Shit !

Jacky Schwartzmann · Chapitre 6 sur 42

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Shit !

3 - Voyage au bout de l'enfer

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Voyage au bout de l’enfer

 

Les Mehmeti n’habitent pas mon immeuble. Je crois qu’ils sont de la rue de Cologne. Mais ils ont repéré cette cage, qui leur a convenu pour une raison que j’ignore et qui me dépasse, et l’ont investie. Ce que je veux dire, c’est qu’il n’y a évidemment pas leur nom sur la porte ni sur la boîte aux lettres.

Leur nom de famille, je ne l’ai découvert que ce matin, et totalement par hasard. Un de nos élèves de troisième s’est senti mal pendant le cours de musique de Magnin, une vieille folle au visage de chouette et à l’haleine de Gilbert Collard. Lorsque Dayo, le gamin, s’est présenté au bureau de la vie scolaire, j’étais au comptoir. « Mehmeti », s’est-il contenté de dire. Est-ce culturel ou générationnel, je l’ignore, mais une chose est sûre, ce genre de gamin ne sait pas se comporter. Pour le dire de façon un peu crue, ils sont mal élevés. Dire bonjour, au revoir, merci, ce n’est même pas que ça les emmerde, c’est simplement qu’ils n’en mesurent pas l’importance. Personne ne leur a expliqué qu’on aime habituellement bien les gens polis et que, dès lors qu’on vous aime bien, tout est plus aisé. Handicapés de la politesse, ils se font détester partout, leur stratégie sociale est lamentable. Et si vous représentez un minimum d’autorité, là c’est carrément Nique Ta Mère attitude.

Je dispose d’une âme d’éducateur, pas d’enseignant. Je ne sais pas d’où cela vient et je m’en moque, mais j’ai toujours eu comme préoccupation de montrer aux autres comment être plus malin que la moyenne et s’en sortir. Je vois la société comme une sorte d’immense jeu de rôles, chacun joue sa partie selon ses atouts, ses charmes, ses goûts et ses objectifs. Cela dit, nous subissons tous les mêmes règles du jeu que l’on ne peut réduire aux seules lois de la République. D’autres lois, peut-être plus importantes encore, s’imposent à nous : celles du civisme et du savoir-vivre. C’est précisément ce qui manque au petit Mehmeti, et c’est là, dans ce tout petit interstice, que je peux, moi, passer. Lui inculquer les quelques comportements à avoir en société. Si je n’obtiens que ça, j’ai déjà gagné. Qu’il faut dire bonjour. Qu’il faut enlever sa casquette quand on passe un entretien. Voilà, voilà pourquoi je suis CPE : je veux donner les clés de la société à ces gamins. Les codes. Les bonnes pratiques. Rattraper un peu le retard qu’ils ont accumulé, la faute à un héritage culturel de piètre qualité.

– Bonjour, déjà, ai-je répondu.

– Quoi ? a fait Dayo en fronçant les sourcils.

– Tu entres, tu commences par dire bonjour. Ça ne coûte rien, et les gens apprécient.

– Bonjour.

– Voilà ! Bonjour. Mehmeti, donc. Ton prénom ?

– Dayo.

– Et tu es là pour quoi, Dayo ?

– Malade.

Bon, avec certains, il y a vraiment du boulot. D’autant que, si j’ai effectivement obtenu un bonjour de cet adolescent, j’ai également eu droit à une fusillade du regard. Étape par étape, comme on dit. Aujourd’hui, un bonjour ; la prochaine fois, le sourire.

