Shit !

Jacky Schwartzmann · Chapitre 8 sur 42

Pages du PDF

Shit !

5 - Numéraire

5

 

 

Numéraire

 

Simon m’a installé à une table dans un coin, précisant qu’ici je serais tranquille. La vérité est que mon grand frère a honte de moi devant la clientèle bourgeoise de son restaurant gastronomique, clientèle qu’il assassine par ailleurs avec des tarifs lunaires. Comment peut-on dépenser autant d’argent en un seul repas ? Ça n’a l’air de déranger personne ici. Ce qui peut déranger en revanche, c’est bien moi. La simple présence de ma Renault Clio – pourtant belle occasion, pas mal de kilomètres, certes, mais bonne bagnole – jure au milieu des Mercedes et des BMW. Mes fringues ? J’ai pourtant fait un effort, ce matin, en exhumant ma veste noire ; et si je dis ma veste noire, vous comprendrez que je n’en dispose d’aucune autre. C’est ma cape de super-héros pour la vie civile et banale, les enterrements, les mariages et, donc, les restaus un peu classe. Âne que je suis, j’ai gardé la veste durant le trajet entre Planoise et Dole, cinquante kilomètres, une heure de nationale. En l’enlevant tout à l’heure pour m’installer, j’ai remarqué qu’elle était froissée, achevant de me faire passer aux yeux de tous pour un intrus, disons comme un Gilet jaune perdu au Caesars Palace.

Simon m’a apporté une tasse sur une soucoupe, ainsi qu’une petite cuillère. J’ai trouvé étrange qu’il me paie un café en début de repas, avant de réaliser qu’il s’agissait d’un potage. C’était l’amuse-bouche, l’équivalent, pour nous autres gitans de la plèbe, des chips. Ici je suis comme Dounia et Dayo dans la société : dans un milieu dont je ne maîtrise aucun code. Cela engendre deux désagréments : le premier, je m’en sors moins bien que les autres ; le second, je me fais remarquer. Lorsque Dayo utilisera l’expression « par contre » au lieu d’« en revanche » lors d’un entretien d’embauche, ce sera du même effet. C’est son amuse-bouche à lui, avec des conséquences plus lourdes. Si Dounia se met en tête de faire des études autres que médecine et qu’elle doit passer une épreuve de culture générale, ce sera tout aussi compliqué.

Mais la culture gé, cela se travaille. Tout comme la politesse et l’attitude en société.

Si je n’en étais pas persuadé, je ne ferais pas ce boulot. Eh bien, ici c’est pareil, je n’ai qu’à observer et imiter les clients. Quelques tables seulement sont occupées. À l’une d’elles, un couple de vieux qui coulent et se concentrent pour ne pas baver. Je les ai vus arriver en Jaguar, tout à l’heure. À une autre table, une famille de cathos intégristes, j’imagine, puisqu’ils sont blancs et ont quatre enfants. Les gamins se tiennent correctement, de vrais aliens. Une table de quatre vieux, enfin encore plus vieux que les autres. Ils lèvent leurs coupes pour trinquer ensemble, les deux hommes ont Parkinson, ils ne parviennent pas à s’aligner. Une des femmes, visiblement atteinte d’Alzheimer, dévisage tout le monde. Ils ne vont jamais s’en sortir. Certains déjeuners sont de véritables aventures.

Simon évolue en salle avec le sourire d’un présentateur de jeu télévisé à la con.

« Obséquieux » est le terme qui le définit le mieux. Il est aux petits soins, tente de devancer les envies et, au final, en fait trop. Les clients ne le voient peut-être pas, moi si. Je le connais par cœur et décèle ses faux-semblants, sa mièvrerie. Je m’en amuse. Me reviennent des souvenirs de lui, enfant, dans des situations ridicules, ou plus tard, adolescent, lors de cuites carabinées : le contraste est saisissant.

Simon passe régulièrement à ma table pour savoir si tout se passe bien.

C’est une obsession de restaurateur. « Tout se passe bien ? » Oui, Simon, tout se passe bien. Si tu savais… Trois dealers se sont entretués sur mon palier au fusil d’assaut, j’ai eu la peur de ma vie, je leur ai volé du fric post mortem, j’ai menti à la police, mais grâce à cela je peux financer le voyage en Espagne de sept pauvres gosses. En toute honnêteté, cela me remplit de fierté : jamais CPE n’aura été aussi utile et efficace dans son travail.

À 16 heures, la dernière tablée quitte enfin le restaurant. On a pris le temps, c’est dimanche. Simon me rejoint avec deux expressos. « Ça s’est bien passé ? » Cette obsession, décidément. Je le rassure, tout était excellent, les noix de Saint-Jacques poêlées, le verre de blanc qui l’accompagnait, tout parfait. Je mange chaque midi dans une cantine scolaire et le soir c’est repas surgelé ou, au mieux, steak frites. Donc le repas, là, j’étais à ça de verser une larme.

« T’as vu les parents ? » veut savoir Simon. Non. « Moi non plus, faudrait que je passe, mais tellement de boulot. » Je bois une gorgée de café, observe une fois encore le cadre, ce restaurant magnifique, une ancienne grange refaite à neuf. Papa m’a dit que Simon en avait eu pour 40 000 euros de travaux. Je me demande ce que nous avons encore en commun, mon frère et moi. Une chose est sûre en tout cas, il va se marrer avec ma minable combine de cash. À sa décharge, lorsque je lui ai demandé un petit service au téléphone hier, il n’a pas hésité une seconde. Avant même de savoir de quoi il retournait. C’est ça, la famille, la fratrie. On diverge, on s’engueule, mais lorsqu’il y a du grabuge, on ne se tourne vers personne d’autre.

