Shit !

Jacky Schwartzmann · Chapitre 4 sur 42

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Shit !

Première partie - Des capacités mais aucun travail

PREMIÈRE PARTIE

 

DES CAPACITÉS MAIS AUCUN

TRAVAIL

 

Tout se ramène à ceci : gagner ou perdre. On ne reste jamais stationnaire.

Car ne pas bouger, c’est commencer à perdre.

François Mitterrand

 

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Enculés d’Albanais

 

C’est pour ne jamais devenir comme Frédéric Blanchard que j’ai choisi de ne pas être enseignant. Nous avons pourtant de nombreux points communs. Nous sommes tous deux de gauche, lui France insoumise, moi modeste socialiste. Nous consacrons tous deux notre carrière, pour ainsi dire notre vie, à la jeunesse. Nous sommes tous deux de fervents républicains, amoureux de notre pays, la France. La différence ? Il pue de la gueule.

Je le soupçonne de chiquer des chaussettes sales.

Ses fringues aussi puent de la gueule. Pantalon en velours côtelé, chaussures Paraboot à rebord et coutures apparentes, chemise blanche, veste de marin informe. Frédéric porte un uniforme. Ensuite, c’est dans la tête : il est toujours fâché. Révolté. Ulcéré. Il fait tourner dans son cerveau surchauffé des gimmicks révolutionnaires, on dirait DJ Staline : le ministre de l’Éducation nationale est un nazi qui dispose d’une administration complice dont la principale obsession est d’augmenter les effectifs des classes ; tous les gouvernements, depuis 1983 et le tournant mitterrandien de la rigueur, sont vendus au grand capital ; les Arabes sont les nouveaux prolétaires ; les flics sont des chiens. Amen.

Cela dit, seules deux choses priment réellement à ses yeux : le combat et lui-même. Frédéric aime combattre et aime surtout se regarder combattre. Persuadez-le que les tomates sont des êtres vivants comme les autres et il voudra interdire le gaspacho, il deviendra gaspachiste. Il est de toutes les causes : Antifa, #Me Too, LGBTQIA+, veganisme… Frédéric est le sauveur de l’humanité, le Che des HLM, le Trotski des salles des professeurs. Le problème, c’est que c’est une façade. Car ce qui l’intéresse surtout, c’est d’être vu ainsi. Il est d’un tel narcissisme qu’il préfère parler à la place des opprimés qu’il prétend défendre. Pour être vu. Pour satisfaire l’ambition d’une vie : être dans L’Est républicain demain matin. Ou, réussite suprême, passer aux régionales sur France 3 Bourgogne-Franche-Comté.

Frédéric est un cuistre qui n’a jamais réalisé qu’il était exactement tout ce qu’il déteste : un dominant. Quinquagénaire, blanc, hétérosexuel. Voilà son grand drame : il est dans le bon camp. Il donnerait tout ce qu’il a pour être une victime et, enfin, se battre en vrai.

Frédéric est un con qui, de temps à autre, voit juste dans le cœur des gamins. Cela a été le cas lorsqu’il m’a alerté sur la situation de la petite Dounia Belhabchia : « La gamine veut s’orienter vers un CAP sanitaire et social. Elle veut faire aide-soignante, c’est n’importe quoi, elle a d’énormes capacités. Il faut convoquer les parents et leur imposer un passage en seconde générale ! » Imposer des choix au nom de grandes idées, certes généreuses, a été pas mal tenté au cours du vingtième siècle, pour des résultats assez mitigés. Je me garde bien de le faire remarquer à Frédéric, qui, je n’en doute pas, me rappellera mes sympathies socialistes, mon jeune âge et ma prise de poste tellement récente. Et puis comment lutter contre quelqu’un qui ne veut que votre bien ? Quelqu’un qui sait, lui, ce qui est bon pour vous ? Ce qui est bon pour la petite Dounia ? On ne raisonne pas un dogmatique, un conformiste, un enkysté, bref : un encarté. On ne le contredit pas, sous peine de l’entendre étaler son bon sens. Les pédophiles, les djihadistes et les élus LR ont eux aussi du bon sens, et on ne les écoute pas pour autant.

