Singuliers voyageurs

Hélène Vachon · Chapitre 1 sur 29

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Singuliers voyageurs

Chapitre 1

 

 

— Le Train nuptial?

— Oui, monsieur, fit le préposé en baissant les yeux sur son stylo. Il n’y a pas d’autre wagon libre. Tout est pris. Je suis désolé, monsieur.

Arnold resta un moment interdit. Le ciel était bas, lourd, l’aube pointait. Il n’était pas encore six heures.

— Si je puis me permettre, monsieur, vous auriez dû réserver.

Arnold fixait toujours le préposé avec, au fond des yeux, assez de foudre pour faire exploser un convoi entier de wagons nuptiaux. Arnold était un client régulier, matinal par surcroît. Or un client régulier et matinal ne réserve jamais. Renoncer avant l’aube à la tiédeur du lit, s’habiller dans le noir, enfiler un bas marron, un autre noir, oublier sa montre sur la table de chevet étaient pour Arnold une somme de sacrifices assez considérable pour mériter compensation, c’est-à-dire l’octroi sans condition d’un wagon de première classe, normal et vide.

Croyant arranger les choses, le préposé ajouta:

— L’endroit est douillet, monsieur. Très confortable. Et rose.

— Rose?

— Enfin brun-rose.

Il avala péniblement.

— Dans cette période de grisaille, la chose peut avoir un certain intérêt, croyez-moi.

Arnold imagina un tas de choses pastel, rebondies, des cupidons joufflus, enrubannés. Il ferma les yeux.

— Nous ne proposons jamais le wagon rose aux clients ordinaires...

L’un des sourcils d’Arnold se haussa imperceptiblement.

— Aux clients normaux, je veux dire. Non... enfin...

— Aux clients réguliers, murmura Arnold.

— Réguliers, oui.

Le préposé eut un petit rire.

— Je ne veux pas dire que les nouveaux mariés sont des clients irréguliers, mais...

Il s’arrêta, épuisé. Arnold attendait.

— Mais il faut ce qu’il faut, n’est-ce pas, monsieur? La Société des chemins de fer ne recule devant aucun sacrifice pour satisfaire sa clientèle, reprit-il. Et ça tombe bien, voyez-vous, monsieur, il n’y a pas l’ombre de nouveaux mariés à l’horizon. Quoique, ajouta-t-il pensif, le phénomène soit parfois difficile à détecter.

La gare se remplissait. Les gens arrivaient, seuls ou par petits groupes. Des hommes, des femmes, des enfants, s’étonna bizarrement Arnold, comme s’il eût pu y avoir une quatrième possibilité. Tout ce beau monde accourait, inondait les quais, louvoyait, se répandait en excuses, en sourires, grimpait dans des wagons déjà surchauffés.

— Autre avantage et non le moindre, dit encore le préposé : le wagon est aisément reconnaissable.

Il déposa dans les mains d’Arnold un billet rose pâle en lui recommandant de ne pas s’éloigner parce que, nuptial ou pas, le train partait à l’heure.

Pendant la demi-heure qui suivit, l’humanité se réduisit à un amas de corps chargés, de dos penchés sur des valises, de bras étirés jusqu’à terre ou hissés vers des porte-bagages, de coutures éclatées, de tailles dénudées arborant leur bande de chair blême.

Arnold s’approcha en tapinois du wagon rose, comme si de l’intérieur allait fondre sur lui une nuée d’officiants armés de bagues, de promesses et de bénédictions. Il regarda à droite et puis à gauche, lorgna la masse de passagers qui souriaient en fixant leurs chaussures, puis monta.

Le wagon était vide. Arnold fit glisser la portière et pénétra dans l’un des compartiments. La vue des murs ornés de fresques et de rubans acheva de le déprimer. Il déposa sa valise et son porte-documents par terre, disposa les journaux en éventail sur l’une des banquettes, retira son paletot et l’allongea précautionneusement sur l’autre banquette comme il aurait fait pour un enfant malade.

