Singuliers voyageurs
Chapitre 15
Et soudain ils furent là. Pareils, inchangés. Les épaules d’Élisabeth s’affaissèrent d’un coup, son regard se perdit dans les plis de sa jupe noire, son cœur se mit à battre la chamade. Elle rejeta la tête en arrière, un peu essoufflée comme le nageur qui vient d’atteindre l’autre rive et qui ne croyait plus sentir sous son pied la résistance du sol.
Olivia entra, reprit sa place et Walter, nourrit Walter. Arnold ne tourna pas la tête vers elle, n’eut pas le moindre geste, mais pendant les minutes qui suivirent, sa tête oscilla imperceptiblement, agitée de secousses nerveuses, son regard planté dans celui d’Élisabeth.
Colin passa devant eux sans un mot et se laissa choir contre la fenêtre. Olivia s’épongeait le sein avec un mouchoir. Elle fit passer Walter de l’autre côté et l’installa sans douceur particulière. Arnold en profita pour se tourner vers elle, revoir le profil jeune, un peu buté, cette façon qu’elle avait d’incliner le visage vers l’enfant.
— J’ai faim, déclara-t-il avec un rien d’agressivité dans la voix.
Mais ses paroles restèrent sans écho. Dehors, la lumière baissait, une brume légère s’élevait de la terre, brouillait les contours et donnait à l’ensemble une teinte grisâtre.
Un mouvement sur la vitre. Un point noir, mouvant, attira les quatre regards.
Une fourmi minuscule, née quelques heures plus tôt à la faveur de la chaleur ou de l’humidité, gravissait lentement la fenêtre. Au moment où elle allait atteindre le bord coupant, elle retomba sur le dos, ses pattes battirent l’air un moment.
Colin approcha l’index, l’insecte s’y agrippa et se remit d’aplomb. L’ascension reprit de plus belle. Les pattes de la fourmi adhéraient à la surface glissante.
— Ce n’est pas parce que ça bouge que c’est précieux, murmura Colin.
— J’ai faim, répéta Arnold en fixant la fourmi.
Colin tendit une fois encore l’index vers l’insecte qui hésita un moment avant de pointer ses antennes sur le doigt et changer de trajectoire. Ils la regardaient tous les quatre, hypnotisés par l’absurdité de l’entreprise. Colin se tourna vers eux en souriant.
— Elle est précieuse, croyez-vous?
La question n’intéressait pas Arnold, Olivia s’en fichait. La surface était trop glissante, l’insecte trop lent, le trou là-haut bien trop haut.
— Oui, dit Élisabeth. Elle est précieuse.
Sa voix résonna étrangement, comme si elle n’avait pas servi depuis longtemps.
— Pourquoi? demanda Colin.
Il poussa légèrement la fourmi dont l’arrière-train se souleva. Elle fit volte-face, énervée, les antennes agitées en tous sens.
— À cause de sa patience, dit Élisabeth. De son inlassable patience.
— Mais on ne la voit jamais, cette patience.
Il fit une pause.
— Vous ne la voyez que parce que j’ai attiré votre attention sur la fourmi.
Il mit sa main devant la fourmi pour lui bloquer le chemin. La fourmi flaira la main, hésita encore puis finit par monter.
— Mais si elle s’attaquait à vous, si elle vous incommodait le moins du monde, vous n’hésiteriez pas à l’écraser.
— C’est absurde, dit Élisabeth.
— Vous croyez?
Il éloigna la main de la fenêtre et brandit la fourmi sous le nez d’Élisabeth.
— Vous savez pourquoi elle est précieuse?
La fourmi tournait en tous sens, comme une planète affolée sur son orbite. Colin la déposa sur le rebord coupant de la fenêtre, attendit qu’elle s’oriente et trouve la sortie.
— C’est parce qu’il y a eu un échange, c’est parce qu’elle a réussi à me rejoindre, à établir un contact. Nous sommes d’incorrigibles égocentriques. Nous évaluons toujours tout par rapport à nous.
Il s’était adossé et fixait la cloison au-dessus d’Arnold.
— De quoi ils parlent? demanda Olivia.
— De fourmis, dit Arnold.
— Plus le rapport qui s’établit est complexe, plus la vie est précieuse. C’est pourquoi la mort d’un poisson ou d’une vache est toujours moins grave que celle d’un chat ou d’un chien. C’est une question de degré.
— Ce n’est pas ça du tout, dit Élisabeth avec humeur.
Elle ne sentait plus le soulagement, seulement l’agacement.
— Ce n’est pas dans le rapport que nous établissons mais dans la complexité de l’organisme que se mesure la valeur de la vie. Plus un organisme est complexe, plus grande est sa valeur. Un chat, un chien ont plus de valeur qu’un poisson parce qu’ils sont plus complexes que lui.
Arnold leva les yeux au ciel. Au loin, une cloche sonna.