J’ai appelé les parents, suis tombé sur la mère, qui m’a annoncé qu’un des oncles du gosse venait le chercher. Dans une situation de ce type, mon rôle s’arrête là : prévenir et faire venir le responsable légal. J’ai donc réintégré mon bureau et laissé le soin à Aurélie, la surveillante, de gérer le gamin. J’avais pas mal de boulot, à commencer par préparer la prochaine réunion de la cellule de veille du quartier. On n’imagine pas à quel point le CPE que je suis est tourné vers l’extérieur de l’établissement. Ainsi suis-je, par exemple, un membre à part entière de cette cellule, au sein de laquelle je représente mon chef d’établissement. S’y trouvent des délégataires de la mairie, des différents bailleurs sociaux et de Ginko, la société qui gère les transports en commun de la ville. Il y a encore mes homologues du collège Diderot et des lycées Victor-Hugo et Tristan-Bernard, les trois autres établissements d’enseignement secondaire du quartier. La police nationale est bien sûr représentée, par le commissaire Martin. Il est aussi notre policier référent, au collège Voltaire. Concrètement, j’ai son portable et, en cas de gros coup dur, je l’appelle en direct. Il est sympa, pour un flic. Il est plus âgé mais nous sommes de la même génération, nous avons obtenu notre concours à quelques années d’écart, lui en bleusaille, moi en racaille – pour ainsi dire.

Le type de la mairie, Jacquet, dirige la cellule. C’est un vieux garçon qui cultive un élevage de pellicules sur ses épaules. Ses dents, aussi, représentent un problème. Une bonne épaisseur de café-clope en recouvre l’émail. Il a les dents bronzées et il est, hélas, très souriant. Voilà, nous sommes une dizaine à nous retrouver à la mairie, tous les mois. Et donc, cela se prépare. Pas envie de me ridiculiser lorsque c’est mon tour de prendre la parole. Je dois avoir sous le coude tous les problèmes de mon coin de Planoise. Je ne cache pas que le four de ma cage d’escalier occupe pas mal les conversations, et ce par ma faute. Sans dire que cela tourne à l’obsession, disons que cela me tend le string. Pourtant, c’est banal. Il y en a eu jusqu’à vingt dans Planoise, nous a assuré une fois Martin. Et toujours organisés de la même manière : les choufs, les nourrices, les charbonneurs.

Ce que nous faisons exactement en cellule de veille ? Nous poukavons.

Plus sérieusement, chacun expose les problèmes du quartier, de son point de vue. Ainsi, chacun est au courant de tout. C’est bien. C’est constructif. En toute honnêteté, j’y apprends des choses qu’un citoyen lambda ignore. Martin est de loin le plus croustillant, il nous balance des horreurs sur des gens que l’on croit connaître et j’adore ça. Il y a un concierge en moi qui se régale de bitcher à tort et à travers.

Qu’aurai-je à raconter de mon côté pour cette prochaine session ?

Rien de vraiment nouveau. Enfin, c’était ce que je croyais, jusqu’à ce que j’entende tout ce bordel dans le bureau des surveillants, juste à côté. Aurélie est étudiante en deuxième année de droit. Trop gentille, trop tendre. Elle peinait à imposer sa voix fluette. Une autre voix, grave, sale, pleine de gros mots comme des cailloux dans une rivière. Une voix que je connaissais. J’ai ouvert la porte mitoyenne et découvert Elvis au comptoir. Dayo à ses côtés. OK, Elvis est le tonton. Je me suis avancé et ai posé une main amicale sur l’épaule d’Aurélie, constatant au passage qu’elle tremblait.

– Qu’est-ce qui se passe, Aurélie ?

– Il se passe que j’ai pas de carte d’identité sur moi, a dit Elvis.

– Et vous êtes… l’oncle de Dayo ?

– Oui, c’est mon oncle, est intervenu Dayo.

– Bon, écoute, m’a dit Elvis, j’ai pas la journée. Ma sœur m’a demandé de chercher mon neveu, je suis là.

– Vous comprenez que…

Elvis a poussé un long soupir. Je commençais à sérieusement l’emmerder, voilà ce que ça voulait dire. Il a plongé la main dans sa poche de pantacourt. Il aurait pu en sortir n’importe quoi, un flingue, une machette, un bazooka. Ç’a été son portable. Il a contacté la mère de Dayo et me l’a passée, après lui avoir aboyé dessus en albanais. La jeune femme, dont j’ai reconnu la voix pour l’avoir déjà eue au téléphone juste avant, m’a confirmé qu’Elvis était bien le tonton. Dès lors, je n’avais plus aucune raison de bloquer Dayo.

