Shit !

Jacky Schwartzmann · Chapitre 14 sur 42

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Shit !

10 - Mister Freeze

10

 

 

Mister Freeze

 

J’ai confié les 900 euros qui me restaient à Amir, pour la porte blindée.

Décidément, cet homme est un saint pour qui se lance dans le trafic de stupéfiants. Un bricoleur, un vrai, un de ces types qui démontaient et remontaient le moteur de leur mobylette 103 SP à quatorze ans, qui peuvent refaire l’électricité d’une maison ou des joints de Placo. Ou nous débarrasser d’une porte blindée Fichet à la disqueuse. Après, Amir a percé une trentaine de trous à travers le chambranle de la porte, dans l’encadrement en béton, tous les dix centimètres environ. Il y a inséré de longues vis à métaux à tête hexagonale, renforçant ainsi l’ensemble de manière considérable. « Une porte blindée sur un chambranle maintenu avec quatre vis de merde, vos gars, c’étaient vraiment des bras cassés. » Admettons. J’ai appris il y a bien longtemps, pour avoir donné un coup de main une fois ou deux à mon père, qu’il ne faut jamais contredire un vrai bricoleur. Vous serez toujours à ses yeux un gueux du Leroy Merlin. Ainsi va la vie chez les bricoleurs, pour qui l’humanité est composée de trois catégories : les artisans, les bricolous et enfin les inutiles.

Amir a mis en place notre nouvelle porte, qu’il a renforcée à l’aide de deux plaques de métal, fixées sur chaque face et vissées entre elles. Enfin, il a monté trois verrous. En confiant les clés à Myriam, il lui a assuré que même des flics armés d’un bélier auraient du mal à en venir à bout.

Nous y sommes. Mardi, fin d’après-midi, je me suis installé à la fenêtre de la cuisine, une HK bien fraîche à la main. Il fait beau. Le soleil rase la surface de la terre et vient cogner contre les vitres. Je me sens comme un entrepreneur qui aurait mis toutes ses billes dans un projet, un start-upeur, un suppôt de Macron. Bref : tout ce que je déteste. En bas de l’immeuble, Réda a repris du service. Posé sa petite chaise de camping, sa petite thermos de café, ses Camel, son briquet, et c’est parti je filtre les entrées. Sans doute est-il encore un peu méfiant à l’égard de cette nouvelle organisation, avec ce boss fantôme. Mais il est bien présent. À 500 euros de salaire journalier, pas d’hésitation. J’ai appris entre-temps par Myriam que Réda devait effectivement nourrir toute sa famille. Son père a quitté la France pour le bled et une chatte de vingt-cinq ans d’âge, là-bas, à qui il a offert sa dot : le RSA. Son épouse, ses quatre enfants : rien à foutre. Réda, l’aîné, qui avait alors une quinzaine d’années et commençait à faire le chouf, n’a pas trop eu le choix de poursuivre dans cette voie. Sacrifié sur l’autel des services sociaux sauvages, mélange de Pablo Escobar et d’abbé Pierre. Âgé aujourd’hui de vingt-trois ans, sa mère sans emploi depuis toujours, Réda fait vivre la famille et permet ainsi à ses trois frères et sœur de rester à l’école. Peut-être qu’eux n’auront pas à faire le chouf. C’est un jeune homme dur, volontiers agressif, à peu près aussi brillant qu’une espadrille gauche, qui remplit le frigo chez lui et la box avec tout inclus : Canal +, beIN SPORTS, OCS, Netflix. Est-ce que je l’apprécie ? Pas énormément. Réda n’a aucune notion de civisme, encore moins de citoyenneté. C’est un mec prêt à tout, y compris et surtout à piétiner tout le monde et n’importe qui. Marcher sur les autres ne lui pose aucun problème. Je le comprends autant que je le déteste.

Seulement voilà, dorénavant il travaille pour moi, pour nous.

Sentant que je l’observe, Réda lève la tête vers moi et tend son majeur. Fuck.

Si tu savais, mon gars. Car non, Réda ne sait pas. Il ignore que je suis son nouveau patron. J’aimerais tellement le lui dire et, ainsi, lui faire ravaler sa morgue. Hélas, je n’aurai pas ce plaisir. Il en va de la survie de cette petite entreprise que nous avons montée, Myriam et moi, avec l’aide précieuse de son cousin Amir.

