Singuliers voyageurs

Hélène Vachon · Chapitre 7 sur 29

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Singuliers voyageurs

Chapitre 7

 

— Il faudrait vraiment arrêter de fumer, Tom, déclara Olivia.

— Encore? fit Colin sans lever la tête de son livre.

Ils digéraient à qui mieux mieux, assis les uns en face des autres, engourdis. S’ils avaient pu s’isoler, ils l’auraient fait volontiers. Il était près de quatorze heures. Le compartiment était chaud et enfumé.

— J’en ai parlé au contrôleur et il me dit que j’ai raison, que vous devez pas fumer dans ce compartiment.

— Les nouveaux mariés ont tous les droits.

— Le contrôleur dit que non.

Il déposa son livre sur ses genoux et la regarda. Élisabeth eut l’impression qu’une haine sourde montait en lui, qu’elle mit sur le compte de la chaleur. Pour une femme qui n’a pas payé son billet, vous faites beaucoup de manières, disait le regard de Colin.

— Nous n’avons que quelques heures à passer ensemble, Olivia. Ma fumée ne peut pas vous déranger à ce point. Ni lui non plus.

Elle pinça la bouche de dédain. Colin soupira.

— Vous êtes le seul à fumer, alors pourquoi on...

Elle regarda tour à tour Élisabeth et Arnold, quêtait un signe.

— C’est trois contre un, dit-elle bravement. Quatre contre un, ajouta-t-elle en regardant Walter. Y a pas de raison pour que...

Mais il y avait ce silence, ces troupes qui refusaient de se mobiliser.

— Si on demandait aux autres ce qu’ils en pensent? proposa-t-elle.

— Volontiers.

Élisabeth griffonnait des notes dans un grand cahier. Fidèle à ses convictions, Arnold regardait dehors.

— La fumée vous dérange, Arnold? demanda Colin.

Arnold s’arracha à la fenêtre.

— Olivia a raison, c’est un compartiment...

— Nuptial, dit Colin.

— non-fumeurs, rectifia Arnold. Tous les compartiments le sont.

— Il y a la règle et il y a nous.

Arnold s’éclaircit la voix:

— Je ne crois pas qu’il faille oublier la règle.

Colin le considéra un moment.

— Bien. Et vous, Élisabeth, qu’en pensez-vous?

— Vous nous cassez les pieds, Colin, dit-elle sans cesser d’écrire.

Il n’eut pas l’air de saisir.

— Vous nous embêtez, dit Élisabeth.

— Ah!

Il se tourna vers Olivia.

— Je vous embête, Olivia?

— Moi?

Élisabeth leva les yeux au ciel.

— Réglez vos problèmes tout seul, Colin. Vous êtes assez grand. En ce qui me concerne, la fumée ne me dérange pas. Mais si elle les dérange, eux, alors éteignez votre foutue pipe.

Colin accusa le coup sans sourciller. Il laissa passer quelques secondes en les interrogeant du regard.

— Très bien.

Il se leva, bouscula quelques genoux, adressa quelques excuses. Olivia se troubla.

— Où allez-vous?

Il ne répondit pas.

— Je vous demande pas de partir, dit Olivia.

— Vous m’en demandez trop, Olivia.

Il sortit.

Comme il était une sorte d’âme, de celles qui cimentent les groupes et soutiennent l’instant qui passe, il y eut un vide, un grand creux qui les laissa orphelins. Ils ne firent rien de bon pendant la demi-heure qui suivit. Olivia regarda droit devant elle sans bouger, en s’efforçant de saisir la logique des événements. Arnold eut beau s’évertuer à fixer le paysage, tout était devenu opaque et froid. Il n’était plus très sûr d’avoir donné la bonne réponse, il n’était plus très sûr que la fumée le dérangeait, il n’était plus très sûr d’avoir eu raison de se ranger du côté d’Olivia alors qu’Olivia s’en prenait à Colin parce qu’elle n’avait pas l’attention de Colin. Il avait toutes les raisons du monde d’être mécontent et il le fut. «Tout ça à cause de ces maudites fenêtres», grommela-t-il.

 

Élisabeth soupira, referma son cahier, se leva, alla chercher Colin. Le métier rentrait pour elle aussi.

Elle alla directement dans le compartiment voisin, celui où se trouvait la femme de quatre-vingt-quatorze ans. Colin était penché vers elle, son épaule appuyée contre la vieille femme.

— Ah! Voici la déesse Thémis, dit-il en apercevant Élisabeth.

