Shit !

Jacky Schwartzmann · Chapitre 20 sur 42

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Shit !

Troisième partie - Beaucoup de bavardages, à quand les actes ?

TROISIÈME PARTIE

 

BEAUCOUP DE BAVARDAGES,

À QUAND LES ACTES ?

 

Tout le monde a un prix. L’important est de savoir de quoi il s’agit.

Pablo Escobar

 

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17

 

Science pipe

 

Je n’ai pas revu Jérôme Vanel depuis le lycée. Je savais par mon frère qu’il avait transformé sa passion pour le vélo en travail lucratif en ouvrant son magasin à Pontarlier. Seul revendeur de la région de la marque Trek, celle de Lance Armstrong, il livre ou fait livrer ses Rolls à pédales partout en Bourgogne et en Franche-Comté. Dans la masse de ses ventes, les quinze VTT payés en liquide passent inaperçus. Bien. C’est notre obsession, à Myriam et moi : que le cash passe inaperçu. Et tout est bon.

La camionnette de Pontus Cycle repart. Les quinze cartons sont appuyés les uns contre les autres sur le trottoir, comme des dominos. Myriam est ravie, Samia est contente et, sans que je me l’explique, Thierry tire la tronche. Peut-être regrette-t-il déjà les heures passées dans ce garage obscur. Médecin fou d’un centre de soins palliatifs pour vélocipèdes, il m’en veut d’être ce bienfaiteur si envahissant qui lui sucre son suprême dessein en ce bas monde : rafistoler les biclous de l’association.

Myriam et Samia sont satisfaites, pas au point cela dit de s’emmerder à ouvrir les cartons et monter les vélos. C’est pour les hommes. Elles, elles ont thé à la menthe là-haut. J’ai l’impression très nette qu’elles ne sont pas totalement ouvertes à l’idée d’égalité effective entre les hommes et les femmes. Pour elles, il y a des corvées qui demeureront toujours genrées, à l’instar de tout ce qui s’apparente, de près ou de loin, à de la mécanique. Dont acte. J’y vois toutefois un point positif, celui de pouvoir cuisiner Thierry en toute tranquillité.

Nous commençons par ouvrir un premier carton. Ça va. Pas grand-chose à faire. Mettre en place la selle et la roue avant, vérifier la tension des câbles de frein et la pression des pneus. Sans nous consulter, nous entreprenons de préparer chacun un vélo. Inutile de s’y mettre à deux. « Belle bécane quand même, hein ? » Je lance cette conversation avec le même entrain que si je devais disserter sur les données pluviométriques de l’année écoulée. Contre toute attente, j’ai déclenché un truc chez Thierry, puisqu’il pose au sol sa clé BTR, se lève et vient vers moi. Accroupi, j’ai vue sur ses pieds. J’ai à peine levé la tête que ses mains agrippent mon sweat et me soulèvent de terre. Il me plaque contre un mur, mon dos heurte des étagères.

– Je ne sais pas ce que tu fabriques, mais c’est pas bien net. Et je veux que tu te rentres un truc dans le crâne : je veux pas avoir d’embrouilles et je veux pas que les gamins en aient.

– Mais arrête, Thierry, putain ! Repose-moi !

– Est-ce que t’as compris ?

– Ben, pas bien, non.

– Tes vélos à 1 000 balles, là… Je sais pas d’où ça vient, mais c’est pas clair.

– C’est une subvention.

– Et mon cul, c’est une subvention ? Je veux pas savoir dans quelle combine tu trafiques, même si j’ai ma petite idée. Mais si moi, Samia, Myriam ou les gamins avons des problèmes à cause de toi, je te broie.

– En gros, tu veux pas trop savoir d’où vient l’argent ?

– En gros, ouais.

– Ben alors, demande pas trop. Et repose-moi, maintenant.

*

Une fois la préparation des vélos achevée, je retrouve Myriam chez elle. Elle a fait du café et, évidemment, des moelleux au chocolat. Je la soupçonne de vouloir me faire pousser le ventre.

Nous faisons le point. Les choses roulent, je ne saurais dire mieux. Réda ne m’a quasiment plus adressé la parole depuis le coup du fil de fer chez moi. Il fait le job. Il doit ruminer, ça… Se voir à ma place. Heureusement pour moi, son instinct lui dicte de ne rien tenter. Ce que je lui ai balancé à la figure est vrai : entre le CPE et le petit dealer de Planoise, les flics choisiront très vite. Il est coincé dans une situation malgré tout assez confortable : tout le monde ne gagne pas 3 000 euros par semaine.