C’est ce qu’il appelait occuper les lieux, activité à laquelle il se livrait avec une ardeur presque fébrile chaque fois que la situation l’exigeait, c’est-à-dire presque tout le temps. Dans les avions, les trains, les hôtels, les gares, les salles d’attente, Arnold occupait un espace infiniment plus grand que celui qu’aurait exigé le volume de sa personne et revendiquait partout cette infime parcelle du monde qui revient à chacun. L’idée qu’il usurpait, en agissant ainsi, le territoire d’autrui n’effleura jamais Arnold Bates. Tout espace vacant étant une possession en puissance, il trouvait normal de l’occuper par la persuasion, la ruse ou la force, quoique arriver le premier fût de loin et dans la majorité des cas la meilleure solution. Il prenait donc toujours le premier train, arrivait longtemps d’avance et voyageait en première classe. Il en avait largement les moyens et aurait préféré faire le trajet à pied plutôt que d’occuper un compartiment de deuxième, exigu et sans confort, aux banquettes insalubres et luisantes de tous ces sièges humains posés là au fil des ans. Il aimait le superflu, les trains vides, les grands appartements. Le sien était immense avec des fondations immuables, avare de meubles, sans trace de chats, de chiens, de bibelots et, depuis quelques heures, de femme, toutes choses par définition mobiles et encombrantes.

La sienne l’avait quitté le matin même, au terme d’une brève conversation, toute de retenue, de litotes et de synonymes. Constance l’avait raccompagné à la porte comme on le fait pour un hôte de passage qui ne compte pas s’attarder et avait dit: «Je ne reviendrai pas.»

Arnold avait regardé ses souliers. La phrase lui avait semblé drôle, puisque c’est lui qui partait.

— Que dis-tu?

— Je m’en vais. Je ne reviendrai pas.

Il avait hoché la tête comme s’il trouvait l’idée bonne et regardé Constance. Elle n’était pas maquillée, son visage était un peu flou et plus très jeune, comme d’ailleurs l’idée de son départ, une vieille idée qui avait depuis longtemps fait son chemin dans l’esprit d’Arnold et, apparemment, dans celui de Constance. Une ancienne pensée essoufflée qui débouche en retard: «Me voilà. Tu m’attendais, je suis là.»

Rien, donc, ne se passa. Arnold, d’ailleurs, ne fut qu’à moitié convaincu. Comme la plupart des êtres doués d’une imagination moyenne, Arnold recherchait les signes. Il ne savait pas interpréter l’ordinaire, le fait dépouillé, le décor nu. Il avait besoin de grandiose et d’apparat, trouvait rassurantes les coïncidences et révélateurs le coup de tonnerre qui souligne la catastrophe, le ciel qui se déchire, le hasard n’existe pas, bien sûr.

Mais là, rien. Pas de vent qui se lève, pas d’explosion, pas l’ombre d’une mise en scène. Rien qu’un visage flou, maintes fois parcouru, une main qui s’attarde sur la poignée d’une porte. Un matin comme les autres, interchangeable.

— Tu aurais pu...

Croyant à un reproche, elle avait rejeté la tête en arrière, prête à la riposte.

— Tu aurais pu faire comme moi et...

— Et aller voir ailleurs?

La main avait quitté la poignée et voleté un moment dans l’air.

— Je l’ai fait, vois-tu? Tu ne t’en es même pas aperçu.

C’était vrai. Elle avait ce don de tout effleurer, de passer comme si de rien n’était, cette prédilection pour la transparence, comment s’y était-elle prise pour laisser si peu de traces?

Comme il ne savait ni que dire ni que faire, il avait regardé sa montre – «Tu m’excuseras, le train n’attend pas» –, mais la montre n’y était pas. Il avait regardé le poignet de Constance, la main sur la porte, ç’aurait pu être la dernière image, une main qui attend de clore. À soixante ans passés, quel besoin avons-nous d’un compagnon de route?

