Shit !
2 - L'établi
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L’établi
J’ai passé toutes mes années universitaires à Besançon. Avec Lisa. Lisa est du même village que moi, dans le Jura. Elle a patiemment gravi les échelons de ma vie. Elle a commencé comme simple copine de collège, est devenue amourette adolescente, dépuceleuse, amour de jeunesse et, pour finir, concubine. Le bac en poche, nous avons emménagé dans un super petit appartement, rue de la République, dans le centre-ville de Besançon, et formions un couple plutôt stable qui détonnait dans le milieu estudiantin et festif. Mais ça nous allait. Lisa aux Beaux-Arts, moi en sociologie.
La séparation a été si douloureuse qu’il m’a fallu fuir.
Zapper cette période, ces lieux, cet espace. J’ai eu mon concours et, donc, l’opportunité de commencer autre chose. Quand un type du Jura normal apprend que sa première affectation est un collège de Planoise, la gigantesque cité de Besançon, il pense en premier lieu au suicide, puis se rabat sur la démission pure et simple. Pas moi. Moi, j’ai décidé d’emménager dans le quartier. Il me fallait du nouveau. Planoise, situé à cinq bons kilomètres de Besançon, ressemble plus à une cité autonome qu’à un de ses quartiers. Des tramways et quelques lignes de bus relient évidemment l’ensemble, mais un coup d’œil sur Google Maps suffit à se rendre à l’évidence : Planoise est une ville à côté de la ville.
Le départ de Lisa a pesé très lourd dans ma décision de m’installer là, certes. Mais ce n’est pas tout. Cela représentait aussi pour moi un geste militant, presque une stratégie. En ce qui concerne le militantisme, c’était simple : ne m’estimant pas supérieur aux Planoisiens, je n’avais pas de raison de vivre dans un autre quartier que le leur. Résultat : j’ai aujourd’hui une bien piètre opinion des Albanais, alors que je n’en côtoie que deux. C’est triste. Pour ce qui est de la stratégie, j’ai considéré que l’unique façon de m’intégrer et de me faire accepter dans le quartier était d’y vivre, d’en partager le quotidien et les affres. Faute. J’ai découvert que beaucoup des enfants de l’immigration méprisaient les Français, les Blancs. Bref : les francaouis. Sans aller jusqu’à la haine systématique, il demeure néanmoins un hiatus, une sorte de cousinage raté. Les hommes politiques défilent à la TV et parlent régulièrement de mixité sociale. À les écouter, vivre dans une cité est une chance. Aucun journaliste ne leur demande jamais : « OK, super, maintenant pouvez-vous nous dire dans quel quartier sont scolarisés vos enfants ? » Aujourd’hui je le sais, vivre dans une cité n’est pas une chance, c’est une galère et c’est dangereux. Quant à la mixité, parlons plutôt d’un millefeuille. Les nationalités ne se mélangent pas, elles se superposent, se supportent, se confrontent et se clashent, la plupart du temps. Un point commun, cela dit : les revenus sont faibles. Avec mon salaire de CPE, je suis quasiment un nanti.
Une chose est sûre : les hommes politiques, quelle que soit leur appartenance, sont des crevures qui n’ont pas la moindre idée de la vraie vie et des relations qu’entretiennent les Français entre eux. Les interpeller ? Cela reviendrait à appeler Jeff Bezos pour lui demander où est passé votre colis Amazon : il ne saurait même pas de quoi vous parlez.
*
Pas se mentir, lorsque j’ai emménagé dans mon immeuble, voilà trois mois, j’ai eu un mouvement de recul. Énorme envie de tout plaquer, tant pis pour le concours. Énorme envie de retrouver mon Jura natal et sa douceur de vivre. Mais j’étais là. Papa et Simon, mon frère aîné, étaient de corvée. Impensable de craquer devant eux. Papa est un gars d’atelier, toute sa carrière chez Jura Décolletage, délégué CGT et tout ce qui va avec. Deux passions : la lutte des classes et l’équipe de France de foot. Simon a choisi une tout autre voie, puisqu’il est restaurateur. Installé à Dole, son établissement gastronomique marche bien, il ne compte ni ses heures ni les stagiaires qui défilent et qu’il paie le moins possible.
Maman, professeure des écoles de son côté, dit que nous resterons toujours des prolétaires, quoi que l’on fasse dans la vie. L’âme prolétaire de Simon prend de moins en moins de place. Elle tient dans la boîte à gants de son Audi S7 Sportback Quattro flambant neuve à 100 000 balles. Nous évitons le sujet, afin de préserver l’ambiance des repas de famille. Est-ce que l’on s’entend ? L’unique valeur, pour Simon, est le travail. Il réduit toujours les gens à cette variable et évalue leur score, suivant une espèce d’échelle de Richter du taf. Qu’un gars soit un acharné de boulot, on ne regardera pas trop le reste. Il est infect avec sa femme ? Odieux avec ses enfants ? Il tue des adolescentes, les découpe à la scie égoïne et balance les morceaux à ses chiens ? Certes, mais attention : c’est un sacré bosseur.