*

Ce n’est pas tous les jours que l’on doit reprendre un élève pour ses bons résultats. C’est même une première. J’ai beau réfléchir, cela ne m’est pas arrivé avant aujourd’hui. Je ne suis en poste que depuis trois mois, je n’ai même pas une année scolaire pleine dans le curriculum, pourtant j’estime que la situation ne se présentera pas souvent. Dounia, élève de troisième, dernière d’une fratrie de quatre enfants, est mon élue. Première de sa classe, passionnée de biologie, énormes capacités en mathématiques et attitude irréprochable. Décidément, le métier de CPE est surprenant.

Dounia est une adolescente lambda qui a fort à faire avec son physique. Elle appartient à une caste de pestiférés dans la cour d’école : celle des gros. Grosse, en l’occurrence. Les enfants sont les pires des salauds pour tout ce qui touche au physique, c’est injuste, c’est comme ça. Ici, l’apparence physique revient presque à un crime contre l’humanité. Elle divise, en tout cas.

Dounia a un regard à la fois craintif et délicat, il se pose doucement sur les choses et les visages. On ne le sent pas, pourtant il est là. Elle a un regard sain, correct. C’est drôle, mais on se trompe rarement avec les yeux. ADN de la bonne âme ou, à l’inverse, de la carne. Et Dounia donc, c’est bon. Son attitude corporelle entière dénote une grande timidité. Les épaules en boule et la tête basse, les mains qui triturent les manches à peine trop longues d’un sweat à capuche Adidas : Dounia est persuadée qu’elle me dérange et me fait perdre mon temps. Du haut de ses quatorze ans, elle a parfaitement intégré les notions d’habitus, d’héritage culturel et de reproduction sociale. Je doute qu’elle ait lu Pierre Bourdieu. Elle l’a pratiqué. Elle pense évoluer dans une société d’Ancien Régime, une société de titres et non de mérite. Les titres sont invisibles mais bien présents : dans les crânes. Et se pose, évidemment, le problème du réseau. Une petite rebeu de Planoise n’a pas de titre et son réseau se cantonne à son entourage. Elle se pense destinée à devenir vendeuse dans une boutique de fringues ou de smartphones, tandis que ses frangins seront techniciens fibre pour SFR ou encore mécaniciens chez Speedy. Quant aux fonctions que l’État propose, on privilégiera, là encore, le low cost. Aide-soignante, donc.

Je veux casser cette vision qu’elle a de la société. Et j’ai une bonne nouvelle pour Dounia : nous ne sommes plus sous l’Ancien Régime. À charge pour moi de la convaincre. J’ai gagné un peu de terrain en lui faisant remarquer et admettre qu’infirmière, déjà, c’était un peu mieux qu’aide-soignante. Étape suivante, maintenant :

– Tu sais ce qui m’a toujours énervé avec les enfants, Dounia ? Les petits garçons veulent être médecins, les petites filles infirmières. Tu trouves ça normal, toi ?

– Je sais pas.

– Bien sûr que non. Il faut oser vouloir être médecin, tu comprends ? Et toi, avec tes capacités, je veux que tu sois ministre de la Santé. C’est ce que tu dois viser. Tu n’as pas le droit d’abandonner à ton âge.

– Mais les études, monsieur Morel ? On ne peut pas, c’est trop long…

– Dounia, arrête de croire que c’est impossible. On peut se parler très franchement, toi et moi ?

– Oui.

– Les métiers d’avocat, de professeur, de commissaire de police ou de médecin sont pour toi aussi. On y accède grâce à des examens écrits anonymes : pas de discrimination ou de racisme possibles à ce stade. OK ? Les limites, elles sont d’abord dans ta tête. Tu bosses, tu passes un concours ou des examens, tu gagnes. Première chose. Ensuite, les études…

– Mes parents ne pourront pas m’en payer.

– Payer médecine ? C’est une faculté, Dounia. Il n’y a que des frais d’inscription. Tu fais un job d’été, tu as tes frais d’inscription. OK, c’est injuste, les fils de bourgeois n’ont pas à se soucier de ça, mais on n’est pas là pour faire la révolution, on est là pour toi, pour parler de toi. Tes parents ne pourront pas te payer un petit appart d’étudiante : tu vas rester chez eux longtemps. Ils ne te paieront pas de voiture non plus : tu prendras le bus. C’est injuste, c’est comme ça. T’as pas envie de te faire adopter par des riches, non ? Ils sont très bien, tes parents ?

– Oui. Ils sont bien.

– Alors crois-moi, Dounia : tu vas faire médecine parce que tu es excellente et parce que c’est ce que tu veux. On n’a pas tous les mêmes cartes en main, c’est vrai : ça s’appelle la société. Ça s’appelle le réel. Je te dis pas que c’est le meilleur des mondes, mais t’es dedans, c’est le tien.

