Shit !

Jacky Schwartzmann · Chapitre 17 sur 42

Pages du PDF

Shit !

14 - Uber shit

14

 

 

Uber shit

 

À la vie scolaire, gros bordel habituel de la récréation. Une bonne dizaine de gamins agglutinés au comptoir des pions, qui pour récupérer la caisse des croissants pour la vente, qui pour gratter un ballon de foot, qui pour venir justifier une absence. Farid est à la manœuvre, accompagné de Pierre. Tellement gentil, Pierre… Étudiant en psycho, un look pas de look, des cheveux longs pas forcément très propres et une naïveté de classe internationale. Les gamins adorent avoir affaire à lui parce qu’il gobe tout, vraiment tout. Ils ont par ailleurs compris à quel point il avait bon fond et rivalisent d’explications tristes pour justifier leurs retards. « Je suis à la bourre, ma mère est morte ce matin », « Hier j’étais pas là, j’ai géré mon reup en plein delirium tremens »… Tout. N’importe quoi. Ça passe. J’ai aussi repéré que d’autres surveillants abusaient de lui pour esquiver des corvées. Aurélie elle-même, notre docile petite minette en master de droit, lui a une fois fait le coup de l’extinction de voix, afin qu’il la remplace en étude surveillée. Je ne m’en suis pas mêlé. Pierre est adulte : s’il se laisse embobiner, tant pis pour lui.

En passant, j’entends que Fatou, une gamine de quatrième sympathique, débordante d’énergie, explique avoir dû s’occuper de sa tante. Elle a beaucoup d’enfants, elle est malade, la chimio c’est vraiment dur. Je n’ai pas le temps d’intervenir que Farid s’en charge :

– C’est laquelle, ta tante qu’a un cancer ? Je crois que je les connais toutes, j’ai pas l’impression qu’il y ait eu une perte de poids, récemment.

Gros coup bas. Fatou s’emporte :

– Comment tu parles de mes tantes, genre elles sont grosses ?

– Mince, excuse-moi, je t’ai vexée. Tu sais quoi ? Je vais aller voir Astou, c’est la plus jeune, hein, c’est ça ? Je vais lui dire que tu m’as annoncé, pour son cancer, et que je lui souhaite de s’en sortir.

– Oh, ça va.

– Fais attention au mauvais œil, Fatou. Raconte pas n’importe quoi.

– C’est quoi, le mauvais œil ? veut savoir Pierre.

– T’occupe. Surveille les croissants, y en a qu’essaient de se barrer.

Fin de l’échange. Fatou regarde ses chaussures. Pierre regarde les croissants. Je suis obligé d’admettre que j’aime bien le style de Farid. Quel est son style ? L’autorité. La simple et bête autorité qui fait avancer les élèves dans le bon sens. Tous les professeurs qui vivent mal leur profession, ici, sont ceux qui en sont dépourvus. Ils viennent geindre dans mon bureau, implorer qu’on leur octroie des surveillants pour les assister pendant leurs cours, regrettent le temps d’avant, où les élèves étaient plus dociles. Les gamins ont peut-être pris un peu d’assurance, et encore. Le vrai problème, c’est la poigne. Ceux qui n’en ont pas sont condamnés à une carrière dans le stress et les larmes.

Un enseignant n’est pas là pour éduquer, il est là pour enseigner.

Dans la vie normale. Sauf qu’ici, c’est Planoise, et vous êtes bien obligés de faire les deux. C’est dur, c’est le réel. Et Pierre, qui écoute et croit les conneries de Fatou, ne lui rend pas service. Pierre est, de toute façon, inadapté à cet environnement. Il a à peu près autant de chances de survie qu’une girafe sur un kayak au milieu de l’océan. Pierre est ce qu’on appelle un toubab faible. À sa décharge, nous sommes tous devenus un peu mielleux. Tous, nous arrondissons les angles afin de ne pas heurter, de ne pas vexer. On ne s’engueule plus, on ne plaisante guère, c’est le règne des chouquettes et du lait d’amande. On est passés de JoeyStarr à Vianney.