Le mot compagnon lui avait arraché une plainte sourde et stoppé net son élan. Il s’était retourné vers Constance, inquiet soudain, comme s’il avait oublié quelque chose, un détail qui lui aurait échappé. Le visage de Constance était tendu vers lui, vieilli mais encore rempli de ce qu’il avait le plus aimé: de l’ouverture, du relief, des escapades longues. On avait envie de s’y jeter, de s’y déployer, de revenir. Et à présent le mot compagnon faisait tout basculer dans l’âge mûr, la compagne qui devient compagnon, les écarts qui s’amenuisent, deux êtres marchant côte à côte, un reste de route, des enjambées paisibles, plus brèves, celles de sa femme avaient toujours été franches. Il voyait son profil, son sourire tranquille, son consentement immuable.

Il avait secoué la tête en signe de refus, ce qu’elle avait pris pour de la désolation. Elle avait abandonné la porte et fait un pas vers lui, touché son bras. Il avait reculé. C’était trop tôt. Il était trop tôt pour mourir. Il avait encore envie de vie, de broussailles, de balbutiements, d’émois fulgurants, d’incertitudes.

Arnold s’approcha de la fenêtre et essaya sans succès de la soulever. Sa longue habitude des trains n’avait pas éteint en lui l’espoir qu’il pouvait en être autrement, qu’un jour la fenêtre s’ouvrirait d’elle-même, de bonne grâce, une sorte de sésame ouvre-toi tardif qui lui viendrait comme un cadeau du ciel. Encore un signe.

Il s’assit et inspecta ses vêtements, occupation qui consistait à vérifier si tout concordait, les tissus, les couleurs, et ce matin, à oublier la coquille rose qui allait le mener jusqu’à Plaisance.

L’inspection le rassura à moitié. En plein jour, la chaussette marron tranchait nettement sur la noire, mais le gris du complet seyait parfaitement au gris des cheveux, au peu qui tenaient encore bon et dont un usage immodéré de colorants était finalement venu à bout du jaune. Le complet était hors de prix, mais Arnold ne regrettait rien. Le pli du pantalon tenait bon, accomplissait jour après jour son office de pli, réapparaissant tout net, tout frais, avec cette petite saillie que ne décourageaient ni les intempéries, ni les longues stations assises. Arnold projeta ses bras en avant, l’éclair blanc des manchettes jaillit d’un coup avec ses gros boutons dorés.

Puis il s’inspira. Profondément. Il inclina la tête vers les aisselles et laissa monter en lui cette odeur de lavande fraîche, acidulée, discrète, une odeur passe-partout et peu compromettante qui passait effectivement partout et le plus souvent inaperçue.

Il parcourut les journaux sans rien retenir – s’attarder n’était pas dans sa nature – et sauta très vite aux petites annonces. Son regard fut aussitôt attiré par un encadré noir qui occupait tout le milieu de la page. La fille avait pour nom Rachel et s’affichait de pied en cap dans une nudité seulement masquée par d’autres traits, aussi noirs et grossiers que ceux de l’encadré, stratagème imaginé par les rédacteurs du journal pour ne pas effaroucher le client. Rachel était photographiée de face et fixait la caméra d’un œil impavide qui alla droit au cœur d’Arnold. Il n’hésita pas un seul instant, sortit son feutre rouge et, comme si la chose était nécessaire, encadra à son tour l’encadré noir d’un épais trait rouge.

 

Il en était là de ses réflexions quand il vit une ombre se profiler de l’autre côté de la portière, sa portière, et une main s’attarder sur la poignée. Vacuité et solitude volèrent en éclats, l’équilibre intérieur d’Arnold chancela tandis que, dans l’étroit couloir, la main raffermissait son emprise. Les yeux rivés sur les doigts longs, blancs, aux ongles brillants teintés de rose, il essaya de se convaincre que le wagon lui appartenait – même ce satané wagon nuptial, oui, y être seul était une chose, le partager faisait basculer le ridicule dans le grotesque – et qu’une fois l’illusion dissipée, il se retrouverait de nouveau seul avec ses journaux, son manteau malade et sa vacuité.