– C’est bon, Aurélie, vous pouvez les laisser partir.

Elvis a claqué un merci qui voulait dire « Va chier » et a quitté la vie scolaire en speedant, son neveu trottinant derrière lui.

*

Réda est intraitable. Il insiste lourdement pour jeter un œil à mon justif et me fait remarquer au passage que ce type de document n’est valable que trois mois : il faudra songer à en imprimer un nouveau. C’est une blague. Bon, en tout cas, force est de constater qu’Elvis n’a laissé aucune consigne de bienveillance à mon égard. Je suis déçu. J’avais imaginé que le fait que nous nous soyons vus dans un autre contexte, ce matin, l’aurait placé dans de meilleures dispositions. Absolument pas. Et la présence des deux frères, Halim et Elvis, devant les boîtes aux lettres me laisse à penser que je ne suis pas au bout de mes surprises. Bingo : je suis accueilli par une tarte dans la gueule. Pas une petite gifle, non, un véritable coup de matraque asséné avec la paume de la main. Je peux témoigner d’une autre particularité du peuple albanais : ils ont des mains comme des pieds. Ce con d’Halim m’a défenestré les yeux et enculé l’oreille, je n’entends plus rien et y vois à peine. L’émotion, aussi, la peur, les larmes qui embuent jusqu’à la pointe des cheveux. Cela dit, je comprends vaguement ce que l’on me reproche : non, leur neveu n’est pas tenu de me dire bonjour. Il fait ce qu’il veut au collège, et moi je n’ai qu’à fermer ma gueule de petit pédé. Enfin, dans les grandes lignes, c’est le message qu’ils aimeraient me faire passer et que je reçois, il faut bien l’admettre, cinq sur cinq.

Je vois passer la voisine du troisième, Mme Ramla. C’est une femme d’ordinaire assez sympa, d’origine marocaine, la cinquantaine. Elle élève seule ses deux gamins et, présentement, emprunte l’escalier en regardant ses chaussures. Et que pourrait-elle bien faire pour moi, hein ? Rien. D’autres voisins de l’immeuble entrent, sortent, voient les Mehmeti me dérouiller à coups de gifles, font comme si de rien n’était et m’abandonnent à mon sort. Je sais ce qu’ils pensent : si je me trouve dans cette situation, c’est que je l’ai cherché. Parce que je ne suis pas d’ici et que les règles, je ne les ai pas encore totalement assimilées. Là, en l’occurrence, c’est en train de rentrer dans ma caboche.

– Écoute-moi bien, fils de pute, dit Halim. À partir de maintenant, notre neveu, il fait ce qu’il veut au collège. T’as compris ?

– Comment ?

Gifle.

– Dayo fait ce qu’il veut, il vient, il vient pas, tu le couvres et tu t’écrases.

– Bien sûr.

– Alors rentre chez toi, pédé d’Français.

Gifle, coup de poing dans le ventre, bisou à plus.

*

Je ne suis pas certain que ce soit une bonne idée de regarder à nouveau l’intégrale du Bureau des légendes. La série en elle-même est très bien, rien à redire à ce niveau-là. Le problème est que j’ai dévoré les cinq saisons une première fois, avec Lisa. Ce sont peut-être les meilleurs souvenirs que je garde de notre couple. Lisa et moi nous sommes dépucelés ensemble, avons multiplié les voyages, partagé nos espoirs sur l’avenir, nos envies, déterminé combien nous aimerions avoir d’enfants, bref, tout ce qu’un jeune couple peut traverser à deux, et ce que je préfère retenir, ce sont les dimanches après-midi, en pyjama, au lit, l’ordi sur les genoux.