Il s’arrêta. Élisabeth était pâle et fatiguée. Elle s’appuya contre la porte et ferma les yeux.

— Qu’avez-vous? demanda Colin.

Trois passagers posèrent sur Élisabeth un regard morne. Coincé contre la fenêtre, un monsieur bedonnant à l’aspect négligé disputait à Colin la maigre portion de banquette disponible. Sur la banquette d’en face, un monsieur très digne, à l’abondante chevelure blanche et au complet marine, considérait Colin avec un rien d’étonnement dans le regard. Une longue et fine cicatrice ornait le haut de sa joue gauche. Un adolescent d’une douzaine d’années étais assis à ses côtés, la tête plongée dans la lecture d’une bande dessinée. Il n’avait même pas levé la tête à l’arrivée d’Élisabeth.

— Venez, Colin. On vous réclame.

Il se leva d’un bond.

— Qui me réclame? Vous? Vous me réclamez?

Il était tout près d’elle, vibrant.

— Olivia vous réclame.

— Oh! fit-il, déçu.

Il prit la main de la vieille femme et y déposa les lèvres. Il se redressa en claquant les talons.

— Vous êtes une gentille dame, dit-il. Je reviendrai vous voir.

Élisabeth était déjà dehors. Elle marchait aussi vite que le lui permettait le couloir encombré. Un enfant se prit dans ses jupes, elle le repoussa sans ménagement.

— Vous enfreignez les règles et c’est nous qui avons l’air ridicules!

— Vous n’avez pas l’air ridicule.

— Arnold, oui. Et Olivia.

Colin s’arrêta.

— Depuis quand défendez-vous Arnold?

— Je défends les gens chaque fois qu’ils sont lésés.

— Je me sens lésé, dit-il d’une toute petite voix. Défendez-moi s’il vous plaît, madame.

Elle fit volte-face.

— Cessez de rire de tout, dit-elle, les dents serrées. De tout condamner! Faites ce que vous voulez, mais ne vous en prenez pas à eux en ma présence.

Elle se calma d’un coup et inspira profondément sans lâcher Colin des yeux.

— Cette pitié que vous avez, murmura Colin.

— Olivia est sans moyens.

— Olivia est une futée. Elle a les moyens des pauvres, les moyens des victimes. Ce sont les pires.

Ils s’étaient remis à marcher, l’une légèrement en avance sur l’autre à cause de l’étroitesse du couloir. Ils traversèrent un wagon, puis un autre.

— Pourquoi vous évertuer à défendre les pauvres, toujours?

— Parce qu’ils ont besoin de nous.

— Qu’en savez-vous?

Elle s’arrêta encore.

— Si nous ne les défendons pas, qui le fera?

— Eux. C’est à eux de le faire.

— Eh bien moi, je défends la veuve et l’orphelin. C’est comme ça!

— Il ne faut pas prendre soin des gens, murmura Colin.

Elle le considéra sans rien dire, aurait préféré qu’il ne fasse pas ce genre de remarque.

— Il faut laisser aller. Le rapport est faussé sinon. Élisabeth...

Elle avait fait demi-tour, arpentait les couloirs aller-retour, comme un lion en cage.

— Nous sommes à des années-lumière l’un de l’autre, dit-il, et pourtant nous sommes ici, dans ce même train. Dans un wagon nuptial en plus, ajouta-t-il, essoufflé. Pensez-y un peu, c’est très extraordinaire.

Comme elle ne disait rien, ne désarmait pas, que la colère ne s’évacuait pas, il dit très sérieusement:

— Je me demandais quand vous alliez venir me chercher.

Mais elle ne disait rien.

— Élisabeth, Élisabeth, est-ce que nous ne pourrions pas être un peu seuls?

Elle s’arrêta net.

— Pourquoi avoir raconté toutes ces sornettes à Arnold?

— Qu’est-ce que c’est, une sornette?

— Vous mentez souvent comme ça?

Il la regarda, stupéfait.

— Je suis médecin!

— Vous ne l’êtes plus!

Ils avaient élevé le ton. Quelqu’un passa derrière eux en s’excusant. Colin respirait fort. Il revit une journée blanche, une cour de justice, une ombre féminine penchée sur une ombre masculine.

— Le jugement ne disait pas que je n’étais pas médecin, il disait seulement que je n’avais pas le droit de pratiquer.

— Ça revient un peu au même, non?

— Non, justement.

Ils étaient revenus devant le compartiment, Élisabeth se tourna vers la fenêtre et s’appuya contre la rampe.