Élisabeth entra en fixant Arnold.

— Bonjour, dit Arnold.

— Le train est bondé, déclara d’entrée de jeu Élisabeth, comme si elle mettait cartes sur table.

— Oui, dit lugubrement Arnold.

Ils restèrent là à se regarder, cherchant vainement ce qu’ils pourraient ajouter d’autre pour rendre la scène supportable, ou du moins vraisemblable. Arnold s’était levé à moitié, manifestation tardive d’une politesse tôt acquise, la main plaquée sur les journaux qui glissaient vers le sol. Élisabeth examinait les murs, l’air désolée.

— Ce n’est vraiment pas de chance, murmura-t-elle sans qu’Arnold sache si elle faisait allusion à lui ou au compartiment.

— C’est mieux que rien, dit-il platement, sans savoir, là non plus, s’il parlait de lui ou du compartiment.

Elle déposa sa valise par terre et retira son manteau. Le manteau était noir, comme le tailleur, les chaussures et les bas. Seule concession à la couleur: un volumineux fourre-tout de plastique rouge. Élisabeth l’affichait comme un attribut provocant, mais c’était en pure perte. En dépit du rouge, en dépit du plastique, Élisabeth avait exactement l’air de ce qu’elle était: une femme intelligente et pratique, peu portée à l’extravagance et aux familiarités.

Ç’aurait pu être pire, se rassura peu à peu Arnold. Elle a l’air réservée et peu bavarde. Et puis au moins c’est une femme. Bon, se dit Élisabeth. Elle était grande, très brune, et possédait un sens inné de l’économie verbale.

Arnold rassembla la liasse de journaux et reprit sa place près de la fenêtre, dans le sens de la marche. Élisabeth retira sa veste, la plia soigneusement et la déposa sur la valise. Bien à l’abri derrière son journal, Arnold l’épiait. À soixante-six ans, son besoin de mesurer était resté intact. L’articulation du haut et du bas, des pleins et des creux, la largeur des hanches par rapport aux seins et à la taille, la chute du corps, la longueur des jambes. La dissection ne débouchait pas forcément sur le désir, sauf quand le sujet répondait aux attentes d’Arnold, ce qui n’était nullement le cas du spécimen qui bougeait devant lui. Il avait besoin de poids moyen, de chair ronde et pâle, de pensée subalterne. «Intelligence et sensualité ne font pas bon ménage, lui avait répété son père, sa vie durant. Évite les complications, mon garçon. Les femmes simples sont les meilleures, avait-il précisé avec un soupçon de lubricité dans le regard, l’index droit attardé sur les narines dans un geste précieux et un peu vulgaire. Et cela, avait-il ajouté en effleurant le sexe de l’enfant, doit servir le plus longtemps possible, tu m’entends?» Vaguement scandalisé, le garçon avait détourné les yeux, mais le message avait porté. Arnold restait persuadé depuis qu’hommes et femmes diffèrent sur à peu près tout, pire, qu’ils se complètent l’un l’autre et que l’âme masculine étant d’essence complexe, la femme compense nécessairement par sa simplicité en vertu d’une loi immuable et non négociable. Il recherchait donc le charme tapageur et sans équivoque, la plastique rassurante. Il se croyait semblable en cela à la plupart des hommes.