Plus Lisa a évolué dans ses études artistiques, plus elle s’est éloignée de moi. Elle a rencontré John, performeur bruxellois venu enseigner quelques mois aux Beaux-Arts. Ce type lui a ouvert l’esprit, je crois. Il lui a montré des portes créatives dont j’ignorais jusqu’à l’existence et il est devenu son mentor. De quinze ans notre aîné, John était effectivement un type extraordinaire. À chaque fois qu’il venait manger à l’appart, Lisa et moi buvions ses paroles. C’est comme ça, il y a des personnes qui en jettent.

Lisa vit maintenant à Bruxelles, où elle a commencé à performer, elle aussi, tout en devenant l’assistante de John. Elle gère le planning de ses apparitions publiques et son emploi du temps dans une école d’architecture. Et évidemment, dès qu’elle en a le temps, elle lui suce la queue. J’aurais pu tout quitter pour suivre Lisa en Belgique, oublier mon concours et chercher quelque chose là-bas. Mais dans ces conditions, bon, pas trop. Je les ai découverts chez nous, alors que je rentrais d’une soirée ayant été écourtée pour je ne sais plus quelle raison. Lisa était sur la table de la cuisine, sur le ventre, ses mains accrochées au rebord. John, debout, le pantalon aux chevilles, la prenait par-derrière. J’ai défailli une première fois en l’entendant lui dire : « Dans ta chatte, c’est chez moi. » Ce que Lisa n’a pas démenti. J’ai défailli une deuxième fois : jamais je n’avais entendu Lisa jouir aussi fort. Elle hurlait de plaisir. Tellement embarrassant. D’autant qu’ils ne m’avaient ni vu ni entendu. Dans l’excitation, John a attrapé les cheveux de Lisa et lui a relevé la tête. Lisa m’a vu, ses yeux se sont arrondis, elle a poussé un cri de stupeur. Tout ce qu’elle a trouvé à dire, c’est que c’était la première fois. Mensonge, par charité.

Avant, j’étais heureux, je savais où j’allais dans la vie, comment et avec qui.

Après ça, j’ai basculé dans la peau du personnage principal d’un roman pas terrible de Michel Houellebecq.

Il est un peu plus de 23 heures lorsque s’achève le dernier épisode de la saison 2. Mathieu Kassovitz est un acteur incroyable et la fin de cette saison-là est tout simplement dingue. Kassovitz en combinaison orange, prisonnier de Daesh. J’hésite à aller me coucher mais, comme je le faisais avec Lisa en pareille occasion, je décide de lancer le premier épisode de la saison suivante. On regarde juste les dix premières minutes pour voir comment ça part, promis. Et, alors que j’empoigne la télécommande et sélectionne l’épisode, les feux de l’enfer s’abattent sur ma vie. Littéralement. Vous savez, cette histoire d’il y a un avant et un après. Comme pour un type qui se fait amputer d’une jambe.

La cage d’escalier. J’entends d’abord les cris de jeunes qui s’embrouillent. Je ne comprends pas les propos mais l’intonation ne trompe pas, on est sur du « fils de pute », « je vais te buter », « je vais t’enculer ». Puis un silence, très court, que je qualifierai de dense. Parce que je tends l’oreille, que je n’écoute plus que ce qui se trame derrière ma porte d’entrée. Ensuite, les coups de feu.

Tellement près.

Je reconnais le staccato d’une kalachnikov, pour en avoir entendu dans des films ou des documentaires. Ça transperce les tympans et vient cogner au cerveau, fort ; je suis tétanisé, cloué sur mon canapé, persuadé qu’un type va entrer chez moi et mettre fin à ma vie. Fin à moi. Par réflexe, je roule au sol et parviens à me recroqueviller derrière mon meuble TV, comme si cela pouvait me protéger de quoi que ce soit. Je tremble tellement que mon genou gauche rebondit sur le meuble et que je suis incapable de stopper le mouvement. Je fais un boucan d’enfer, du moins c’est l’impression que j’ai : ils vont m’entendre, je suis foutu. Je pleure. Des larmes en continu, mousson de la frousse, gros débit, la 5G dans les canaux lacrymaux.

