Shit !

Jacky Schwartzmann · Chapitre 30 sur 42

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Shit !

26 - Le dîner de cons

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Le dîner de cons

 

Il est impensable d’évoluer dans ce business sans développer de façon naturelle et quasi immédiate une paranoïa à la fois maladive et salvatrice. Je passe tout au prisme du chichon, nouvelle moulinette à réalité. Une voiture que je n’ai encore jamais vue, garée sur notre parking depuis quelques jours : questionnement. La petite vendeuse qui a changé à la boulangerie d’Île-de-France : anxiété. Un parent d’élève qui sollicite un rendez-vous pour évoquer la sécurité des gamins à la sortie du collège : angoisse. Éric Martin qui m’invite à dîner un samedi soir juste après le coup de la cage d’escalier, rue de Dijon : alarme niveau DEFCON 1. Décliner : trop louche. Je vais devoir accepter et poser les questions d’usage, imiter le savoir-vivre dont j’ai tant de fois vu maman faire preuve. À quelle heure ? Fleurs ou champagne ? Plutôt le dessert ? Rien ? OK, je prendrai une jolie plante alors.

Je viens de recevoir son texto. « Bonjour Thibault, mon épouse et moi aimerions vous avoir à dîner samedi, à la bonne franquette. Vous êtes dispo ? » Je me fais tout de suite une réflexion assez simple : il veut me tester. Il m’attire sur son terrain, m’incite à baisser la garde. Il m’invite à un repas lors duquel je serai cuisiné, dont je serai le plat de résistance. Ou bien pas du tout ? Suis-je un type assez sympa et avenant pour que le commissaire Martin veuille me présenter sa femme, son fils de cinq ans et son intérieur ? Je n’ai aucun moyen de le savoir et dois donc considérer qu’Éric Martin est un vicieux : il utilise sa propre famille pour mettre en place une garde à vue à sa façon. La perspective de ce repas me stresse mais, pour être tout à fait transparent, me galvanise aussi. Parce que cette soirée revêt un caractère manichéen, une guerre froide de salon, Martin le type de la CIA, moi l’agent soviétique dormant : moi, l’espion venu du shit congelé.

Deux options, donc. Soit Éric Martin m’invite à dîner chez lui parce qu’il m’apprécie, et tout ce que je risque c’est de passer une soirée cool chez un fonctionnaire de police, un type par ailleurs tout à fait sympathique. Soit Éric Martin a compris que je l’avais enflé dans cette cage d’escalier. Précautionneux, je privilégie la seconde option, l’option merdique.

Je dois répondre.

Je dois profiter de la situation. Ainsi je décide que nous jouons aux échecs, j’ai les noirs. Mon objectif est simple : ressortir blanchi de ce repas. Apporter des gages au commissaire. Le convaincre le plus subtilement possible que notre présence dans le salon de Mme Zeghmati, à Farid et à moi-même, était justifiée. Rien à voir avec ses histoires à lui, rien à voir avec deux dealers qui s’enfuient avec 1 kilo de haschisch et 4 000 euros sur eux.

Les échecs, donc. Le gambit est le sacrifice d’un pion pendant la phase d’ouverture, sacrifice offrant en retour un avantage stratégique. Le plus connu est le gambit de la reine. Les blancs offrent le pion de la reine, en c-4, pour, six coups plus tard, venir y planter le fou f-1. Le gambit, vous l’acceptez, vous le refusez, peu importe, mais dans tous les cas vous le voyez venir. Et j’ai le sentiment qu’en m’accueillant chez lui Martin me fait une ouverture du pion dame. Refuser serait difficile à justifier. J’accepte. Mais, en parallèle, je me fortifie de mon côté par un SMS : « Bonjour Éric, ce sera avec plaisir. Est-ce que cela vous embête si je viens accompagné ? »

Voilà, j’ai pris le pion de la dame.

J’ai accepté le gambit et me prépare à me jeter dans la diagonale du fou.

À toi de jouer, Martin.

*

La librairie Forum, place de la Révolution, est immense. Sur deux étages, elle bénéficie d’un puits de lumière aménagé dans le toit. La lumière du soleil inonde chaque rayon. Ils sont bien mieux ici qu’à leur ancienne adresse, Grande Rue, à l’époque où j’étais étudiant. Mais ce n’est pas pour le puits de lumière que je pousse la porte de la librairie aujourd’hui. C’est pour Marion, la fille du rayon polars. Je tombe d’ailleurs sur elle assez rapidement et me félicite qu’elle soit toujours là.

– Ah mais vous êtes vivant ! J’ai cru que vous vous étiez fait enlever par la mafia géorgienne, moi !

Marion s’encombre peu des conventions et, surtout, maîtrise parfaitement le sujet qui m’amène : la littérature policière.

– Je cherche un bon polar sur la drogue. C’est pour un ami policier.