Rien donc ne le préparait à l’émoi ressenti devant ce corps tout en longueur et en angles aigus, si proche soudain, avec cette odeur de cannelle qui chatouillait ses narines au point de lui faire tendre le visage vers elle pour n’en rien perdre. Arnold regardait Élisabeth, le journal reposait sur ses genoux, inutile à présent. Elle lui tournait le dos et s’affairait. Sous l’étroit chemisier, le pointillé de la colonne se devinait, à peine adouci par la chair rare. Les cheveux étaient relevés en chignon, laissant visible la nuque incurvée et partiellement masquée par les boucles plus claires à cet endroit. Les jambes étaient interminables, avec de vrais mollets – une victoire sur le chaos, avait pensé assez curieusement Arnold, car son sens de l’humour n’était pas très développé. Pourvu qu’elle ne se mette pas en tête de s’asseoir en face de moi. Que ferais-je de mes genoux, des siens surtout? Il se voyait déjà en train de s’ajuster, s’évertuant à esquiver, à ne pas effleurer. Le langage des genoux est terrible. Terrible aussi ce contact fugitif et dur, mais chaud, mais tendre. Arnold ne savait plus trop s’il craignait ou s’il espérait ce contact. Il eut soudain très chaud.

Il repensa à Constance, à Rachel, à son propre corps vieillissant qui lui faisait parfois faux bond. C’était nouveau, cela s’était passé à son insu, un jour oui, un autre non. Pourquoi moi? s’était-il demandé. Pourquoi cela doit-il m’arriver à moi? Je les regarde, je les veux, alors? Sa vue se brouilla un peu et il cligna des yeux plusieurs fois de suite pour échapper au trouble qui l’envahissait. Est-ce qu’elle m’aimerait? pensa-t-il soudain en contemplant Élisabeth. Est-ce qu’une femme comme elle arriverait à m’aimer? Sa propre hardiesse l’étonna. Comme je suis jeune! pensa-t-il encore en se mouchant bruyamment. Comme je ne me lasse pas. Que vais-je faire de moi?

Élisabeth s’affairait toujours, occupée à quelque occupation féminine et défroissante. Soudain elle saisit le paletot et le mit sous le nez d’Arnold. Il contempla le vêtement d’un œil ahuri comme s’il s’agissait d’un objet déplacé.

— Désolé, murmura-t-il en s’emparant du vêtement.

Il se leva prestement, se retourna et entreprit de le ranger. Pendant quelques secondes, ils furent debout tous les deux, ce ne fut plus que frôlements d’épaules, de dos et de bassins, de contacts gauches et non consentis, d’excuses marmonnées.

Quand Arnold se retourna de nouveau, Élisabeth était assise près de la portière et regardait dehors. Le contraste entre le corps étroit pressé contre la cloison, comme soudé à elle, et les signes ostensibles de sa propre installation, l’amoncellement de jounaux, la valise, le porte-documents, le frappa subitement. Tout était là, dans cette façon qu’ils avaient tous deux de traduire – la retenue de l’une et l’éparpillement de l’autre – leur rapport au monde. Le regard d’Élisabeth était tendu vers l’extérieur, compensait, aurait-on dit, par une attention accrue des yeux la distance qui la séparait de la fenêtre. Ne sachant que faire ou que dire, il resta debout, hésitant à se rasseoir, ce qui aurait consacré définitivement pour les heures qui allaient suivre la délimitation des zones dévolues à chacun.

— Vous... vous aimeriez peut-être vous asseoir près de la fenêtre?

— Bien sûr, répondit-elle en le regardant bien en face.

La lumière frappait Arnold de côté, creusant rides et sillons avec une netteté impitoyable.

— Mais si je m’assieds près de la fenêtre, nous serons… encombrants l’un pour l’autre.

— C’est exact, dit Arnold.

— Ou alors je prends votre place, dit Élisabeth comme sous le coup d’une inspiration subite.

— C’est que...

Élisabeth attendit.

— Je... je ne peux pas, non, vraiment pas.

— Je vois.

— Avancer en sens contraire est pour moi hors de question, comprenez-vous?

— Je comprends.

— Voir défiler un paysage à rebours me donne l’impression pénible de progresser à reculons.

Élisabeth hochait la tête, compatissante.

— Pas vous? insista Arnold.

La question la prit par surprise.

— Cela me déprime totalement, ajouta très vite Arnold. Vraiment.

— Je m’en voudrais de vous causer un tel désagrément.

Elle essayait de ne pas rire.

— Mais je ne voudrais surtout pas que vous pensiez que je prends la meilleure place, dit Arnold.

