Shit !

Jacky Schwartzmann · Chapitre 16 sur 42

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Shit !

12 - Tu perds ton sang-froid

12

 

Tu perds ton sang-froid

 

L’association Avenir bénéficie de locaux généreusement prêtés par la municipalité, à côté du centre commercial des Époisses. Le Planoise historique est une longue bande en bordure de la rue de Dole, bande qui s’étend du collège Voltaire et de la rue du Piémont jusqu’à la rue des Flandres, à l’opposé. Le centre commercial des Époisses, c’est ça : l’opposé. Presque pas chez nous.

Le bâtiment qui abrite les salariés et les bénévoles d’Avenir est à l’arrière des immeubles de la rue de Bourgogne. À l’abri des regards. Planoise est traversé de rues dédiées à la circulation – le sang des bagnoles et des bus –, des axes au statut pompeux d’« avenues » qui portent tous le nom d’un département ou d’une région de la France métropolitaine. Ah ça, on voyage ! Mais la vie, la vraie, se tient éloignée des artères. Une ville traditionnelle comporte divers éléments tels que l’esplanade, la place, la ruelle, la rue, l’avenue. On a aussi des cours, intérieures et extérieures. Dans la cité, on en dénombre un supplémentaire : le derrière. Derrière le bâtiment, où tout se joue. Comme au théâtre, la scène et les coulisses. Entre la rue d’Artois et la rue de Dijon, par exemple, vous trouvez un terrain de foot invisible et insoupçonnable de la rue. Il y a les faces des barres d’HLM et derrière, à l’arrière, la vie. On se retrouve entre soi. Ainsi, les rues d’Artois et de Dijon, physiquement éloignées l’une de l’autre, parallèles, disposent du même arrière de bâtiment et, donc, forment une seule communauté. Il faut dire aussi qu’une rue correspond en général à un seul immeuble, ce qui engendre de forts sentiments d’appartenance et de concurrence. Des communautés de barres, sortes de conglomérats de villages plantés à la verticale. C’est derrière tous ces bâtiments que la vie du quartier, ou plutôt la vie des quartiers, se fait. Ici, on ne connaît pas bien ceux de la place Cassin, située dans le nouveau Planoise, sorti de terre dans les années 1980. On ne connaît pas plus les gens de mon coin, tout au bout de l’avenue d’Île-de-France. Mais ici, donc, on a la chance d’avoir les gens d’Avenir.

Lorsque j’ai appelé Myriam tout à l’heure, je voulais simplement lui demander quand elle serait disponible pour une nouvelle séance de découpage-emballage.

– J’ai pas le temps, mon grand, je suis en soutien scolaire.

– Pardon ? j’ai fait.

– L’association Avenir, aux Époisses. Si tu veux me parler, tu viens.

Voilà deux choses que j’ignorais. La première : Myriam est bénévole et donne des cours de soutien scolaire à des gamins. La seconde : Myriam et moi, on se tutoie.

L’édifice qui accueille l’association est un cube à un étage, l’ensemble devant faire dans les deux cents mètres carrés. Au rez-de-chaussée, les volets roulants sont baissés et semblent l’être depuis longtemps, on a condamné le bas pour se barricader. Comme l’appartement squatté par les Mehmeti dans mon immeuble. On prend de la hauteur comme on peut. Sur la gauche, un parking pour les permanents. Trois bagnoles sont garées là : un Renault Scenic, une 306 et une Nissan d’un autre temps, véritable poubelle ambulante. Une porte de garage en tôle est grande ouverte et des dizaines de VTT en sale état jonchent le sol, juste devant. Alors que je m’approche de la porte d’entrée, un grand type sort du garage en hurlant : « Milliard de dieux ! » La soixantaine, un tee-shirt AC/DC, un jean crade, des mains crades, des baskets crades. Il tient des outils genre démonte-pneu, pompe à vélo, rustines ; son front est recouvert d’un mélange de sueur, de crasse et de poussière. Il est rouge et furieux. On se retrouve nez à nez. Il me dévisage, fronce les sourcils, tandis que je me demande, moi, qui dit encore « milliard de dieux » à notre époque. Eh bien, ce type. Voilà, il en reste un sur terre. Je ne le connais pas mais le déchiffre en un regard : c’est un vieil anar, gauchiste citadin, sympathie pour les punks et haine viscérale de la police, de l’armée, de la politique n’en parlons pas. Je connais ces types par cœur : des brutes de velours. Ils renvoient une image âpre, mais sont tellement humanistes qu’à l’intérieur c’est tout du chamallow. Ils ne peuvent pas s’empêcher de paraître virils, gros durs, vrais mecs, alors qu’ils ont un logiciel d’assistante sociale.

