Shit !

Jacky Schwartzmann · Chapitre 35 sur 42

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Shit !

31 - Tu sais

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Tu sais

 

Ce soir, Morrade nous a défoncés à la boxe. L’échauffement était interminable. Je n’ai même pas compté les pompes que j’ai effectuées. Pour conclure cette séance de torture, j’ai eu droit à la chaise agrémentée de directs dans les abdominaux, appliqués par Morrade himself, en grand seigneur pugiliste.

Pour couronner le tout, Morgane s’est ratée sur la fin. On se battait en combat libre, le ventre et les épaules seulement. Morgane m’a envoyé une énorme droite dans l’épaule gauche, son poing a ripé et est venu se ficher sur mon arcade. J’ai un œuf et l’œil au beurre noir.

Arrivé à Planoise, juste le temps de me doucher avant de voir Farid, qui doit passer à la maison. Disons que je l’ai convoqué. Faut qu’on parle. Qu’on réfléchisse et qu’on mette au point une stratégie de business. L’accord tarifaire passé avec Sylvain veut que nous vendions 100 kilos par mois, le double de ce que nos capacités actuelles permettent. Notre four étant déjà à son rendement maximal et en ouvrir un autre impliquant nécessairement une guerre de territoires, il faut que nous soyons ingénieux. Et Farid l’est, ingénieux. J’ai de toute façon moi aussi une idée de ce que nous pouvons faire.

Je nous fais couler deux cafés et mets une musique d’ambiance, un album d’Eminem. Nous sommes au salon, sur le canapé, discutons des semaines et des mois à venir. Je roule assez vite un petit stick, sur lequel Farid refuse de tirer. Il n’est pas opposé à la conso, en théorie, mais il doit livrer ce soir et si des condés lui imposent un contrôle de routine et qu’il a le regard d’un golden retriever, les choses peuvent mal tourner. Évidemment. Je fume seul, donc, l’écoute, me levant sans cesse pour checker à la fenêtre. Je surveille. Cherche des Noirs qui se promènent une main devant la bouche. Cherche des buissons qui bougent tout seuls. Je vois, du coin de l’œil, que j’agace Farid. Et, alors que je me rassois et écrase le cul de joint dans le cendrier, il entame mon procès :

– Tu fais quoi, Thibault, sérieux ?

– Quoi ?

– Tu fumes. Tu psychotes. T’es chiant, quoi.

– J’ai pas envie de finir dans le coffre d’une bagnole. T’as envie, toi ? T’as envie qu’on te coupe les bras ?

– Mais de quoi tu parles, putain ?

– Laisse tomber. Allez, vas-y, continue : t’en étais où ?

– Je te disais que je peux mettre deux gars sur orbite. Des types sûrs. On leur procure un bon scoot, comme le mien. J’en mets un sur la fac de droit, un sur la fac de médecine. Moi, je garde la fac de lettres, en ville.

– Tu peux tripler tes ventes ?

– Oui. Et s’il faut, je connais des mecs à Dijon. C’est pas mal étudiant aussi, là-bas.

C’est tout ce que je voulais entendre. Farid repart, il est attendu. Nous décidons de nous revoir très vite, je lui donnerai de quoi acheter deux nouveaux TMAX.

22 h 58. Je me place à nouveau à la fenêtre du salon : vue dégagée. Rien à signaler. Je passe à la cuisine, lumières éteintes : le devant de l’immeuble est clean aussi. Mais si vous croyez que cela va me rassurer, vous vous plantez. Les types qui sont après moi sont un minimum professionnels et ne vont pas débarquer à l’air libre, comme des glands. Ils sont malins, connaissent le terrain par cœur et sont surmotivés. Oh, je sais à qui j’ai affaire : les Traoré. Qui veulent mettre la main sur nos 200 kilos. Vous imaginez le pactole pour eux, s’ils y parvenaient ? Pas moins de 1 300 000 euros, à la revente, qui tombent du ciel. Oui, mais voilà : là, le ciel, c’est moi. Et ce qui va leur tomber dessus, c’est pas un cadeau. C’est eux ou c’est moi, et ce ne sera pas moi.

23 h 30. Les Traoré ignorent tout de notre deal avec Sylvain, le Maroc, l’Espagne. Mais ils savent que nous disposons de 400 000 euros et que nous voulons acheter. Si j’étais à leur place, je disposerais des types un peu partout, à l’affût. Et au moindre détail qui sortirait de l’ordinaire, je tomberais sur la proie.

Moi. La proie.

0 h 54. Je suis derrière les rideaux, dans le noir, depuis deux bonnes heures. J’attends, scrute, épie. Ces fils de putes ne vont pas me la faire à l’envers. Trop de fric en jeu. Et pis c’est des dealers de cité, des bas du front qui n’ont pas d’autre avenir. Moi, je suis malin. Moi, j’ai plusieurs coups d’avance sur eux.

0 h 63. Le vice de la rue n’est qu’une légende urbaine, il masque une réalité beaucoup moins glorieuse : la cruauté. Voilà la réalité : les types avec qui je suis en guerre ne sont pas malins ni vicieux. Ils sont cruels. Barbares. Atrophiés de l’empathie. Amputés du cœur.

0 h 75. Je m’en refais un petit, rapide. Je ne mets pas trop de tabac. Je passe la flamme du briquet sur le shit, attends que le marron s’assombrisse et malaxe une bonne pincée. Je recommence. Trois fois. Déchire le carton du paquet de feuilles RIZLA+, enroule le carton pour former un filtre et le place dans le joint. Je roule, j’allume, la fumée pénètre mon torse.

0 h 136 : j’estime que la voie est libre.

Ce soir, ils n’y ont pas cru. Ils n’ont pas eu le courage d’attendre. Ces bâtards ne m’arrivent pas à la cheville.

J’ai ouvert les différentes serrures du four. Refermé derrière moi. Tiré la baignoire au milieu de la salle de bains. Descendu l’échelle. Farfouillé et trouvé, juste à côté des kalachnikovs, un revolver. Noir mat. Il tient parfaitement dans ma main. Le poids est rassurant. Je lis les inscriptions sur le côté : « Smith & Wesson. Airweight. Made in USA. Marcas Registradas. Springfield. Mass. »

J’entends un bruit en haut. Je tends l’oreille. Non… Rien. Farid a raison : je psychote. Une boîte de cartouches, marque Geco, calibre 38. J’ouvre le barillet de l’arme, découvre qu’il s’agit d’un cinq coups, ouvre la boîte de munitions et glisse une balle dans chaque chambre.

Me voilà armé.

Indestructible.

Je remonte par l’échelle à l’étage. Remets la baignoire en place. Traverse le four sans avoir à allumer la lumière de mon smartphone, car je connais dorénavant les lieux par cœur. Déverrouille les serrures de la porte d’entrée. Ouvre la porte. Et me prends une droite en pleine face. J’ai juste le temps de réaliser que les phalanges qui s’abattent sur mon nez sont noires. Étonnamment, je pense à Sébastien, le cousin de Lisa. Je le revois sur cette terrasse à Bastia me dire : « Tu sais pas. » Sauf que là, je sais. J’avais raison de vouloir trouver une arme. J’avais raison d’être paranoïaque et de voir des Noirs partout. Il n’y a qu’une chose à laquelle je n’ai pas pensé : avoir une arme sur soi, c’est bien ; avoir le temps de la sortir, c’est vachement mieux.

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