– OK. Plutôt américain ou français ?

– C’est quoi, le mieux ?

– Ben je sais pas, vous préférez Elvis ou Johnny ? Dr. Dre ou Booba ?

– OK, j’ai compris…

– Alors. Sur la drogue, il y a La Griffe du chien de Don Winslow. Grosse saga, mégapavé, on est sur du Narcos, vous voyez, la série Netflix. C’est un super polar. Mais si vous voulez de la littérature, de la vraie, il faut prendre Trinité de Nick Tosches.

– Vendu.

Petit passage chez Barthod, rue Bersot, meilleur caviste de la ville, pour une bouteille de crémant du Jura. Petit passage chez un fleuriste, pour un bouquet de fleurs. Petit passage, enfin, en bas de chez Samia, pour la prendre au vol. Au risque de me la péter un peu, j’ai envie de qualifier sa présence dans ma voiture, là, de coup de génie. Sur le plan stratégique, pour commencer. Quand Martin m’a débusqué chez Mme Zeghmati, j’ai justifié ma présence par le soutien scolaire. L’association Avenir comme parasol. En arrivant avec Samia, directrice de ladite association, je renforce ma légende. Je fricote avec la patronne de l’assoce, ce qui explique mon implication auprès des jeunes.

Sur le plan sentimental, cette fois. Samia m’accompagne pour renforcer mon alibi. C’est ainsi que je lui ai présenté la chose : « Je lui ai fait le coup du soutien scolaire, s’il croit que toi et moi on est ensemble, ça blinde l’histoire. » Samia en a convenu et a accepté de jouer le rôle. Cela dit, je rêve en secret que ce ne soit pas seulement de la représentation. Je rêve en secret que, comme cette histoire d’appétit qui vient en mangeant, Samia se rapproche de moi ce soir. Mais, alors que j’emprunte la rue de Dole, direction le centre-ville de Besançon, elle clarifie les choses :

– Donc on est censés être en couple ou pas ?

– Je sais pas. C’est mieux, non ?

– Oui, c’est sûr. Mais je te préviens : n’en profite pas pour me peloter ou me rouler une pelle.

– Ben non, bien sûr.

Que Samia me pense capable d’abuser de la situation me file un coup au moral. L’idée ne me serait d’ailleurs jamais venue à l’esprit. Séduire par le stratagème, par le vice, ce n’est pas moi. Toutefois, je vois le bon côté des choses : elle admet que je puisse avoir des vues sur elle. Un petit pas pour le prétendant…

La rue des Villas est une petite rue sans aucun passage, à deux pas de la boucle que forme le Doubs et qui entoure littéralement le centre-ville. À Besançon, il y a d’ailleurs deux catégories d’êtres humains : ceux de la boucle et les autres. Une version bouseuse du rive droite/rive gauche de la capitale. Cela dit, la rue des Villas, c’est mieux que le centre. La mairie écolo a quasiment banni les voitures de la boucle, mais pas autour. Ainsi les Martin ont les avantages, sans les inconvénients majeurs que représente la galère du stationnement et des voies fermées à la circulation. Leur rue étant un sens interdit sauf riverains, on peut dire qu’ils sont par ailleurs très tranquilles niveau nuisances.

L’appartement, au deuxième étage d’un immeuble des années 1980, a été refait à neuf et avec goût. Pas loin de cent quarante mètres carrés. Épuré, presque japonisant, un parquet flottant marron foncé, des murs blancs, quelques cadres, pas trop. La cuisine équipée est ouverte sur le salon, dont un pan de mur entier est recouvert d’étagères et de bouquins. Cette bibliothèque, sur mesure, fait aussi office de meuble TV. Il y a au moins autant de livres que chez moi. Je n’aurais pas pu mieux trouver comme cadeau que le Nick Tosches. C’est madame, les livres. Elle est professeure agrégée de lettres à la fac. La pièce à vivre a encore la particularité d’être traversante et munie de grandes fenêtres. C’est très lumineux. Petit plus, enfin : une porte-fenêtre donne sur une terrasse suspendue d’une vingtaine de mètres carrés. Martin m’explique avoir obtenu l’autorisation de toute la copro ainsi que de l’urbanisme, à la ville. Le résultat est sous nos yeux ou, plutôt, sous nos pieds : une armature de métal fixée sur le toit de l’appartement du dessous, qui forme une excroissance. L’immeuble est biscornu, on en profite.

Martin me fait comprendre que ça lui a coûté une blinde, au point que c’est lui qui mettra en place le sol en teck, et non un artisan, dès qu’il en aura le temps. Il désigne les planches soigneusement empilées dans un coin de la terrasse et recouvertes d’une bâche en plastique. Voilà, donc, on parle immobilier, travaux terrasse, plus-value du bien escomptée. Sans parler de la simple jouissance d’une terrasse, avec les beaux jours. Martin n’exclut d’ailleurs pas d’installer un jacuzzi. Le ton est donné.