Celui-là me toise. Il pose à terre ses outils, sort un chiffon de sa poche arrière de jean et commence à se frotter les mains avec. Il me fait penser à un garagiste qui cherche les mots pour m’annoncer qu’il va me la mettre très profond. Il m’est immédiatement sympathique. Il me demande, avec un petit coup de menton en avant :

– C’est pour… ?

– Je viens voir Myriam. Je suis un ami.

– Au premier.

C’est sorti tout seul : me voilà bombardé ami de Myriam. J’ai pris du galon. Je pousse la porte d’entrée et tombe sur une femme des pays de l’Est qui prend congé. Une Maghrébine, encore dans l’escalier qui mène à l’étage, la salue chaleureusement et lui répète d’essentielles consignes administratives. Je m’efface pour laisser passer la dame, puis fais face à la jeune femme dans l’escalier : je sais pas, mon âge, à pleine plus jeune peut-être. Des cheveux longs, bouclés et aussi noirs que ses yeux. Le terme qui me paraît le plus adéquat pour la décrire est canon. Ou, pour être tout à fait précis, un putain de canon.

– Oui ? me demande-t-elle, sur la défensive.

– Je suis un ami de Myriam.

– Vous êtes… ?

Elle est aussi méfiante que si je m’apprêtais à braquer la Banque de France. Pourtant, j’ai un physique de phasme, une tête de jeune premier et l’agressivité d’une aubergine marinée. Je m’annonce :

– Thibault, un voisin de Myriam.

Là, d’un coup, son visage s’allume, s’illumine. Elle lâche :

– Alors c’est toi ? Le fameux Thibault !

Jusqu’à aujourd’hui, ce que j’ai surtout ressenti avec les Planoisiens, c’est un rejet. L’impression d’être un œil qu’un chirurgien défoncé au crack tente de greffer sur un nombril. Ou une oreille sur un genou, enfin un truc qui ne prendra pas, on le sait tous, mais le toubib s’obstine. Pour la première fois, j’ai le sentiment d’être, sinon accueilli, du moins toléré. Accepté ? On n’en est vraiment pas loin.

– Je suis Samia, la directrice de cette maison de fous. Je suis aussi la cousine de Myriam. Elle en a plus pour longtemps. Tu veux un café ?

– Euh… ouais. Volontiers.

Je suis Samia dans l’escalier, ouvert sur le hall d’entrée et qui débouche sur une mezzanine. Un couloir, sur la gauche, dessert vraisemblablement les bureaux de l’administration. Sur la droite, ce sont les salles de cours et la salle de repos, où Samia m’emmène. Nous passons devant une sorte de sapin de Noël en carton recouvert de Post-it. Une banderole peinturlurée annonce qu’il s’agit de l’arbre à vœux. Chaque Post-it recueille le souhait d’un petit Planoisien. J’aime les écritures d’enfants, à la fois soignées et maladroites. Les gamins ont dû passer un temps fou à déterminer quel était leur rêve ultime, après quoi ils se sont appliqués pour coucher le tout sur un minuscule carré de papier. Je suis persuadé que la plupart d’entre eux y croient. Eh oui, d’une certaine façon, cet arbre en carton est magique. Parce que coucher un rêve, une ambition, c’est commencer d’y travailler. C’est se projeter. Alors ces Post-it-là valent de l’or. J’ai le temps d’en lire trois. « Que mes parent ont toujours une bone santé. » « Je voudré des supers pouvoirs. » Le dernier, enfin. Cette fois il s’agit d’une écriture d’adulte : « Je veux des VTT neufs ! Thierry. »