En tout cas, il n’y a pas assez de clients à mon goût. Le bouche-à-oreille n’a pas encore eu le temps de fonctionner. Je flippe. Nous devons sortir 1 500 euros par jour pour payer Réda, les deux charbonneurs, et les quatre choufs qui rôdent en scooter alentour. Je suis de gauche, communiste à mes heures, et m’en voudrais de ne pouvoir assumer le salaire de nos employés. Dans l’immédiat, je dois quitter mon poste d’observation avant que Réda trouve mon comportement suspect. Il a certes une sale mentalité, mais il dispose du vice de la rue, cet instinct qui fait parfois songer à un sixième, voire un septième sens. Réda est une chauve-souris dotée d’un sonar à connards et à embrouilles qui ne lui fait jamais défaut.

Réda, réglé comme une horloge atomique, ferme boutique à 23 heures. Je suis derrière ma porte d’entrée, l’œil collé au judas. Il a congédié les charbonneurs, refermé la porte et ses trois verrous, quatre serrures donc. Ensuite il dévale l’escalier, sans un regard vers mon appartement, confirmant ainsi qu’il est à cent lieues de m’imaginer dans la combine. Je me méfie, cela dit, de ce genre d’animal. Je sais qu’il doit rager de ne pas être tombé sur la came des Mehmeti et je le soupçonne de rester attentif, aux aguets, prêt à tout pour y remédier. Je pense qu’il va planquer dans la rue, voir qui vient relever les compteurs. Il ambitionne certainement de suivre la personne jusqu’au stock principal.

Tout faux, Réda.

Myriam et moi avons anticipé. Mais patience.

Je m’allonge sur le canapé du salon et mets La chaine L’Équipe. C’est l’émission L’Équipe du soir, animée par Olivier Ménard. Lui et sa clique débattent des derniers résultats du championnat de foot. C’est fou comme un sport aussi simple peut paraître complexe grâce à ces types. Ils analysent et élaborent des stratégies, connaissent tous les joueurs de chaque championnat important, les états de forme, les durées de contrat et les rémunérations. Il y a les plus intelligents : Vincent Duluc, Sébastien Tarrago ; le plus drôle et brillant : Nabil Djellit ; le grand sage : Gervais Martel ; et enfin le James Bond : le flamboyant Éric Blanc. Ils s’engueulent comme si la vie de milliers de personnes dépendait du PSG-OM du lendemain, ils soupirent et avouent leur incompréhension dès qu’un sujet sur l’Olympique lyonnais est lancé, ils pleurent et dépriment à l’évocation de l’AS Saint-Étienne. À les écouter, on oublie qu’on est juste un footeux. En tout cas, si je devais refaire ma vie, je serais journaliste à So Foot.

Il est 3 heures du matin. La sonnerie d’alarme de mon téléphone m’arrache à un sommeil profond, un sommeil sans rêves ni cauchemars. Un texto de Myriam m’avertit qu’elle est déjà en place, à la fenêtre de sa cuisine, avec vue sur le bas de notre immeuble et sa cage d’escalier. Puis : « La voie est libre. » Personne derrière un buisson, personne non plus ne planque dans une voiture sur le parking, de l’autre côté de la rue du Piémont.

J’ouvre ma porte d’entrée.

J’ai les doubles des quatre clés. Vite. Pas traîner. J’ai collé des pastilles de couleur sur chaque clé, pour gagner du temps. Rouge : cadenas du haut. Vert : celui juste en dessous. Jaune : le cadenas du bas ; et enfin rose, oui, rose, pour la serrure de la porte. J’ouvre et referme derrière moi, sans faire aucun bruit. Je pense n’avoir pas mis plus de trente secondes en tout. Je ramasse le sac en plastique contenant les invendus du jour et un autre plein de billets.

Sens inverse.

Sur ma table de cuisine. Première étape : vérifier que les loulous ne nous ont pas déjà enflés. Non. Aucunement. Bon début. En revanche, seulement 131 grammes ont été vendus. Pas bon. Notre masse salariale nous impose de vendre au moins 230 grammes par jour. Là, donc, on travaille à perte. Et je ne suis absolument pas fan du dumping.