J’ignore combien de temps je reste ainsi.

Les hurlements et les bruits ont cessé. Mes oreilles sifflent. Pourtant, j’entends. J’entends des gémissements que je sais humains, mais qui font l’effet d’une bête à l’agonie. On appelle au secours. Je laisse encore passer deux ou trois interminables minutes avant de pouvoir enfin me déplier, m’approcher de la porte d’entrée sur la pointe des pieds et regarder par le judas. Personne. J’ouvre prudemment la porte. Ce que je vois me glace.

Elvis Mehmeti. Enfin, je crois.

Parce que sa tête est dorénavant en deux dimensions, étalée façon pizza quatre fromages sur la porte blindée restée ouverte. Assis dans un coin, la tête en moins. J’attends encore un peu et, maintenant persuadé que l’attaque est close, je sors. Une fois sur le palier, je constate qu’un autre corps gît dans l’escalier. C’est un Noir. Une kalachnikov par terre, au rez-de-chaussée. Dans la main d’Elvis, un flingue. Ces tarés se sont entretués. A priori, il n’y a personne d’autre. Enfin je veux dire, le danger est écarté. Je ne risque rien. Mme Ramla fait son apparition par l’escalier, affolée. Jamais je n’ai été aussi soulagé de ma vie de tomber sur un voisin. Des gémissements se font soudain entendre en sourdine. Ça vient du four.

Sans nous concerter, Mme Ramla et moi enjambons le corps d’Elvis et pénétrons dans l’appartement. Civisme, curiosité macabre, folie. Peut-être reste-t-il quelqu’un à sauver. Ce ne peut être qu’Halim, le grand frère. Tout en avançant dans le couloir, je pense : « Il ne faut pas polluer une scène de crime. » Toujours ces gémissements. Arrête de mater des séries TV, abruti, et essaie de faire quelque chose pour ce gars.

Le salon. L’appartement est totalement vide. Pas une chaise, rien.

Le gémissement devient râle. Un truc qui sort du fond des poumons. C’est terminé, le langage. C’est maintenant la chair qui bafouille, les organes qui bégaient. J’emprunte le couloir et suis la complainte, Mme Ramla derrière moi. Nous arrivons dans la salle de bains et tombons sur Halim Mehmeti. Sa poitrine est criblée de balles. Je ne suis ni médecin ni militaire, mais je le sais, il le sait : il est perdu. Il ne respire qu’une fois sur dix, en apnée, comme s’il s’entraînait pour la mort.

Je suis là, impuissant. Lui dire quelque chose ? Quoi ? Que ça va aller ? Il sait très bien que non. Peut-être qu’effectivement, dans la mort, cela se passe bien, mais moi, là, tout de suite, je n’en sais foutre rien. Alors autant me taire. Je le regarde dans les yeux. Mme Ramla entre à son tour, il tend la main, elle la saisit, et c’est terminé. Halim est parti les yeux écarquillés, sidéré d’être mort.

*

Immédiatement après la mort d’Halim, Mme Ramla et moi nous intéressons à la baignoire. Nous pensons à la même chose. La même idée. Ce n’est pas que nous soyons spécialement connectés ou brillants, non. N’importe qui penserait la même chose en pareille situation. La baignoire et son coffrage en carrelage ne sont pas fixés au sol. L’ensemble a été tiré au milieu de la salle de bains, laissant ainsi un trou béant dans le plancher. En bas, une échelle. J’entends les premières sirènes, flics ou pompiers, pas la moindre idée. Je regarde Mme Ramla comme pour demander : « Qu’est-ce qu’on fait ? » Sans rien dire, elle désigne le trou d’un mouvement du menton. OK.

Je pousse la baignoire encore un peu plus sur le côté et descends par l’échelle.

Vite, le portable, la fonction lampe de poche.

Je suis en bas de l’échelle.

Je comprends que je suis dans la salle de bains de l’appartement condamné et muré du rez-de-chaussée. Le carrelage au sol est cassé, la baignoire et le lavabo arrachés, stockés dans un coin. Seul le chiotte a été préservé et, vu l’odeur, il devait encore servir de temps en temps aux frères.

