : rien ne peut m’arriver. Qui va s’apercevoir qu’un restaurateur, à Dole, gonfle ses caisses ? Personne. Quant au four, hormis l’incident de mon escapade de jeudi dernier, tout est verrouillé. Réda et les autres vendent sans avoir la possibilité de remonter jusqu’à nous. Ce qui me sécurise aussi, c’est d’être associé à Myriam, qui est intelligente, posée, et qui ne commettra aucune erreur.
Il est un peu moins de 13 heures lorsque Farid passe la tête dans mon bureau.
– On mange ensemble ?
– Volontiers.
Les cuistots à Voltaire ne sont pas les mêmes que ceux de mon frère.
Je me décide pour un poisson rectangulaire indéfinissable. Le gratin de patates douces est bon, cela dit. Je nous sers de l’eau. Nous nous retrouvons assez vite seuls dans la salle de restauration des professeurs. Farid me dévisage alors en souriant, puis il secoue la tête, l’air de dire : « Putain, vous êtes pas au courant ? »
– Quoi ? je demande.
– Votre cage… Le four des Mehmeti.
– Oui, quoi ?
– Ça bouge, vous avez vu ?
– Oui. C’est reparti, on dirait.
– Je vous ai dit que je connaissais Réda ? Le mec qui filtre. On était au foot ensemble, gamins. Eh ben, vous savez quoi ? Il a aucune idée de qui a repris le point de deal, et ça le rend dingue.
– Comment ça ?
– Quand il arrive le matin, il trouve la came dans le four. Quand il repart le soir, il laisse l’argent. Et la semaine dernière, tenez, il avait plus de matos. Tout vendu. Il a fait un texto à son boss, le mec a fait livrer dans le quart d’heure 1,5 kilo supplémentaire. Tout congelé.
– Je comprends pas.
– Vous comprenez pas quoi ?
– Du shit congelé ?
– Ouais. C’est reparti à fond. Vous savez combien prend Réda ?
– Non.
– Imaginez ça : 500 euros par jour. Il gagne plus que mon salaire en trois jours…
– Mais il risque la prison à tout moment.
– Ouais, c’est sûr.
La situation de Farid et de sa famille est plutôt commune. Son père est livreur DHL, sa mère agente de service à la préfecture. Il a deux grandes sœurs : une conseillère à Pôle emploi, l’autre agente commerciale à la SNCF. Elles s’en sortent très bien, sont mariées, ont des enfants et n’habitent plus Planoise. Farid prend lui aussi cette voie. Licence en droit, puis une école de commerce. Intelligent. Un peu trop, peut-être. Parce que la vie moyenne, il n’en veut pas. À tort ou à raison, Farid estime mériter plus que ce que la vie lui promet, là, tout de suite. « J’ai pas un rond pour me lancer dans une boîte perso, m’a-t-il expliqué un jour. J’ai le réseau d’un rebeu de Planoise. Le pedigree, j’en parle même pas. Au mieux, je peux commencer comme chargé de clientèle. Et je finirai directeur commercial à 40 K€ annuels. »
Toujours très compliqué de converser avec des gens qui utilisent des formules comme K€. Ils placent plein de « juste » dans leurs phrases, singeant le just de l’anglais. Ils se noient dans la boue des anglicismes crétins et ne manquent jamais, par exemple, de dire que quelque chose fait sens. Ils croient qu’adopter des tics de langage anglo-saxons fait d’eux des sortes de super Français, alors qu’en réalité ils se muent en super blaireaux.
Farid dit K€. Farid dit faire sens.
Farid a des ambitions et, d’après lui, aucun avenir. Je n’ose même pas imaginer ce qu’il pense d’une carrière comme la mienne, dans la fonction publique, dans l’Éducation nationale. Je dois être un super loser, toubab endormi dans son statut de Blanc dominant, toubab sans niaque, bienveillant et, il faut bien le dire, faible. Farid a une revanche à prendre sur la vie. Cela dit, c’est le point commun de tous les champions hors pair : la revanche. Mike Tyson ne serait pas devenu Iron Mike s’il avait grandi dans une famille de riches. Diego Armando Maradona, pareil. Les pieds dans la boue, la tête juste sous les projecteurs fantasmés, j’arrache les câbles de l’ascenseur social et privilégie l’option homme-canon. Voilà, c’est exactement cela : Farid appartient à la race des hommes-canons. Il s’aveugle avec des paillettes, il se trompe. Il a la chance de poursuivre des études mais envie Réda, raclure intégrale, simple dealer. Farid me fait l’effet d’un gamin de trois ans qui lève les yeux au ciel, la nuit, et prend les réverbères pour des étoiles.
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