Je raconte à Myriam comment Thierry m’a assaisonné tout à l’heure. Elle rit.

– C’est un bon gars, Thierry, elle dit.

– Moi aussi, putain, je suis un bon gars ! J’en ai marre que tout le monde me tabasse.

– Allez, Calimero…

C’est vrai aussi qu’on s’est un peu emballés, Myriam et moi, pour les vélos. Y en a eu pour 15 000 balles, quand même. Mais vous avez déjà essayé de dépenser 100 000 euros en liquide, vous ? Cela fait deux mois maintenant que notre petite entreprise a vu le jour. Nous avons engrangé un peu plus de 240 000 euros ; 76 000 euros de masse salariale ; 32 000 euros blanchis grâce au restaurant de Simon, autant pour Myriam et Samia. Et il nous est resté 100 000 euros sur les bras.

Nous ne sommes pas parvenus à tout distribuer. On ne va tout de même pas balancer des liasses de billets dans la rue. Qui aider ? Selon quels critères ? Quelle fréquence ? Clientélisme ? Mérite ? Assistanat ou incitation à l’entrepreneuriat ? Autant de questions qui nous ont pété la tête. On se serait crus dans une campagne présidentielle, au début. Puis, comme tout chef d’État responsable, nous avons imaginé des caisses, à l’instar des ministères. Notre première catégorie de dépenses, évidente, est l’aide aux factures. Disons que nous avons repris à notre compte les concepts de chèque énergie et de Restos du Cœur. Myriam a dressé une liste des familles les plus nécessiteuses de sa connaissance ; j’ai moi-même dressé une liste en partant des dossiers du FSE ; nous avons croisé nos données et supprimé les doublons. Nous avons ainsi identifié une vingtaine de familles réellement désargentées, à qui nous avons octroyé une aide de 800 euros mensuels. Nous avons envoyé le cash par la poste à chaque bénéficiaire. J’ai acheté des enveloppes noires, format A5, parfaitement identifiables. J’ai imprimé au boulot les noms et adresses, découpés et collés sur chaque enveloppe. Souci de ne laisser aucune trace manuscrite. Et, oui, il y a un petit côté marketing qui me plaît bien là-dedans, une sorte de design, en tout cas une signature. J’imagine l’émotion de ces gens lorsqu’ils ouvrent la boîte aux lettres, dénichent l’enveloppe noire au milieu du millefeuille de prospectus à la con.

C’est bête à dire, mais aujourd’hui je sais que j’ai accompli quelque chose de bien dans ma vie. Avant cela, pas grand-chose. J’ai satisfait mes parents en étant un bon fils qui n’a finalement pas participé à tant de conneries que ça. J’ai donné la pièce à des SDF, plus souvent que la plupart des citadins normaux. Mais je n’avais rien fait de généreux. Je n’avais pas aidé mon prochain de façon significative, je n’avais pas influé sur une existence de merde. Aujourd’hui, oui. Je m’en réjouis. Je mets moi aussi du fric de côté, mais ma récompense est surtout narcissique, je ne suis pas dupe de moi-même : autocongratulations. Je me paie en bonne image de moi. Voilà. C’est dit. Après, il y a des gamins à Planoise qui ont mieux mangé ces deux derniers mois, qui ont peut-être eu une nouvelle paire de baskets. C’est la seule chose qui compte.

Deuxième caisse, deuxième ministère, celui de la Jeunesse et des Sports : les VTT, donc.

Nous disposons d’une réserve – dans les 40 000 euros. Myriam en a une moitié, moi l’autre, que j’ai cachée sous un pan de linoléum, sous la commode, dans ma chambre. J’ai étalé les liasses de billets sur un mètre carré. Mais nous n’allons pas thésauriser. Loin de là. Nous allons ouvrir d’autres ministères. Car une chose est certaine : si beaucoup de Français ont un problème de pouvoir d’achat, la plupart des gens d’ici ont un problème de pouvoir de survivre.

*

Étudier à Sciences Po et sucer des bites pour joindre les deux bouts n’est pas forcément antinomique. On pourrait même considérer qu’il s’agit d’une sorte de stage, tant la carrière politique, pour une jeune femme issue d’un quartier sensible, consiste à avaler des couleuvres : plus grosses elles seront, plus loin elle ira. Sans compter les cochons qui ne manqueront pas de croiser son chemin, hommes de pouvoir qui confondent fonction et séduction, affinités et fellation, drague sympa et sodomie.