La salle de repos est surtout la salle des repas pour les permanents de l’association. Un four à micro-ondes, un frigo, une table en Formica des années 1980 et des chaises à l’armature en métal, peintes en jaune. Du mobilier de CDI. Une cafetière en plastique, et surtout en fin de vie, achève de distiller une plâtrée de Carte Noire. Je suis intimidé, Samia absolument pas. Elle me félicite d’emblée de m’être domicilié à Planoise, me comparant un peu au dernier des Mohicans, disons le dernier des Mohi-Blancs.

– Il n’y a plus de Blancs à Planoise. Il reste des retraités, ceux qui ont acheté ici avant les années 80 et qui le regrettent. Ou alors des gens vraiment, vraiment très pauvres. Ceux des pays de l’Est. Les cas sociaux ultimes. Sinon, en gros, on a 70 % d’Arabes et 20 % de Noirs.

– Je suis en super minorité, alors.

– Clairement. Sans parler de couleur, en étant fonctionnaire, t’es un ovni. Il n’y a plus aucune mixité sociale, c’est mort. Avant, il y avait des profs qui s’installaient à Planoise, des cadres moyens… C’est fini.

– Tu décris un ghetto, là.

– Ah ouais, et c’est quoi d’autre ? La plupart des gens ici sont inactifs. Il y a de gros problèmes d’alcool, de violences conjugales. Nous, on ramasse les gamins. Et encore, on a les bons. Ceux qui font l’effort de demander du soutien scolaire, c’est la crème.

– À ce point-là ?

– Tu sais, on a quelques familles de réfugiés syriens. Des gens d’Alep. Des ingénieurs, des médecins, des CSP+. Là-bas, ils avaient des maisons avec piscine. Ils sont ici, ils sont choqués. Ils veulent pas rester, ils disent que c’est la jungle. Et tu sais ce qu’on est, nous, les travailleurs sociaux ? Et je parle pas de toi, parce que tu vis là, justement.

– Vous êtes quoi ?

– On est des frontaliers.

La cafetière émet des glouglous poussifs. L’odeur de café emplit la pièce. Samia dégote des mugs, me sert, puis lève devant elle une petite cuillère et m’interroge du regard. Oui, je prends du sucre. Elle pose les mugs et une boîte de sucre en morceaux sécables sur la table. Je prends la petite cuillère qu’elle me tend. Elle est en fer-blanc, à peine plus épaisse qu’une feuille de cigarette, le manche est tordu à plusieurs endroits. Des auréoles marron maculent l’ustensile, souvenirs de milliards de cafés bus ici par les uns et les autres. On dirait des stigmates, des tatouages, du tribal de cuillère, témoins de tant de conversations semblables à celle d’aujourd’hui.

– Des frontaliers, reprend Samia. Carrément. Planoise a une forme d’autonomie, on a la CAF ici, la Sécu, les bureaux des bailleurs sociaux, on a même notre antenne Pôle emploi ! Ce quartier est un business, presque une industrie : celle des travailleurs sociaux.

– On dirait que tu parles d’un zoo.

– Un peu. Mais c’est pas la faute des gens, ils ont pas demandé à être parqués ici. En attendant, ils aiment le quartier, c’est le leur. C’est chez eux. On connaît une famille monoparentale, une femme qui a cinq enfants. Elle vit dans le four, la cage 1, rue de Dijon, juste à côté, là… Elle a peur, elle a toujours les volets fermés et elle interdit à ses enfants de sortir. Mais elle voudrait pas partir : elle voudrait juste que ces connards disparaissent.

Le tableau que me dresse Samia est pire que tout ce qu’on pourrait imaginer. Ça porte un nom, un nom devenu tellement banal : un quartier abandonné de la République. Une honte pour les décideurs de ces soixante dernières années, tous bords confondus.