Au salon, Samia écoute Gaspard, leur enfant. Il a beaucoup de choses à dire sur l’école Helvétie, sur son maître à peine trop sévère et sur Pia, sa petite amoureuse. Anne, l’épouse Martin, lui répète de ne pas embêter Samia mais est bien contente de cette diversion qui lui permet de terminer les toasts à la rillette de saumon. Finalement, nous nous installons dans le coin salon, les toasts sont toastés, le crémant est ouvert et Gaspard joue à Mario Kart sur l’écran géant, sans le son. Très honnêtement, il me paraît cette fois évident que Martin m’a juste invité à dîner par sympathie. Inenvisageable qu’il m’ait fait venir chez lui pour me tester, me cuisiner. Je suis soulagé. Samia, qui se dit peut-être la même chose, me fait un sourire craquant et me prend la main. Pas prévu, ça. J’adore.

Fatalement, on parle boutique. Et nous, notre boutique, c’est Planoise.

Ce qui choque le plus Martin, ce sont les écoutes. Les types qu’ils écoutent… 90 % des dealers sont maghrébins et ce qu’ils disent de la France et des Français, entre eux, est odieux. Les filles arabes sont bonnes à marier, les filles françaises sont bonnes à baiser. Les Français de souche mâles sont des pédales. La France est un pays de pédales et de salopes, sans les rebeus il ne se passerait rien, etc. À mesure qu’il énumère les exemples, Martin s’agace, s’emporte. Il est sincère : ce qu’il entend dans le cadre des écoutes téléphoniques le dégoûte. Encore la semaine dernière, une petite frappe racontait à un de ses potes qu’avant de se faire sucer par une Française, il allait systématiquement pisser et ne se lavait pas le bout. Exprès. Façon de pisser dans la bouche de la France, un truc du genre. Samia et moi n’avons pas grand-chose à lui opposer. Les types qui disent et pensent cela, d’ailleurs, Samia les conchie. Elle les hait.

Anne vient à notre secours. Elle dit :

– Éric, je te l’ai déjà dit : ceux qui sont sur écoute sont des voyous, des dealers. Tu crois sérieusement qu’ils vont être de bons gars ? Qu’ils vont faire preuve de civisme ?

– Oui, je sais…

– Tu devrais écouter tous les autres Maghrébins, ceux qui travaillent, paient des impôts…

– OK, OK, Anne, ne me fais pas un procès en racisme : si je l’étais – j’ai quand même un peu d’éducation –, je n’aborderais pas le sujet devant Samia. Désolé, Samia, si je vous ai…

– Non, non, ça va. Je connais bien le public, vous savez.

– Je me doute. Vous dirigez Avenir, c’est ça ?

– Oui.

– Je vais vous dire : je n’ai aucune animosité envers les Maghrébins, sur le papier. La plupart de mes collègues, c’est pareil. Mais le terrain, je vous jure… ça fout un coup.

– Je sais. Justement vous venez de dire le mot magique : le « terrain ». Pas les gens. Quand vous naissez et que vous grandissez à Planoise, vous n’êtes quasiment pas en France. C’est des choses toutes bêtes. Au centre-ville, vous avez des copains en classe, et vous avez des copains dans votre quartier. À Planoise, c’est les mêmes. Les uns sur les autres, tout le temps. Le quartier est moche. Vous comprenez ? Chez vous, c’est moche. C’est nul et y a pas de travail. C’est con parce que c’est l’endroit que vous connaissez le mieux. Vous avez les codes, le réseau, l’histoire du seul endroit en France où il ne faut surtout pas être. Mais c’est chez vous !

– Je ne le nie pas, fait Martin.

– Tout ce que vous dites est vrai, Éric. Les gens que vous écoutez sont des raclures. Mais il faut juste remplacer le mot « maghrébin » par le mot « racaille ». C’est tout. Et c’est vrai que la plupart sont arabes : c’est normal, on nous a tous mis là.

– Ah mais les raisons, je ne les conteste pas. Et je ne parle même pas de responsabilités. Juste, le constat : ce quartier n’est plus vivable. Et il est dangereux. Si j’étais aux manettes, je ne saurais même pas par où commencer.

La même conversation a plus ou moins animé le repas jusqu’au dessert. Ping-pong feutré et mou. Un débat dont il ne peut rien sortir puisque les deux ont raison. Seuls leurs points de vue diffèrent. C’est finalement Anne qui a lancé une conversation alternative, au moment du café. En parfaite maîtresse de maison, elle a imposé le sujet des vacances, qui approchent à grands pas.

– Et pour ces vacances ? elle a demandé à Samia. Vous avez des projets ?

– Oui. Nous partons en Espagne.

– Oh, la chance !

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