Éclairage téléphone. Le réel tient dans un halo de lumière de quoi ? Un mètre carré ? J’ai la sensation de fendre les ténèbres, l’odeur est désagréable. Ça sent le renfermé, mais bien, bien renfermé. Depuis au moins cent ans. Les chambres sont vides et ne recèlent rien de plus que des slogans écrits au marqueur sur du papier peint des années 1970. Nique la police, nique la France, ou encore Île-de-France en force. Cris de colère, cris de détresse qui me font penser à des naufragés en mer hurlant pour attirer l’attention d’un avion de ligne qui traverse le ciel au-dessus d’eux.

Cet appartement a visiblement servi de grotte à des Néandertaliens. En témoignent les traces noires de foyers au sol. On a fait du feu dans le salon, aussi incroyable que cela puisse paraître. Les papiers peints sont arrachés. Des lés pendent misérablement, soldats de la décoration bon marché tombés sur le champ de bataille des logements sociaux.

Je suis dans la planque des Mehmeti.

Les sirènes de la police ou des premiers secours sont maintenant dans la rue. Je les entends en sourdine, comme sous l’eau. C’est un peu le cas. J’ai devant moi une vieille table en plastique, de celles qu’on trouve sur les terrasses. Sur la table, des armes de poing, ainsi que deux kalachnikovs. Une machine à compter les billets. Et de l’argent, beaucoup. Des liasses de billets de 50 euros, aucune idée du montant total. C’est drôle, on sait tous ce que vaut l’argent, cela fait partie de nos vies, c’est une mesure, une façon de calculer le réel, d’estimer le vivant, et dès lors que cet argent est en quantité démesurée, on n’a plus aucune idée de ce qu’il représente : 10 000, 50 000 ? Je n’en ai jamais vu autant.

J’entends du bruit de l’autre côté du mur. Je réalise que juste derrière, là, c’est la cage d’entrée et les boîtes aux lettres. Je n’ai plus le temps. Je ne sais pas ce qui me prend, la situation, l’adrénaline, j’attrape des liasses à pleines mains. Je repars en courant d’où je viens, mais ma jambe heurte un truc au sol. Je m’éclate par terre. Le fric et mon portable volent.

Me relève.

J’entends des pas et des voix dans l’appartement du haut. C’est trop con. Je suis trop con. Ramasse l’argent. Ramasse mon téléphone. Éclaire derrière moi pour voir sur quoi j’ai trébuché : de gros blocs enveloppés dans du plastique noir. Du cannabis, à l’évidence. J’ai à peine le temps d’enregistrer l’information que je grimpe déjà à l’échelle. Une fois dans la salle de bains du haut, en pilote automatique, je jette les liasses de billets dans le lavabo et remets la baignoire en place. Incroyable, ils ont même eu l’idée de la doter de roulettes. La baignoire s’encastre à la perfection, ni vu ni connu. Du grand art. Mme Ramla est toujours là, elle m’interroge du regard.

Je recule de quelques pas pour admirer l’installation et ne peux m’empêcher de sourire. Il est impossible de voir le truc, si on n’est pas au courant. Mme Ramla prend les liasses de billets, m’en tend la moitié et glisse l’autre dans ses poches de survêtement.

Je l’imite, fourre les liasses sous ma ceinture, dans mon froc. Pas traîner. Les flics sont derrière la porte. Je hurle :

– Ne tirez pas ! Je suis le voisin d’en face !

Mme Ramla plante son regard dans le mien et semble sonder mon âme. Elle finit par me tendre la main. Je la saisis, nous scellons un pacte dont je ne connais aucun des termes.

Un flic en uniforme déboule, essoufflé. Et pas content. La scène de crime, bordel !

Mme Ramla ne se démonte pas et l’engueule :

– On a entendu appeler au secours, vous voulez qu’on laisse crever les gens, c’est ça ?

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