— Il aurait fallu tout reprendre à zéro, dit doucement Colin. Il n’était pas question que je refasse le cours!

— D’autres l’ont fait.

Il se rappelait une ombre filiforme penchée à l’oreille du gros homme aux joues rouges qui écoutait en hochant la tête.

— D’autres oui, mais pas moi. Ce qui est bon pour la masse n’est pas bon pour Colin. Colin est unique.

Il riait en silence, il faisait une bonne blague qu’il était seul à saisir. Il était à côté d’elle, appuyé contre elle, et fixait son profil avec une expression amusée. Élisabeth se tourna vers lui et reçut cette expression comme un message, la légèreté de Colin construite au fil des années sans la plus infime défaillance. Il ne connaît pas le doute, pensa Élisabeth.

— Vous êtes en colère. Pourquoi?

Le gros homme aux joues rouges se levait d’un bond, comme sous le coup d’une inspiration subite, fort des munitions qu’on venait de déverser dans son oreille, palabrant à n’en plus finir en faisant virevolter ses larges manches. Colin ne se rappelait ni ses traits ni ceux d’Élisabeth, l’inclinaison seulement, un grand arc tendu vers un crâne chauve. Il avait pensé que s’il n’avait pas été inquiété, c’était à cause du grand arc et non à cause de cet individu grossier et manifestement dépourvu qui avait servi de transmetteur. Il n’avait remercié que le transmetteur.

— Notre médecine ne compte pas chez vous, elle n’est pas assez bonne pour vous, dit-il.

— Je vous signale que chez nous, c’est maintenant chez vous. Cette manie d’invoquer l’origine quand rien ne va plus!

— Je suis un grand médecin, Élisabeth.

— Un grand médecin qui n’a pas le droit de pratiquer!

Il fit la moue, haussa lentement les épaules, très lentement.

— Qu’y a-t-il de mal à se balader avec un vieux sac de cuir usé? Je suis un inoffensif distributeur d’instruments chirurgicaux, rien d’autre.

Il colla son épaule contre celle d’Élisabeth et lui souffla à l’oreille:

— Il y a dans ce gros sac de cuir de quoi découper un homme en pitites rondelles.

Il essayait, mais en vain.

— Parfois j’en ai assez des pitites rondelles.

Et puis il l’embrassa, se projeta vers elle comme un poisson qui happe l’air. Le baiser atterrit sur la tempe. Elle s’écarta.

— Non!

Colin ne réagit pas, il resta là à attendre la suite, habitué aux consentements comme aux refus, la carapace était épaisse.

— Je suis un homme simple, Élisabeth. Je vais au plus pressé, toujours. À quoi bon les détours et les lois? Les lois sont pour le plus grand nombre, elles ne sont pas pour moi.

— Tiens donc!

— Je sais ce qui est bon et bien, pour moi et pour les autres. Je sais comment me conduire.

Vus de dos et si on faisait abstraction de leur souffle, de leur incompréhension, ils avaient l’air de deux amis devisant ensemble, deux amis un peu fatigués, un peu épuisés d’avoir été si longtemps privés l’un de l’autre et qui se reprochaient leur négligence mutuelle.

Colin toucha le bras d’Élisabeth.

— C’est à moi, dit-il. Mon passé ne vous appartient pas, vous n’en êtes pas responsable. Vous n’avez pas à vous sentir responsable de tout.

Elle regardait toujours dehors.

— Je suis responsable de tout.

Il s’écarta pour la regarder, une énorme distance s’interposa entre eux. Elle eut l’impression d’être réduite à l’état d’insecte, un spécimen de laboratoire observé au microscope. Elle pensa que le monde entier se liguerait contre elle, pour Colin.

— Je vous cause un problème de conscience?

Il vit la bouche se durcir, les mâchoires se serrer. Elle pivota vers lui.

— Qu’est-ce que la chose aurait de si honteux? Qu’est-ce que la conscience a de si honteux?

— La conscience? fit Colin. Mais la conscience est un concept abstrait!

— Et alors?

Il regardait par terre, l’air concentré.

— La réalité ne se nourrit pas d’abstractions, dit-il. On ne vit pas de principes.

— Moi oui.

Elle se retourna, demi-tour complet face au compartiment, et se croisa les bras.

— Je veux de la droiture, murmura-t-elle. Je ne veux pas de démission, pas de renoncement. Je veux de la persistance, je ne veux rien perdre en vieillissant, je ne veux pas être déçue, je n’abdiquerai jamais.