Est-ce que Simon et moi nous entendons ? Oui. Il faut juste que l’on ne parle pas de politique. Et puis il y a le foot, notre socle, notre humanité en somme. Papa est le président du club des supporters de l’équipe de France de Saint-Claude. Mon frère et moi avons assisté à pas mal de matchs, au Stade de France et ailleurs. Papa nous a narré l’épopée de 1982. « Comment ont-ils pu perdre ce match ? » Il s’agit peut-être de la question que j’ai le plus entendue, à la maison. Papa a, cela dit, préféré cette bande à celle de 1998 ou à celle de 2018, malgré les victoires de ces dernières. Je sais pourquoi. Zidane et les autres l’ont propulsé dans une nouvelle dimension, qui lui était totalement inconnue : celle de la victoire. Ça l’a fait vieillir. Et puis la victoire, il faut bien le dire, ce n’est pas hyper-hyper CGT compatible.
À un peu plus de 15 heures, c’était plié : nous avions vidé le Renault Trafic du restaurant de Simon. Mes meubles, mon écran plat, des fringues et puis mes piles de bouquins. J’ai proposé un café, avant d’abandonner l’idée, faute de filtres et de sucres en morceaux. À la place, j’ai payé une HK tiède. Dernière image : Simon qui met le clignotant et se penche en avant pour regarder dans le rétroviseur extérieur. Papa qui me sort un « Tu vas être bien ici » auquel il ne croit pas une seconde et moi qui, j’ignore pourquoi, me demande : « Mais comment ont-ils pu perdre ce match ? »
C’était un beau dimanche de fin d’été. J’ai rangé quelques affaires, après quoi j’ai pris ma vieille Renault Clio pour tourner dans le quartier. Découvrir mon nouveau chez-moi. Planoise est en réalité composé de trois pôles, trois centres : celui de l’avenue d’Île-de-France, celui de la rue de Franche-Comté et celui de la place Cassin. Chacun de ces trois pôles dispose de son petit centre commercial. Les deux premiers datent des années 1970, et cela se voit. Un magasin d’alimentation low cost est entouré de coursives qui desservent de petits commerces : boulangerie, boucherie, café, boutiques de fringues moches et de téléphonie. Au sol, un carrelage rouge et aussi lisse que du verre poli, après cinq décennies de patins à roulettes, de Caddie et de rodéos en scooter. À intervalles réguliers, les urbanistes de l’époque ont disséminé des sortes de petites serres sous des puits de lumière. La consigne n’a pas dû être très claire puisque, apparemment, les habitants pensent qu’il s’agit d’annexes de la déchetterie. Vous avez tout là-dedans : des vélos rouillés, des seringues, des emballages improbables et quelques arbustes faméliques.
Le secteur Cassin est plus récent. Il a son Intermarché. Les immeubles datent des années 1980 et nous sont plus familiers, modernes, contemporains. Pourtant, on n’y vit pas mieux. Il se dégage une impression de rouille, de calcification. Les gens bougent évidemment, les voitures tracent, mais il y a comme une chape qui plane et plombe. Tout le monde est enfermé ici, voilà l’effet que ça donne. Chacun tourne autour de son centre commercial, balance ses merdes dans les bacs de terre où des plantes héroïques survivent depuis tant d’années. Les passants ne semblent pas en activité, mais en hébétude. Ils ne se déplacent pas quelque part, ils se traînent. Avec un horizon circulaire beaucoup trop proche.
Voilà, quatre kilomètres carrés de cité-dortoir.
Planoise est allongé, accolé à la rue de Dole, cette quatre-voies qui ressemble vaguement à un périphérique. Notable différence, la rue de Dole ne s’enroule pas autour de Besançon, elle est toute droite, elle fuit. Et, où que vous soyez dans Planoise, vous êtes toujours à moins de deux minutes en voiture de ce grand axe routier. Comme si l’étranger qui s’y aventure devait pouvoir s’en extirper très vite et à tout moment. La rue de Dole, promesse de départ, de vivre autre chose, ailleurs.
*
Le lendemain de mon emménagement, le lundi, j’ai effectué la prérentrée, sans élèves. Équipe de surveillants sympas et d’horizons différents, direction correcte, enseignants pas encore chiants. La journée s’est passée à merveille et j’en étais même arrivé à me dire que, oui, papa avait raison : j’allais être bien ici.