*

Deuxième jour d’activité, seulement 154 grammes ont trouvé preneurs. Est-ce que les gens ont sérieusement décidé d’arrêter de se droguer au moment où Myriam et moi nous sommes lancés dans ce négoce ?

Troisième jour d’activité. Nous sommes jeudi. J’avoue, je n’ai pensé qu’à cela toute la journée au collège. Victime du stress du jeune chef d’entreprise. Je commence à toucher du doigt le logiciel des patrons, ceux qui ne peuvent s’empêcher d’ouvrir une boîte, qui ne rendent de comptes à personne d’autre qu’à leur comptable et au dieu Profit. L’obsession de la marge, ni plus ni moins. Parvenir à assumer les frais fixes et dégager des bénéfices. On peut le concevoir comme un jeu. C’est ce que j’essaie de faire. Une sorte de Monopoly en vrai dans lequel la rue de la Paix est remplacée par 100 kilos de shit et où la carte Chance peut devenir une garde à vue. La case prison ? Elle est bien là, je vous rassure. Mais pas pour moi. Je suis trop français, labellisé Jura, aussi blanc qu’une meule de comté affinée dix-huit mois. Fonctionnaire, de surcroît. Oh, bien sûr, tout peut partir en vrille. Le pire est un voisin discret qui s’invite sans qu’on le lui ait demandé. Pourtant, je suis persuadé d’être à l’abri. On me croira, moi, le CPE courageux qui évolue dans l’aquarium à requins.

Journée de boulot pliée, je rentre chez moi et constate qu’une file d’attente un peu plus fournie que les jours précédents s’étend au pied de l’immeuble. Des euros sur jambes. Et, tandis que je passe devant Réda sans le saluer, il m’apparaît que j’ai négligé un paramètre essentiel : le jeudi est le début du week-end pour les étudiants.

À un peu plus de 20 heures, je me pose à la fenêtre de la cuisine. Le flux a encore grossi. Je ne peux réprimer un sourire de satisfaction devant le spectacle des bagnoles, ce ballet qui s’organise plus ou moins bien sur le parking qui jouxte notre rue. La file des clients, parfaitement gérée par Réda, se déverse sur le trottoir, jusqu’à deux cages d’escalier plus loin. C’est comme du temps des frères Mehmeti. Je les ai vues, ces files d’attente, depuis que j’ai emménagé. Je le savais, que ça allait tourner fort. Âne que je suis, je n’ai pas ajusté le stock. Les charbonneurs ne disposent que des 500 grammes mis en place, la même quantité que les deux journées précédentes. Quel con !

Et ce qui devait arriver…

Je vois que cela s’anime en bas. Un des charbonneurs, descendu en catastrophe, glisse un truc à l’oreille de Réda et remonte aussi sec. Je vois Réda sortir son téléphone portable, puis ça bipe… dans ma poche de jean. J’ai juste le temps de reculer dans la cuisine. A-t-il entendu, en bas ? Est-il assez malin pour faire le rapprochement ? Je n’espère pas. Je ne pense pas. Moi, dealer ? Impensable.

Le texto de Réda est limpide : « 500 g presk fini. On fé koi ? »

Putain. C’est la merde. Tous ces clients, là, dehors, les poches pleines de billets. Des milliers d’euros sur pattes qui vont s’évanouir dans la nature. Et l’insatisfaction client ! Mon Dieu : l’insatisfaction client… Gamin, en classe de troisième, j’avais fait mon stage d’intégration dans une librairie, à Lons-le-Saunier. Le patron m’avait parlé de cette notion, qu’il présentait ainsi : « Un client content t’en ramène un ou deux autres. Un client mécontent t’en enlève dix. » Je comprends aujourd’hui l’importance de ce qui, à l’époque, m’était apparu comme une obsession de patron. Si tous ces jeunes gens, là en bas, repartent bredouilles ? Si tous racontent à leurs potes, demain, que notre four est nul et qu’à 20 heures il n’y a plus rien à acheter ? Si le téléphone arabe fonctionne comme il se doit ? Catastrophe industrielle assurée.