— Mais... qu’est-ce que... Où êtes-vous allée chercher tout ça?

— Tout ça quoi?

— Vous êtes si intransigeante... Vous n’oubliez jamais? Vous n’abandonnez jamais?

— Oublier?... Abandonner?

— Laisser tomber, oui, dit Colin. S’en remettre à d’autres...

Il parlait bas, comme s’il s’adressait à une malade.

— Devenir insouciant, dit-il encore.

— C’est vous qui parlez d’insouciance! J’aurais cru...

Au lieu de se rapprocher, Colin s’éloigna un peu plus.

— Quoi? Qu’est-ce que vous auriez cru?

— Que vous aviez de la gravité, de la responsabilité, des tourments.

— Mais... j’en ai. Que savez-vous de mes tourments? Pourquoi voulez-vous absolument que je souffre? Parce que j’ai vécu des choses et pas vous? Pour compenser vos souffrances ordinaires? Car vous n’avez eu que des souffrances ordinaires.

Elle se redressa.

— Qu’en savez-vous?

— Ça se voit. Vous n’avez rien à oublier et vous n’oubliez pas. Moi, j’ai tout à oublier, alors laissez-moi le faire à ma façon.

Il s’éloigna de la fenêtre, plaqua ses deux mains sur ses cuisses, prit le parti de rire.

— Ou je me trompe ou on est en train de rivaliser de douleur.

Elle ne répondit pas.

— Je suis un homme heureux, Élisabeth. Relativement heureux, du moins. J’aime être réveillé le matin, la lumière ne m’effraie pas, je n’ai pas de pesanteur spéciale, j’aime vivre. C’est impossible?

Elle restait muette, perdue il ne savait où, la déception pesait.

— On ne peut pas toujours se tromper, murmura-t-elle.

— Mais oui on peut, dit Colin. Moi, c’est ce que je fais, toujours. Eh non, Colin, c’était pas ça, ce n’est pas ça qu’il fallait faire. Et je recommence. Ailleurs.

Il laissa passer un temps.

— Je ne suis peut-être pas à la hauteur de ce que vous attendez de moi, mais je ne fais de mal à personne. Je soigne. Je fais comme vous, je défends les gens à ma façon, je les défends contre la douleur.

— Ce jour-là, je vous ai vu, dit Élisabeth.

Elle s’était retournée vers la fenêtre et laissait errer son regard sur ce qui fuyait à toute vitesse, des rivières, des maisons, des routes, des jardins avec des humains dedans, assis, debout, allongés, des fleurs, des animaux.

— Vous portiez un pull rouge à col roulé, un pantalon de velours marron qui pochait et des chaussures italiennes, brunes aussi, à semelles épaisses. Le pull était troué aux coudes. J’ai vu vos dents, vos cheveux, vos hanches...

Puis, comme il ne disait rien:

— Vous étiez très beau, Colin.

Il baissa la tête, gêné. Il avait vécu beaucoup de choses mais pas celle-là.

— Je vous ai tellement regardé, Colin.

Elle ferma les yeux et inspira profondément.

— Alors je vous ai vu, forcément... Et j’ai pensé que...

— Qu’est-ce que vous avez pensé?

Il ne comprenait pas, il n’était pas l’instigateur, il était la proie. Alors.

— ... et j’ai pensé que, quelle qu’ait été votre histoire, j’aurais aimé la connaître.

— Élisabeth...

Elle avait baissé la tête, traçait avec la pointe de sa chaussure une courbe imaginaire avec un point de départ, un point d’arrivée.

— Avec certaines personnes, il suffit de se croiser, de dire «Bonjour» et c’est terminé. Ce que vous aviez à vivre avec elles est vécu. Avec d’autres, il faut aller jusqu’au bout.

— Jusqu’au bout? répéta machinalement Colin.

— Vous comprenez ce que je veux dire?

Il n’en était pas sûr à cent pour cent.

— Nous allons faire l’amour dans ce train, Colin.

Elle fit la moue et regarda dehors.

— Je ne sais pas quand, je ne sais pas comment (elle rit, enfin), mais nous allons le faire, c’est inévitable.

Elle soupira, fatiguée soudain, comme si ce qu’elle venait de dire l’avait épuisée. Olivia surgit derrière eux, auréolée de son odeur. Élisabeth plaqua ses deux mains sur l’abdomen de Colin, un geste tout simple qui parut à Colin éminemment familier. Olivia ouvrit de grands yeux désolés.

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