Mais pas ici. Pas à Planoise. Encore moins au collège. Farid ne prend pas de précautions de langage, il est dur, ferme, il chambre lorsque la situation l’exige et y va fort. C’est la seule et unique façon de se faire respecter, et se faire respecter représente la survie en milieu sinon hostile, du moins acide. L’acide de ces rues de cités où invectiver et se foutre de la gueule des autres est naturel. Si on ne charrie pas, on est mort.

*

Le dimanche, jour du Seigneur, jour de repos, même pour le shit.

Sauf pour Myriam et moi. Je suis descendu à 6 heures du matin sous la baignoire récupérer un paquet de 5 kilos pour la semaine à venir. Myriam emballe consciencieusement les bouts que je coupe. C’est chez elle, cette fois, que nous procédons. En fond sonore, la radio NRJ. Insupportable. Des crétins défilent, s’enchaînent, coincés entre deux plâtrées de publicités. La musique est totalement merdique et peu importe finalement, puisque nous ne l’écoutons pas. Cette station sert à faire croire qu’il y a de la vie dans les pièces où il n’y en a pas.

Je repense à Farid et à la façon dont il a recadré la jeune Fatou. En une seule et même réplique, il a réussi le tour de force d’être à la fois misogyne, raciste et grossophobe. Pourtant, il a retourné la gamine comme une crêpe. Prise en faute, elle s’est écrasée. J’ignore si c’est parce que Farid est arabe qu’il a le droit de sortir de telles horreurs. Avec lui, ça passe. Ou parce qu’il est planoisien, tout simplement. Toujours est-il que je commence à apprécier ce mode de communication. C’est clair, c’est net. Les gens de banlieue, les prolos en général, ne s’embarrassent pas de fioritures, de politesses exagérées et fausses. Ils cassent, clashent, s’emportent et redescendent aussitôt, montagnes russes de la parole. Il faut simplement accepter de se faire rembarrer, casser, chambrer, et être prêt à dégainer très vite pour rendre la pareille.

Nous avons quasiment achevé de débiter le bloc de shit de 5 kilos.

Je ne peux m’empêcher de lancer une petite pique à Myriam. Parce que ça m’a travaillé, tout de même, ces jours-ci.

– Pourquoi tu m’as pas demandé avant d’en parler à Samia ?

– Ben, et toi, tu m’as demandé avant d’en parler à ton frère ?

– Je ne lui ai rien dit. Juste demandé de blanchir du cash.

– Ah ouais. Et comme il est con, il a pas compris que tu faisais des trucs pas clairs. Je t’ai dit de venir à l’assoce pour que tu la rencontres, justement. Pour que tu voies avec qui j’ai partagé le secret. Je ne te l’ai pas dit de façon explicite, j’ai préféré être un peu plus subtile : féminine, quoi…

– Oh, ça va.

– Et tu m’as présenté ton frère, toi ? Je peux avoir confiance en lui ?

Je ne réponds pas. Réfléchis. Me dis que c’est pas plus mal si on se parle franco, Myriam et moi. Je veux en profiter pour clarifier certaines choses, rapport à l’argent. Nous sommes bien partis pour gagner chacun un peu plus de 11 000 euros par semaine, j’ai cru comprendre qu’elle versait pas mal d’argent à droite à gauche et je voudrais m’assurer que tout est réglo entre nous.

– J’voulais te demander, Myriam, pour l’argent…

– Oui ?

– Tu donnes tout à des gens ou… ?

– J’ai gardé 2 000 euros, j’ai filé 2 000 à Samia. Et on a partagé 7 000 balles entre trois familles. Gros besoins ponctuels. Et toi ?

– J’t’ai dit, je me suis arrangé avec mon frangin. Son restau fait lessiveuse. Enfin, comme toi, je prends 2 000 et je file 2 000 à Simon. Il me reste 7 000 et j’aimerais participer, moi aussi. Aider des gens, quoi.

– OK. C’est super, Thibault.

– Et j’ai aussi réfléchi à…

– Tu réfléchis beaucoup, dis donc, me coupe Myriam.

– Ouais, moque-toi… On va aller jusqu’où comme ça ?

– Comment ça ?

– On est dealers, toi et moi, Myriam ? C’est ça ?

– On a un stock à écouler. Et des gens dans le besoin. À Planoise, tu le sais comme moi, ils sont des milliers.