Je me mets dans la peau d’un petit soldat de la Macronie. Que feraient ces types ? Entreprendre. Innover. S’adapter. Ils ne perdraient pas la moindre seconde à peser des pour et des contre parasitaires et abscons. Je réponds à Réda par texto : « Envoie un chouf tram IDF dans 10 min. » Les sachets en plastique sous l’évier, derrière la poubelle. J’ai toujours vu maman ranger les sachets en plastique que la vie mettait sur sa route au même endroit, avec une sorte de jubilation. Genre, elle a bien niqué tout le monde sur ce coup. On a toujours besoin d’un sachet en plastique et elle, elle a sa réserve. Cela m’a souvent amusé et j’ai même pensé, certaines fois, qu’on frisait la déviance.

Qu’est-ce que j’ai fait à la seconde où je me suis retrouvé en appartement ?

Pareil. Mon stock de sachets. Et ce soir je suis bien content d’en avoir à portée de main. Merci, maman. Le freezer de mon réfrigérateur fait office de stock tampon. Il est rempli de barrettes. Dès que j’ai tout passé, nous recommençons, Myriam et moi : découpage, emballage. Là, je dispose de quasiment 1,5 kilo de shit en bouts de 3, de 5 et de 10 grammes. Je fourre le tout dans un sac cartonné, anses en tissu, de la marque Levi’s. Stylé. Parfait. J’enfile un sweat à capuche. Personne ne fait attention à moi dans l’escalier. La file d’acheteurs stagne, elle est figée, en attente. Certains commencent à marmonner, pas trop fort non plus parce qu’on n’est pas au McDo et qu’ici les tartes, ça vole. Je sors par l’arrière du bâtiment, évitant ainsi Réda. J’arrive dans ce que les gamins de l’immeuble appellent le champ, à savoir un espace vert, plat, délimité par des bosquets et qui ne sert quasiment qu’au foot. Si on tire tout droit, à quatre cents mètres, c’est le centre commercial d’Île-de-France.

C’est drôle, cette adrénaline qui monte en moi.

J’évolue dans Planoise, sweat-à-capuché, avec 1,5 kilo de cannabis sur moi. Rien dans ma vie ne m’a préparé à accomplir ce genre d’action. Mais j’aime ça : j’aime ça, putain. Sentiment étrange et diffus de me trouver dans GTA, seul contre tous, il y a cette ville, il y a moi, et un jour je serai tout au-dessus. Patron. Don Thibault !

Oui, sauf que non.

Cinq adolescents qui rouillent sur un banc, dans le champ, m’avisent et se lèchent les babines mentales. Dans leur esprit je représente bien plus un divertissement qu’une proie, mais peu importe : ils ne vont pas laisser passer l’occasion de communiquer avec le petit Blanc perdu que je suis. Un Noir, quatre Arabes. À peine dix-huit ans. Je ne suis plus un être humain, je suis un babtou. Entendez, toubab, le Blanc qui se perd dans un pays africain francophone.

Je ne dévie pas de ma route. Ce serait pire. Je passe devant eux.

Ils vont me fracasser. Je le sais, ça me brûle la colonne vertébrale. Et puis… rien. Dingue. Tout juste lancent-ils un coup d’œil à mon sac Levi’s. J’entends qu’ils parlent de Parcoursup et de galères liées à l’orientation scolaire. Je capte tout de même qu’un des quatre Arabes me désigne du menton et dit aux autres : « Mate Beyoncé, elle s’est perdue. » Ils se marrent. Si je n’étais pas en pleine livraison et en stress, certainement que je rirais de la vanne moi aussi.

Cinq minutes plus tard, un des choufs s’arrête en scooter au tram à Île-de-France, je lui tends le sac Levi’s, la tête planquée sous la capuche. Et je trace. Je rentre. Je passe par l’arrière du bâtiment. Escalier. Chez moi. Putain de mission accomplie.

J’éprouve un sentiment de plénitude.

Je suis ici à ma place. Je gère. Demain je vais raconter mes aventures à Myriam et, oui, je le sais, je serai fier de moi et elle dira que j’aime bien me la raconter. Elle aura peut-être raison. Un petit quart d’heure plus tard, je reçois un texto de Réda : « Chocolat reçu. C’est congelé, bordel ! » Je réponds : « T’as qu’à dire que c’est du shit Mister Freeze. M’emmerde pas. »

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