Le soir, je suis rentré chez moi, satisfait donc. Voltaire est au bout de ma rue, à cinq cents mètres. Étant vaguement écolo, j’appréciais le fait de pouvoir aller au taf à pied. Petit plus de cette nouvelle vie. Mais patatras : en bas de mon immeuble, une bonne centaine de personnes attendaient. J’étais totalement incapable de dire ce qu’ils foutaient tous là. Et, voulant juste rentrer chez moi, j’ai fait la connaissance de Réda. Assis toute la journée sur une chaise de camping, devant les interphones brûlés depuis si longtemps que plus personne ne sait qui vit là. Considérons-le comme un physionomiste qui décide de qui entre, qui n’entre pas. Le justificatif de domicile, c’est lui. La gifle aussi.
Petite visite guidée. Passé le barrage de Réda, les clients découvrent une cage d’escalier plus délabrée tu es au Pakistan. Les boîtes aux lettres sont toutes déglinguées et peu importe : le facteur ne fait pas partie des bonnes têtes, selon les critères de Réda. En face des boîtes aux lettres mortes, un ancien appartement. Le logement est si vétuste qu’il a été muré – la porte d’entrée évidemment, mais aussi les fenêtres. Condamné et muré, donc, afin de prévenir toute tentative de squat. Résultat proche du néant, puisque le squat a bien lieu, partout dans la cage d’escalier.
L’escalier. Des volées d’une dizaine de marches qui desservent les paliers : deux appartements par niveau. Au premier étage, sur la droite, l’appartement « appartient » aux Mehmeti, par je ne sais quel miracle notarial. Ces gens ont leur cadastre. La porte est en métal et elle est blindée. Une ouverture, au niveau de la taille, a été pratiquée à la disqueuse. Vous vous plantez devant, vous annoncez ce que vous voulez tout en passant les billets, on vous file votre came. Ensuite, vous giclez, très vite. Parce que dans l’escalier c’est la queue. Une fois en bas, vous ne ressortez pas par-devant : trop de monde qui attend. Une porte de secours munie d’une barre d’ouverture donne accès à l’arrière du bâtiment. Ainsi, sans le savoir j’imagine, cette organisation imite les standards sanitaires les plus poussés. On ne revient pas en arrière, on ne croise pas les nouveaux arrivants.
Derrière la porte blindée se trouvent ceux qu’on appelle les charbonneurs. Ils sont deux : un qui gère l’argent, l’autre la marchandise. Dans ce four, ni héroïne ni cocaïne. Ici on ne fait que du shit, et c’est notre seul avantage. D’autres coins de Planoise sont dédiés aux drogues dures, notamment au crack, accompagné de ses consommateurs, ses aficionados, tout droit sortis de The Walking Dead.
Voilà, le four, chez moi.
Seule chose que j’ignore : l’endroit où est stockée la drogue. On parle de plusieurs dizaines de kilos. La plupart des dealers paient des nourrices, des familles pauvres qui gardent la marchandise en échange de 300 ou 400 euros par semaine. D’autres louent des containers sur des sites dédiés au gardiennage de meubles. Les Mehmeti, je ne sais pas. Est-ce que cela m’intéresse ? Pas plus que ça. La curiosité, juste. Parce que, voyez-vous, je suis aux premières loges : je suis carrément le voisin de palier. Comment tomber plus mal ? L’appart qui fait office de point de vente est situé en face du mien.
Chaque soir aux alentours de 23 heures, hors dimanche donc, Halim et Elvis Mehmeti viennent relever les compteurs et fermer boutique. Pas quarante ans à eux deux. J’aimerais dire pas quarante neurones non plus, mais ce serait faux. Martin me l’a répété de nombreuses fois : ceux qui réussissent dans le trafic sont plus malins que la moyenne. Et à vrai dire, s’ils ne font pas les cons avec l’argent et si on n’a pas la chance de les choper avec la came sur eux, ils ne risquent rien. C’est le cas d’Halim et d’Elvis Mehmeti qui, en dehors de cet horrible 4 × 4 Porsche ringard, donnent très peu dans le signe extérieur de richesse. On peut même dire qu’ils donnent plutôt dans le style romano, ne reculant devant aucun pantacourt et ne voyant aucune faute de goût aux chaussettes-claquettes.
Un soir de la première semaine, j’ai tenté de les approcher. J’ai ouvert ma porte à 23 heures, alors qu’ils refermaient et s’apprêtaient à partir. J’ai parlé de bon voisinage, proposé que Réda cesse de me harceler. J’en ai profité pour parler de la gêne qu’occasionnaient les allées et venues dans l’escalier. J’ai obtenu un franc succès comique. Elvis, le plus jeune, a éclaté de rire et m’a balancé une gifle d’une violence inouïe. J’ai cru qu’il m’avait arraché l’oreille.
J’étais fixé sur ma nouvelle vie et sur les relations de voisinage.
C’est ce soir-là que j’ai développé ma théorie concernant les Albanais et la sodomie.
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