S’entraîner très tôt à faire de bonnes pipes ne peut pas nuire à Maria.

C’est ainsi que Myriam me présente la chose, maniant à la perfection malice, ironie teintée de cynisme et réalisme cru. Tout en poussant l’assiette de moelleux au chocolat devant moi, elle poursuit son récit. Maria Mendes, fille aînée d’une famille de la rue de Picardie, brillante lycéenne, boursière, ambitieuse, est à Sciences Po Paris. Elle galère. Elle vit dans une pièce aveugle d’une dizaine de mètres carrés, en sous-sol, dans une cave. Dans la capitale, on appelle ça un logement. Dans la vraie vie, on dit clapier. Les murs en pierre, à l’état brut, assurent une humidité de tous les instants et font de sa garde-robe une espèce d’extension moisie d’elle-même. Un tuyau en PVC de vingt centimètres de diamètre traverse cette charmante petite cellule médiévale. C’est le tuyau qui relie tous les appartements de l’immeuble au tout-à-l’égout. Sans le savoir, à chaque fois qu’un habitant tire la chasse, il salue Maria, d’une certaine façon. Elle entend la merde des gens. Parfois, elle se demande si c’est pire ou mieux que de la sentir. Elle ne sait pas. Cela n’entraîne pas que des désagréments puisque quelqu’un, dans l’immeuble, est réglé comme du papier-cul à musique : chaque matin, à 6 h 15, 6 h 20 maxi, il se soulage et tire la chasse. Le passage dans le tuyau fait un boucan d’enfer. Pour Maria, c’est un radio-réveil. Et chaque matin, elle se fait la même réflexion amusée : encore un réveil de merde.

Maria s’est fixé quelques règles auxquelles elle ne déroge sous aucun prétexte, la première étant de ne pas tapiner à Sciences Po. Car nombreux sont ceux, dans cette bande de petits mecs, qui croiseront son chemin professionnel plus tard. Imaginez qu’elle se lance en politique et qu’un adversaire l’ait sautée, un jour, pour seulement 100 euros ? Il s’agit du tarif de base, qui comprend une fellation, un rapport protégé et l’extra-balle, le cas échéant. En ce qui concerne la sodomie, évidemment avec préservatif, il faut compter un supplément de 50 euros. Maria peut rester plus longtemps, mais chaque heure entamée est due. Maria ne reçoit pas. Le tuyau en PVC casserait l’ambiance. Maria se déplace à domicile ou à l’hôtel. Maria met un point d’honneur à ne faire que le strict minimum, à savoir assurer son quotidien. Le luxe ne l’intéresse pas ; les bons restaurants, les bijoux, rien à cirer. Les fringues, juste. Parce qu’on ne se prédestine pas à une carrière en politique sans se parer, sans entrer dans les costumes idoines. Une carrière en politique, et non pas une carrière politique. Le modèle de Maria est Neïla Latrous, essayiste et journaliste à France Info.

En attendant, c’est 100 euros de l’heure.

Myriam continue de me parler de Maria Mendes, mais je ne l’écoute plus. Une question me trotte dans la tête et m’empêche de me concentrer sur sa voix. Elle fronce les sourcils, elle le fait super bien, on dirait un front d’hippopotame vénère.

– Tu m’écoutes pas, Thibault ?

– Si… non. C’est juste, je me demandais… C’est quoi, l’extra-balle ?

– De quoi ?

– Tu as dit que c’était 100 euros de l’heure. Fellation, rapport protégé et extra-balle.

– Le cas échéant…

– Oui. Et donc ?

– C’est pour les éjaculateurs précoces. Si le type a payé une heure et qu’il vient au bout de cinq minutes, c’est…

– Gênant.

– Voilà. Ça peut. Il a donc le droit de… de remettre un petit coup, quoi. Enfin bref. Maria, c’est une bonne gamine. Je l’ai connue toute petite. Elle nous a aidés longtemps, à l’assoce. Qu’elle soit obligée de faire ça pour financer ses études, ça me dégoûte.

– Ses parents sont au courant ?

– Non, bien sûr.

– Bon. En tout cas, je suis d’accord.

– D’accord ?

– Te fous pas de moi, Myriam, c’est bon. Si tu m’en parles, c’est pas pour me faire la causette. Je suis d’accord pour qu’on l’aide.

– OK. Cool.

– T’as pensé à combien ?

– Avec 2 000 euros par mois, elle pourra se loger un peu plus décemment, et surtout arrêter les extra-balles.

– Parfait. Et donc on se lance dans les bourses pour étudiants ?

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