– Tu vois ça comment ? On constitue une sorte de… pot commun ?

– Ce serait génial, oui. On se prend nos 4 000 chacun. Toi, tu partages avec ton frangin. Moi, je partage avec Samia. Avec le reste, on arrose ceux qui en ont besoin.

Calcul mental rapide. On dégage pas loin de 14 000 euros par semaine pour cette cagnotte d’un nouveau genre. Plus de 50 000 euros par mois à distribuer. De quoi remporter le prix Nobel de la générosité, s’il existait. Myriam se met à l’abri, Samia également. Je me mets un petit paquet de côté, je sauve le restaurant de Simon et nous jouons les Robin des bois. Tout cela est si cohérent que je ne trouve rien à y redire.

À un peu moins de 11 heures, nous avons fini le job. Je descends et vais placer 500 grammes de came dans l’entrée de l’appartement en face du mien, notre four. Je cache les 4,5 kilos restants dans mon freezer – assez de barrettes pour la semaine. Je sors l’argent, ponctionne les 4 000 euros que je vais donner à Simon pour garnir son tiroir-caisse, et remonte donner le reste à Myriam.

– Voilà, 7 000, je lui dis. Ma participation aux bonnes œuvres.

– Super, Thibault. On fait vraiment un truc bien, là, tu sais.

– C’est vrai.

– Même si je sais très bien que si toi tu le fais, c’est pour être bien vu de Samia, parce qu’elle te plaît, hein…

– Mais non !

– Mais si. Allez, c’est pas grave, ce sera notre secret.

– Ouais, bon, allez, d’toute façon je pourrai pas te convaincre. Je vais manger dans le restau de mon frère là, ça te dit de venir ?

– C’est quel genre de restaurant, ton frère ?

– C’est le genre pas mal, je réponds.

*

J’ai vu en cours de sociologie que l’homme est un animal social doué – oui, doué – de schizophrénie. La situation, votre propre statut, jusqu’à vos habits : tout participe à votre personnalité. Des types un peu réservés ou timides dans le privé se révèlent intransigeants et durs dès lors que vous les placez à la tête d’un service. Parce qu’ils ont pour eux le poids de la fonction. Si vous évoluez dans votre milieu naturel ou dans un milieu hostile, vous serez différent. Si vous êtes dans un pays étranger, n’en parlons pas. Vous ne vous reconnaissez pas vous-même. L’animal social s’adapte, c’est aussi bête que cela. Il s’agit d’une sorte de darwinisme en temps réel.

Myriam et moi entrons dans le restaurant de Simon comme si nous étions dans un pays étranger. À la différence près que Myriam ne semble pas gênée, mais comme chez elle. Elle serait même plutôt amusée par la situation. Je passe le premier et me présente devant Simon, qui nous accueille en faisant à moitié la gueule. Je ne comprends pas. Il nous aiguille rapidement vers la petite table au coin, ma niche, nous apporte deux coupes de champagne et repart.

Myriam se concentre sur la carte. « Il n’y a pas les prix ? » Je me souviens que dans ce genre d’établissement la carte avec les prix est entre les mains de l’homme, c’est de la galanterie de base, déplacée à notre époque, peut-être. Je le dis à Myriam qui, loin de s’offusquer, me répond du tac au tac que du coup c’est moi qui invite. Grand sourire, elle lève sa coupe de champ’ devant elle, je l’imite, nous trinquons, et elle en boit une grosse gorgée. Elle regarde ensuite autour de nous et remarque que la clientèle fait penser à un EHPAD. Elle boit encore une gorgée puis s’éclipse aux toilettes pour se laver les mains. À peine Myriam disparue, Simon fond sur notre table.

– Tu fais quoi, putain, Thibault ? me lance-t-il sans préambule.

– Quoi ?

– C’est qui, cette femme ?

– C’est ma voisine, pourquoi ? On est potes.

– Putain, fait Simon, visiblement très soulagé. J’ai cru que…

– Qu’on était ensemble ?

– Ben ouais. Et comme t’as plein de fric, là, je sais pas ce que tu fais, enfin tu vois, quoi…

– Alors je te rassure tout de suite : Myriam n’est pas une femme fatale qui en veut à ma fortune.