– Je comprends. Je vais réfléchir.

– Et ne te laisse emmerder par personne.

*

Comme tout le monde, des fulgurances racistes me traversent, me transpercent. Le racisme est un réflexe naturel contre des agressions, réelles ou supposées. Le racisme est une défense. Après, la raison intervient, régule. Légifère, en quelque sorte. Le cerveau reptilien est lepéniste, le surmoi humaniste. Ainsi, lorsqu’il m’arrive de penser de mauvaises choses sur mes voisins en raison de leurs origines, je m’en veux immédiatement. Je me régule. Cela étant dit, à mes yeux, les Albanais demeurent des enculés.

Les frères Mehmeti tiennent ce qu’on appelle communément un four, un point de deal. Jusque-là, rien d’extraordinaire. Planoise compte un peu moins de vingt mille habitants, c’est une grosse cité et les fours y sont nombreux. C’est d’ailleurs ce qui alimente des guerres récurrentes entre bandes rivales. C’est la sempiternelle histoire du territoire, qui gangrène les relations internationales et, accessoirement, la rue du Piémont.

Ma rue. Elle est composée de cinq ou six séries de bâtiments différents. Comme si on avait eu plusieurs architectes, qu’on n’avait pas été capables de les départager et qu’on leur avait demandé à chacun de dessiner son projet. Certains sont des gros cubes à sept étages, d’autres, plus ramassés, n’en comptent que cinq. Comme le mien, au tout début de la rue. J’ignore quand, j’ignore pourquoi, mais il a un jour été décidé que les immeubles de plus de dix étages, les tours, ce n’était pas bien. On a ainsi privilégié des petites structures. Pour faire plus cosy, moins parcage. Conneries. C’est toujours la même bêtise de croire qu’en agençant autrement on améliorera le sort des habitants. On repeint, on dresse des parcs de jeux pour les enfants, on ajoute des bancs par-ci par-là, on pense que cela suffira et on ne comprend pas que ce soit toujours le bordel.

Mon immeuble s’étale sur trois cages d’escalier. La 1, la 3 et la 5. Je suis de la 3.

Là où les frères Mehmeti squattent et tiennent commerce. Ce sont des porcs de capitalistes et le peu d’estime que j’ai à leur égard réside dans le fait qu’ils le sont en dehors des règles. En mode sauvage. Leur TVA est dans le Porsche Cayenne qui les rend si fiers et c’est là leur unique rébellion. Ces gens n’ont qu’un projet, qu’un but, qu’une quête : l’argent. Le commissaire Martin, de quelques années mon aîné et que je suis amené à côtoyer régulièrement, m’a dit une fois qu’un point de deal à Planoise pouvait rapporter dans les 5 000 euros par jour. Pour certains, beaucoup plus. On comprend mieux les kalachnikovs.

Toujours est-il qu’un four s’apparente à une tour imprenable. Vauban, version sauce samouraï. Il faut bien comprendre que l’immeuble est à eux, physiquement, concrètement. Deux ou trois choufs – entendez des adolescents en scooter – sillonnent en permanence le secteur. Si le moindre flic débarque, les téléphones portables se mettent en branle et le four en sommeil. Au premier étage, un appartement équipé d’une porte blindée a été réquisitionné et transformé en officine. Défilé permanent dans l’escalier, la clientèle, une file indienne comme en rêverait tout professeur de collège. Et dehors enfin, à l’entrée de l’immeuble, assis toute la journée sur une chaise de camping Decathlon, celui qui filtre les entrées. Aussi incroyable que cela puisse paraître, ce type exige des habitants un justificatif de domicile pour accéder à l’immeuble. Il a ses têtes de Turcs, dont je fais partie.

J’ai emménagé ici un dimanche, il y a un peu plus de trois mois. Dimanche, jour off. Dès le lundi, j’ai fait la connaissance de ce jeune homme qui m’a expliqué les règles, ses règles, sa règle en fait, pour être tout à fait précis : personne n’entre dans la cage sans son accord. Si j’habite là, je dois le prouver en fournissant un justif. J’ai tenté de m’insurger, j’ai été récompensé par une gifle. Je n’avais jamais été à ce point humilié, dans ma vie d’adulte. Mais depuis, je ne me suis plus jamais déplacé dans Planoise sans une facture ENGIE.

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