Shit !
36 - Années collège
36
Années collège
J’estime qu’entre cent cinquante et deux cents élèves sont sur le point de quitter l’établissement et forment un paquet de cartables. Ils se ruent sur les grilles, trop heureux de s’évader de l’univers carcéral de l’Éducation nationale. Je ne suis pas toujours présent aux sorties, mais essaie de me montrer deux ou trois fois par semaine. C’est une démonstration d’autorité, en quelque sorte. Faire passer le message qu’on est là et qu’on ne tolère pas le bordel, y compris devant les portes du collège.
Rérat, un grand couillon de troisième, attrape la casquette d’un autre élève et la pose sur la tête de Giselle Magnin, notre enseignante à moitié aveugle. Cette dernière sent vaguement qu’on l’a bousculée, elle beugle et s’éloigne, une casquette Nike de couleur jaune et de guingois sur le sommet du crâne. Ça éclate de rire. Celui qui s’est fait piquer sa casquette hurle un « Putain, sale bâtard ! », il rattrape la prof et tente de récupérer son bien. Giselle ne comprend pas ce qu’il veut, s’emporte, l’envoie paître avant de sentir la casquette, de la saisir et de la balancer par terre. Témoin de la scène, je m’en amuse. C’est con à dire, mais les gamins sont marrants, ils se chambrent, s’envoient des vannes à longueur de journée et ont une seule ambition : faire éclater de rire leurs trois potes les plus proches. À côté d’eux, les adultes en général et les enseignants en particulier sont sinistres. Pas un pour rattraper l’autre, apporter un coussin péteur en conseil de classe ou balancer une bombe à eau sur le dirlo.
Bon, eh, attention, je critique pas : moi, c’est pareil.
J’ai l’attitude du CPE. Juste, cette nostalgie du temps où je n’avais pour objectif de la journée que de planter des buts au foot, entre midi et deux. Échanger un regard avec une ou deux filles de la classe, regard que quémandent une horde de petits mecs à la moustache duveteuse et à la barbichette aussi soignée que du poil aux pattes. Un horizon simple, des objectifs clairs, quoique inatteignables. C’est tellement simple, un garçon. Un adolescent. Il se pâme devant les filles et cela lui suffit, ou presque. Il ne reste qu’à le nourrir, lui payer sa licence de foot, et il ne vous emmerde plus.
Oui, c’était vraiment bien, les années collège.
Nettement moins fun maintenant qu’il s’agit de mon gagne-pain. Alors que le petit Loukhiar s’amuse à jongler avec une orange récoltée à la cantine ce midi, Coutenay se joint à lui et s’improvise ainsi un tennis-ballon-orange au milieu de la rue. Ces deux-là sont les stars footeuses du collège. Je les vois jouer régulièrement et je ne connais personne qui jouait aussi bien à leur âge. C’est bête à dire, mais si j’avais un conseil à leur donner, ce serait de faire du foot plutôt que des études. Je me dois toutefois d’intervenir, car un bus de ramassage scolaire se pointe et ces deux couillons vont bloquer la circulation. Ce sont de bons gamins : un simple « Loukhiar ! Coutenay ! » suffit à leur faire rejoindre le trottoir, non sans continuer leurs jonglages à l’orange.
Et c’est au milieu de ce foutoir que je reçois l’appel que j’attendais.
Nous sommes vingt-quatre heures après mon entrevue avec l’avocat Paulin Fanon. C’est lui. Je décroche, zappe toutes les formules de politesse et demande :
– Alors ?
– C’est bon, monsieur Morel.
– Sûr ?
– Oui. Le commissaire Martin est en garde à vue depuis deux heures.