— Mais vous prenez la meilleure place. Et pourquoi en serait-il autrement? Vous êtes arrivé le premier. La place vous revient.

— Vous croyez?

Il la regarda, reconnaissant. Son front se dérida d’un coup.

— Je pense néanmoins que nous devons être courtois, reprit-il après un moment.

Ce disant il se redressa, Élisabeth eut peur qu’il se mette au garde-à-vous.

— Vous l’êtes, monsieur. Vous l’êtes.

Le «monsieur» le gêna. Il n’y a rien à faire avec une femme qui vous appelle monsieur.

— Vous allez aussi jusqu’à Plaisance?

— Oui.

— Nous allons à Plaisance dans un wagon nuptial, énonça-t-il avec un rien de désespoir dans la voix.

Il était debout, Élisabeth assise. Les yeux d’Élisabeth arrivaient à la hauteur du ventre, au milieu de lui, à l’exact point où tout le corps se devine et trouve grâce quelles que soient les proportions, les longs se déployant à l’infini, les courts jouant à être longs, grands pour une fois, presque élégants. Il est seul, se dit-elle. Sa femme l’a laissé tomber. Arnold rougit sous le regard et détourna les yeux. Il est seul et il cherche, se dit encore Élisabeth.

Arnold reprit sa place à côté des journaux et se tourna vers la fenêtre, plein de doutes et d’appréhensions soudaines. La conversation ne le satisfaisait qu’à moitié, il la sentait sans issue. On l’amenait ailleurs, en dehors du champ de ses compétences. Est-ce que mes goûts m’ont rendu heureux? pensa-t-il. Est-ce que mes inclinations, qui sont à peu de choses près celles de mon père, ont fait de moi un homme accompli?

— Non, répondit-il à voix haute. Non.

Élisabeth leva les yeux vers lui, intriguée.

— Non quoi?

Elle avait l’air tellement placide, un terrain neutre et plat sur lequel on pouvait peut-être se poser, comme on pose son avion, qu’il dit:

— Je me demandais...

Il cafouilla, ne put terminer.

— Rien.

Elle continua à sourire en fixant les mains d’Arnold. Les doigts étaient brefs, rouges, soignés et gauches, semblables à des paysans engoncés dans leurs vêtements du dimanche. L’annulaire était orné d’un diamant de dimensions impressionnantes.

Arnold sentait l’attention, la fixité. Il se tourna vers elle.

— J’ai oublié de prendre les journaux, dit Élisabeth.

— Oh!

Il en prit un et le lui tendit.

— Merci.

Elle s’en saisit avec une avidité qui le surprit. Il regretta aussitôt son geste mais il était trop tard. Le journal était chiffonné, griffonné, arriverait forcément le moment où Élisabeth ferait connaissance avec Rachel, Rachel avec son corps nu biffé de noir. Elle va me trouver vulgaire, se dit-il. Il fut sur le point d’engager la conversation, n’importe laquelle, mais la concentration qu’il lut chez elle l’en dissuada aussi vite. Il n’apercevait que le pli léger du front sous la masse de boucles sombres, les sourcils froncés, les yeux noirs rivés sur les pages déployées, comme un faucon sur sa proie. Il imagina sa bouche, son sourire crispé devant Rachel auréolée de rouge et de noir.

Il se renfrogna et se tourna de nouveau vers la fenêtre, avec un sentiment d’abandon qu’il trouva intolérable, comme si une partie importante du monde le rejetait. Il n’eut plus envie de rien et songea un moment à passer le reste de la journée au bar. Il s’adossa néanmoins, saisit son porte-documents et en sortit un épais dossier, non pour l’étudier, ce qu’il ne faisait jamais, mais pour donner le change. Et ce regard qui l’avait tellement importuné quelques instants plus tôt, Arnold s’efforçait à présent de le reconquérir à coup de mouvements furtifs, de soupirs et de froissements de papier dont il avait honte sans pourvoir les empêcher.

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