Il demande :

– C’est quoi, ton histoire de chèque alors ?

– C’est simple, j’ai trouvé une enveloppe d’argent liquide à Planoise. Dans ma cage d’escalier. Y a des dealers, t’sais… y en a un qu’a dû la laisser tomber.

– Combien ?

– Dans les 4 000 euros.

– Belle prime, frangin !

– Oui, non. En fait, j’en ai pas besoin. Y a des gamins, au collège, qui peuvent pas faire un voyage scolaire, trop cher. Avec cet argent, je peux payer à leur place. Le seul problème, c’est le liquide.

– OK, tu veux que je prenne la braise et je te fais un chèque ?

– Voilà. Mais pas à mon nom, pour le foyer socio-éducatif du collège. Tu fais un don, quoi. J’imagine que tu peux déduire de tes impôts ?

– Ça, je vais pas me gêner.

*

Lundi, je retrouve mon quotidien. L’absentéisme, pour commencer. Les surveillants, tout bon. Les professeurs, idem. Les élèves, maintenant. Les profs ont mis les noms des gamins absents dans le logiciel Pronote, en direct. Je me connecte à mon tour, regarde, pointe, téléphone aux parents, demande le motif et rappelle qu’il est primordial de nous prévenir. À 9 h 50, juste avant la récréation, je monte retrouver Françoise Mille-Croix dans sa salle. La sonnerie, hurlements des gamins qui viennent de passer une heure à jacter en espagnol, troupeau d’adolescents que je calme au passage : « Doucement dans les couloirs, jeunes gens ! » Ils disent : « Bonjour, monsieur Morel », ils se branlent complètement de mes consignes, tout va bien, c’est un lundi normal.

Lorsque j’annonce la bonne nouvelle à Françoise, elle n’en croit pas ses oreilles. Un restaurateur dolois fait un don de 4 000 euros au FSE pour le séjour à Madrid. Je lui laisse le soin et le plaisir de l’annoncer aux familles. Je propose qu’on leur demande tout de même une participation, pour le principe, rien, 10 ou 15 euros. Françoise est d’accord, c’est bien, elle les appellera ce soir.

La banque qui gère les sommes ridicules que le FSE thésaurise est le Crédit mutuel, avenue d’Île-de-France. Au niveau du centre commercial, de l’autre côté de l’avenue, l’agence est sortie de terre dans les années 1990. Elle partage avec le centre Nelson-Mandela, à la fois maison de quartier et médiathèque, une esplanade bétonnée. C’est drôle, je crois que l’agence n’a jamais subi de braquage. Il faut dire que l’argent liquide n’est plus dans les banques, c’est vrai. Il n’est même plus nulle part. L’argent n’est plus qu’un échange d’informations, ce qui par ailleurs me dépasse totalement. Pourquoi ne pas changer l’information SMIC à 1 300 euros en SMIC à 2 300 euros, par exemple ? Toujours est-il que les Planoisiens sont tellement retirés de la société « normale », ils ne se sentent tellement pas faire nation avec le reste du pays que même les voyous ne font pas confiance aux banques. Ils ne tentent pas de les braquer. Ils préfèrent largement leur filière de malhonnêteté, celle des stupéfiants. Ils ont certainement raison.

J’en suis là de mes réflexions révolutionnaires lorsque Verdier vient me chercher à l’accueil. Il est sympa, Verdier. Totalement inoffensif. Petite quarantaine, passionné de randonnée, jamais à essayer de caser un produit financier, jamais un mot plus haut que l’autre et en même temps, vu ce que nous avons à négocier lui et moi, heureusement. Je me contente de déposer des sommes qu’il se contente d’enregistrer. Une ou deux fois par mois, comme aujourd’hui, je viens pour les pièces.

À la récréation du matin, des élèves de troisième vendent des croissants à tout le collège. Nous avons un deal avec le boulanger du centre commercial d’Île-de-France, qui nous livre chaque jour cinquante unités. Notre marge est de 50 centimes par croissant, ainsi nous grattons dans les 100 euros par semaine pour le FSE et donc, en bout de chaîne, pour les élèves. Le tout en pièces, évidemment.

Verdier et moi avons déjà nos petites habitudes. Il fait couler un café, je pose les piles de pièces, que j’ai préalablement placées dans des rouleaux en carton fournis par la banque, puis nous comptons. C’est un peu long, c’est chiant, il n’a pas le choix parce que c’est son job, et pareil pour moi. On en termine : 230 euros, c’est le dépôt du jour. Je lui donne ensuite le chèque de Simon, Verdier me tend ma remise de chèque et me demande si j’ai besoin de rouleaux. Oui. Dans l’armoire en métal derrière lui, à côté des dossiers suspendus, il a toutes les tailles, toutes les sommes. Je prends des 2 euros, des 1 euro, des 50, 20 et 10 centimes.

– Je vous donne rien pour les billets ? demande Verdier en déconnant.

Et, joignant le geste à la parole, il sort des bandeaux en plastique qu’il agite sous mon nez.

OceanofPDF.com