*
Morrade nous impose un exercice un peu chiant. À deux, sans gants ni protège-dents, nous devons toucher les genoux de l’autre. C’est pour travailler la mobilité, la dextérité et la vitesse. Les feintes de corps aussi. Bref : tout ce dont a besoin un boxeur. Il a bien sûr raison mais, concrètement, ça soûle. Je suis avec un nouveau dont je n’ai pas retenu le prénom. Il est militaire. J’ignore si cela procède de son logiciel, mais il n’attaque jamais. Il attend. Je n’aime pas attendre, j’attaque et il esquive, il me baise la gueule ou, plutôt, le genou. Je reviens pourtant à la charge, sans cesse. Je préfère perdre en attaquant plutôt que gagner en me contentant de contre-attaquer. Qui de nous deux a raison ? Sur le papier, moi, évidemment. En pratique, pas moi du tout.
Je viens de prendre un coup de boule. Disons que je me suis pété contre son front en attaquant tête baissée. L’arcade, du sang, pas grand-chose. Je me retire malgré tout, récupère du PQ aux toilettes et l’applique contre la plaie. Retour dans la salle, je m’assieds sur un banc en bois, sous la photographie grandeur nature de Jean Josselin, première gloire bisontine de boxe anglaise, champion de France et d’Europe dans les années 1960. Mes condisciples sont toujours deux par deux, en combat cette fois.
Les casques.
Les gants.
Les protège-dents.
Chacun tourne sur lui-même en piétinant. Tous singent les vrais athlètes visionnés sur YouTube, tendent le bras avant pour des jabs poussifs, encaissent sur les épaules ou le ventre, sans grands dommages. Ils se débattent, inoffensifs, et me font penser aux arbres de la forêt qui s’envoient des messages à la vitesse d’un centimètre par minute. Comme Réda. Cela fait des années que le message lui a été envoyé : « Quitte Planoise, mec ! » Il l’a reçu trop tard. Et quand bien même, il n’aurait pas pu suivre ce conseil. Pas fuir. Pas courir le monde. Ses Nike étaient plantées dans le sol de la cité aussi fermement que les racines des arbres.
Réda, en prison, attend son procès. Il est confiant, son avocat est confiant, je suis confiant. Il n’est plus inquiété maintenant que par le volet stup. Il a fait exactement ce que je lui ai dit de faire, il est passé aux aveux. Mais… attention les aveux !
Réda a avoué être le charbonneur en chef du four de la rue du Piémont.
Réda a avoué bénéficier d’une protection au niveau de la police judiciaire, grâce à laquelle il était prévenu des descentes éventuelles. Réda a précisé que cette protection lui était assurée par le commissaire Éric Martin, qui en profitait au passage pour en croquer. J’aurais bien aimé être dans le bureau du juge. Je sais que Réda aurait pu être comédien dans une autre vie. Toujours est-il qu’il a chargé Martin, l’accusant de prendre ses petites enveloppes régulièrement. Il est allé jusqu’à le décrire comme étant le boss. Et en effet, si ce n’était pas le cas, quel intérêt aurait-il eu à descendre les frères Traoré ?
Oui.
On est allés jusque-là. Cela n’a évidemment pas été facile à faire avaler au juge. Maître Fanon m’a rapporté que, dans son bureau, on était plus proche d’un conseil de discipline au collège que d’une séance d’aveux dans une affaire criminelle. Pas pris au sérieux, Réda. Incrédule, le juge. Et finalement sidéré, le juge. Sidéré, lorsque Réda a évoqué des preuves matérielles. Sidéré, le juge, au moins autant que Martin lui-même, lorsque ses collègues ont dû procéder à une perquisition à son domicile. Ils ont trouvé devinez quoi ? Un sweat avec des résidus de tir sur la manche droite, sous la bâche qui recouvrait les planches en teck de la future terrasse. Ils ont aussi trouvé le Smith & Wesson ayant servi à tuer les frères Traoré.
Pour charger définitivement le commissaire, j’avais ajouté à ce package 10 kilos de shit et 5 000 euros en liquide.
Fin de la partie.
Échec et mat.
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