Myriam nous rejoint. Elle s’affale sur une chaise à côté de moi. Elle vient de passer une heure à expliquer ce qu’était une équation du second degré à trois gamins qui ont fini en PLS mental. Calcul du discriminant : ∆ = b2 – 4ac. Une torture. Samia se lève en souriant et nous abandonne. Elle a du boulot. À la prochaine. Je la regarde s’éloigner dans le couloir et trouve qu’elle a, comment dire… un très joli dos. Je reporte mon attention sur mon café et laisse passer une dizaine de secondes avant de relever la tête et de sourire à Myriam.

– Elle a vingt-cinq ans, me dit-elle. Pas totalement célibataire, mais presque…

– Qui ça ? je tente.

– Ma grand-mère. Espèce de couillon, va…

Myriam lit dans mes pensées. C’en est fatigant. Je ne suis pas équipé pour lui tenir tête. Pourtant, j’ai toujours brillé aux oraux que mon parcours universitaire a placés sur ma route. Je suis à l’aise pour baratiner, normalement. Même avec les profs, à Voltaire, ceux qui se plaignent, qui se lamentent dans mon bureau, je parviens toujours à leur faire admettre que leur problème n’est pas de mon ressort et ils repartent, peu rancuniers. Idem avec les élèves, fortes têtes en tête. Les parents, ma direction, les gens de l’Inspection académique, eux, tous, jamais le moindre problème. Et avec Myriam, pas pareil. On dirait ma mère. Elle lit dans mes yeux.

Nouvelle approche :

– Et tu… tu lui as parlé de moi, à ta… grand-mère ?

– Pourquoi tu dis ça ?

– Elle m’a dit : « Ah, le fameux Thibault ! »

– Oui, ben, t’emballe pas non plus. Je l’ai mise dans la confidence, pour nous deux. J’étais obligée. C’est ma cousine, quand même. Pis elle m’aide à choisir des gens et à distribuer l’argent.

– Sur ta part ?

– Eh ! s’emporte Myriam, outrée. C’est pas ma part. Je reverse, OK. C’est un impôt sur le coup de bol. Et toi ? T’as tout gardé ?

– J’ai trouvé un arrangement avec mon frère. Il m’a refait un chèque pour le séjour en Espagne, tu sais…

– Bon, et tu voulais me dire quoi de si important ?

Je suis venu parce que Myriam m’avait demandé de passer. Je voulais juste qu’on se rancarde pour découper du shit. Maintenant ? Maintenant j’ai l’impression que la vie m’a poussé ici pour rencontrer Samia. Myriam vient de m’annoncer qu’elle lui a parlé de notre association et je devrais être furieux. Je ne me souviens plus qui a dit : pour qu’un secret soit bien gardé entre deux personnes, il y a déjà une personne de trop. Ben, c’est super vrai, putain. Myriam, que je considérais comme une tombe, que je n’imaginais pas une seconde vendre la mèche, voilà qu’elle balance tout en moins d’une semaine.

Je devrais l’engueuler, mais n’en ferai rien. Car, grâce à Myriam, me voici introduit auprès de la charmante Samia en tant que Robin des bois du shit. Un héros, quoi. Alors que je quitte les locaux d’Avenir, je me fais deux réflexions. La première : pour que Myriam et Samia aient de l’argent à distribuer à de pauvres gens, il faut que nous continuions de dealer. La seconde : j’aimerais beaucoup revoir Samia, dès que possible.

Tandis que je m’éloigne, j’entends une clé à molette tomber par terre et un « Mais bon sang de Dieu ! ». Dans la foulée, le téléphone portable de Thierry, écrivain de Post-it, anarchiste et réparateur de VTT, sonne. Sa sonnerie, c’est le refrain de la chanson « Antisocial » de Trust. Antisocial, tu perds ton sang-froid… Je ne m’étais pas trompé sur son compte. C’est un poète. Il décroche et beugle :

– Oui, quoi, bordel ?

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