– Putain, la revoilà. Je file.

Lorsqu’elle me rejoint, je suis incapable de masquer le sourire crétin qui me dévore tout le visage. Myriam, qui me connaît pas mal dorénavant, veut savoir.

– Quoi ? elle fait, sur la défensive.

– Nan, c’est rien, c’est juste mon frère, Simon…

– Qu’est-ce qu’il a ?

– Il a cru que… t’étais une sorte de cougar avec moi, tu vois.

Myriam éclate d’un rire que je découvre et qui est ultracommunicatif. Un rire cadeau, ou un rire virus, au choix. Je me bidonne à mon tour. C’est certainement ce qui est le plus déplacé et impoli dans un restaurant gastronomique : rire fort. Et on s’en contrefout.

Nous avons passé un moment extra, Myriam et moi, sans même évoquer nos affaires en cours. Nous avons surtout parlé de Planoise, de l’association Avenir et du parcours des filles dans la cité, qui, d’après Myriam, réussissent mieux que les garçons. Ce qui ne représente toutefois pas forcément une bonne nouvelle. Si les filles sont meilleures à l’école, c’est surtout parce qu’elles sont surveillées et n’ont pas le droit de sortir aussi librement que les garçons. L’école devient l’horizon à atteindre pour quitter ce monde de cons. Myriam pense aussi que le patriarcat ancestral veut que les gamines soient élevées dans l’idée d’être dociles et bonnes à l’école. C’est comme ça. Un garçon cancre, c’est marrant ; une fille cancre, c’est déviant. Elle a raison. Je le vois au collège. Le revers de la médaille, c’est que le logiciel des filles leur sert jusqu’au bac, pour les desservir ensuite. Parce que, après le bac, c’est la vraie vie, et leur docilité les handicape par rapport aux garçons. Elles sont moins offensives lorsqu’il s’agit de décrocher des tafs et/ou des promotions.

La clientèle partie, Simon nous rejoint avec trois cafés et deux barquettes en aluminium aux rebords repliés sur un couvercle en carton. « Pour vous deux. Risotto aux truffes. Je vous ai mis aussi des noix de Saint-Jacques poêlées. » Je soulève le couvercle de l’une des barquettes, pour constater qu’elle contient assez de risotto pour nourrir une équipe de rugbymans. L’odeur de truffe monte et m’emplit les narines, le cerveau, les poumons, le cœur. Myriam, gênée, commence par dire qu’elle ne peut accepter, et Simon balaie son objection d’un revers de main. Ça lui fait plaisir. Et puis, précise-t-il, il a beaucoup de stock, c’est ça ou alors la poubelle. Ce que Myriam ne sait pas, c’est que Simon a dû, comme je le lui avais suggéré, commander des matières premières en adéquation avec ses recettes. Pas les recettes de cuisine, entendons-nous bien : les recettes de pognon. Le cash que je lui ai versé et avec lequel il a bourré son tiroir-caisse. Voyant que Simon peine à expliquer à Myriam pourquoi il achète de la bouffe qu’il doit ensuite jeter, j’interviens :

– Tu peux parler devant Myriam, Simon. Elle est au courant.

– Ah, fait Simon. C’est très simple, je dois acheter des provisions comme si mon restaurant était blindé, ce qui n’est pas le cas. Alors je fais des doggy bags. Mon congèle est plein à la maison. Celui des parents aussi. J’en refile à mes voisins. Mais j’ai dû foutre à la poubelle je ne sais pas combien de kilos de dos de cabillaud, des pièces de bœuf, des lobes de foie… Franchement, ça me fait mal au cœur.

– J’imagine, oui, répond Myriam. Pour un restaurateur, ça doit être douloureux.

– J’en filerais bien aux Restos du Cœur, mais j’imagine qu’il faut rester discret ? Et au fait, ça va durer combien de temps, Thibault ?

– Ça peut durer un peu. Mais c’est pas un problème, non ? L’essentiel est que tu fasses tourner la boutique.

– Oui, c’est sûr…

– Dites, Simon, ajoute alors Myriam, juste une question… Vous seriez capable de faire les mêmes recettes avec… de la viande halal ?

– Euh… sans doute. Pourquoi ?

OceanofPDF.com