— Poisson ou pas, nous devons aller manger, dit-il.
— Ça revient un peu au même, dit Colin. Le rapport n’est possible qu’entre structures relativement complexes.
Arnold se tourna vers Olivia:
— On y va?
Elle hésita, regarda Élisabeth, Colin.
— On les attend?
Comme Arnold avait l’air déçu:
— On a toujours tout fait ensemble.
Colin fit mine de se lever puis, au dernier moment, attira Élisabeth contre lui et défit ses cheveux qui tombèrent en deux longues mèches brunes le long de son visage. Cela la changeait du tout au tout, mais pas comme on aurait pu s’y attendre. Elle n’avait pas l’air moins stricte ou plus sensuelle, elle avait seulement l’air pauvre, démunie; elle si empreinte de certitudes, les perdait d’un coup.
— Ça vous va pas du tout, déclara posément Olivia.
Elle se leva, déposa Walter sur la banquette.
— Je prends d’abord une douche, dit-elle.
Arnold soupira. Olivia s’enferma dans les toilettes. Walter était couché sur le dos et suivait un reflet de lumière au plafond, ses deux bras tendus à la recherche d’une proie insaisissable.
L’eau coulait. De temps à autre on entendait tomber quelque chose, puis un juron. La contrariété se devinait à travers la mince cloison. Olivia ramassait le savon, reprenait l’opération là où elle l’avait laissée.
Penchés sur Walter, ils l’attendaient. Leurs épaules se touchaient, leurs dos courbés faisaient une ombre, étoile à trois branches qui bougeait mollement au-dessus de l’enfant.
— C’est peut-être un idiot, dit Élisabeth.
— Ou un génie, dit Colin.
— Il n’ira peut-être nulle part.
— Il ira loin, dit Colin. Très loin.
Walter s’agitait paisiblement, les yeux grands ouverts les gobaient à tour de rôle, les bras avaient des ratés.
— C’est peut-être un criminel, dit Élisabeth. Un imposteur.
— Je l’espère bien, dit Colin.
Le bruit de la douche leur faisait élever la voix.
— Un ange, peut-être, dit Colin. Un être immatériel.
— Ou quelqu’un de très ordinaire, intervint timidement Arnold.
— C’est impossible, dit Colin.
— Il doit y avoir de la place pour les gens ordinaires, risqua encore Arnold.
— Mais qui que tu sois, Walter...
Élisabeth avait un sourire rêveur.
— ... tu ne peux rien attendre de bon ici.
Elle caressa la joue de l’enfant.
— Pourquoi donc?
Ils fixaient toujours Walter, les mots tombaient dru.
— Tu es très bien avec Olivia, non? disait Colin. Dis, Walter, tu es très bien, non?
— Entre quatre murs minables, ripostait Élisabeth. Auprès d’une mère qui...
— Dans ce qu’elle dit, il y a quatre murs et une mère. L’essentiel, quoi. N’est-ce pas, Walter?
L’enfant les regardait à tour de rôle, les gros yeux bruns se posaient un moment, repartaient de plus belle vers un autre relais, une abeille butinant trois fleurs. Quand ils parlaient, Walter fixait leur bouche.
— L’essentiel? Tu te contenterais de l’essentiel, Walter?
Arnold alla se rasseoir. Trou de lumière dans l’ombre. Walter cligna des yeux.
— L’essentiel est parfois ce qu’il y a de plus difficile à avoir, dit Colin.
— J’ai... j’ai grandi dans un milieu ordinaire, dit Arnold. Humble, ajouta-t-il dans un effort qui échappa totalement aux deux autres.
Il était tout contre la cloison et fixait le mur vide en face de lui.
— Et je ne m’en suis pas si mal sorti, dit-il dans un souffle.
Il était un peu gêné, ses deux mains jointes coincées entre les genoux. Ils ne bronchèrent pas, refusèrent de se laisser entraîner sur ce terrain dangereux, décider si, oui ou non, Arnold s’en était bien sorti.
L’eau ne coulait plus. Un nuage de vapeur les enveloppait depuis un moment mais personne n’y prenait garde. Olivia les contemplait, consternée.
— Comment ça, quatre murs minables?
Elle se tenait très droite, ses bras croisés emprisonnant la serviette à la hauteur des seins.
— Olivia, dit Arnold.
Sa main se tendait une fois encore.
— Je suis pas assez bien pour lui, c’est ça?
Elle parlait les dents serrées, une veine battait à son cou.
— Deux fois dans la même journée, c’est pas si mal!
Élisabeth se prit la tête à deux mains.
— C’était pour rire, Olivia. Pour rien.
— De quel droit? Vous avez pas le droit de dire ce qui est bon pour moi. Ou pour lui, ajouta-t-elle en regardant Walter.
— D’accord, dit Élisabeth.
Olivia avait pris Walter et pressait son visage contre le sien. À côté de la peau couleur café, la sienne était livide.
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