Singuliers voyageurs
Chapitre 17
— Elle est vraiment allée vérifier? s’étonna Colin.
Il fumait paisiblement sans regarder personne.
— On le dirait bien, dit Arnold.
Il avait chaud.
— Ce qu’elle est bizarre, dit Colin.
— Elle a les moyens des pauvres, railla Élisabeth. Les pires.
— Ne parlons pas d’elle, d’accord? fit Arnold.
— Quel besoin aviez-vous de déballer tout ça! dit sèchement Élisabeth.
— Tout ça quoi? rétorqua Colin.
La question resta sans réponse et, pendant de longues minutes, il ne se passa rien. Ce qui, dans la vie courante, dans l’effervescence de l’activité quotidienne, fuit à toute allure, des secondes, des minutes et même des heures, devient éternité autour d’une table. Le temps que les alliances se transforment une fois de plus, qu’Élisabeth et Arnold fassent front commun, contre moi, pensa Colin. L’étrangeté régna en maître. Avec la courtoisie. Ce voyage finira bien par prendre fin, pensèrent-ils. Et alors nous serons comme avant. Colin fit quelques tentatives, mais sa voix resta en suspens dans l’air, sans rien pour lui faire écho. Arnold avait cessé de manger et contemplait son assiette dans laquelle une tranche de gâteau brun flottait dans une sauce jaune. Comme une contagion, pensa encore Colin, une maladie infectieuse qui contamine tout ce qui respire mais épargne les enfants. Walter s’était calmé et s’amusait à faire disparaître et réapparaître ses mains sous la serviette d’Élisabeth. Colin guettait l’instant de la métamorphose, la seconde où tout bascule, ce parcours à sens unique qui va de la tolérance au rejet. Il vit leurs traits s’altérer, leur visage se décomposer peu à peu, et apparaître, imperceptible d’abord mais irréversible, cette espèce de contraction très particulière qui déshumanise, s’appelle la peur ou, pire encore, le doute.
Quand il fut certain que l’infection avait gagné l’un comme l’autre, lui toujours si pressé, si peu enclin à la patience ou à l’attente, il se rebiffa.
— Pourquoi la médecine ne servirait-elle pas à ça? déclara-t-il.
D’abord il n’y eut rien. Rien qu’un interminable soupir de la part d’Élisabeth.
— À quoi?
— À mettre de l’ordre.
— Ce n’est pas aux médecins à mettre de l’ordre.
— À qui alors?
— À nous.
— Mais vous ne le faites pas. Vous êtes toujours pleins de précautions, de nuances, de circonstances atténuantes. Il y a toujours une bonne raison de ne pas supprimer les salauds.
Arnold sursauta comme si on le réveillait brutalement mais resta silencieux.
Le temps passait et Olivia ne revenait pas. Ils se surprirent à espérer son retour, chacun de son côté et pour les mêmes raisons. La présence d’Olivia aurait facilité les choses, ne serait-ce que parce qu’elle leur aurait permis d’aller jusqu’au bout, puis de passer à autre chose. Son absence les réduisait au silence et à l’attente, leur faisait tourner la tête vers la porte comme des girouettes malmenées par le vent.
Puis Arnold dit:
— Que faites-vous dans ce train, Colin?
Sa voix n’était qu’un murmure fatigué. Elle aurait aussi bien pu se confondre avec les bruits ambiants, mais ils l’entendirent.
— Je me déplace, répondit placidement Colin. Tout comme vous.
Arnold se détourna et regarda dehors mais la fenêtre le renvoyait à lui, les trois quarts de son propre visage le contemplaient fixement. C’est de ça que j’ai l’air, se dit-il. C’est ce qu’ils voient quand je ne sais pas qu’ils me regardent.
— Qu’allez-vous faire à Plaisance? demanda-t-il sans lâcher sa propre image.
— Découper un homme en pitites rondelles.
— Sérieusement.
— Parole d’honneur, fit Colin en se mettant au garde-à-vous. Foi de Colin, je m’en vais le harponner.
Il rit en silence.
— Qui a dit que j’allais à Plaisance?
Arnold cligna des yeux et ne trouva rien à dire.
— En quoi ma destination vous importe? Je ne vous demande pas où vous allez, Arnold.
— Vous n’avez pas besoin, je vous l’ai déjà dit.
— Je ne suis pas tenu de vous rendre la pareille.
— Non, dit Arnold. Vous n’y êtes pas obligé.
— Mais cela jette un froid, n’est-ce pas?
Arnold se tourna vers Colin.
— Olivia a l’air d’insinuer que...
— Olivia n’insinue rien du tout. Olivia est incapable d’insinuer quoi que ce soit.
Il s’adossa et porta sa pipe à sa bouche. Il s’était à peine éloigné, mais cela suffit pour qu’ils le sentent encore plus loin.
— Vous m’accusez, alors. Mais de quoi?
— On ne vous accuse de rien, dit Élisabeth. On essaie seulement de dissiper certaines images. Des images incompatibles avec...
— Avec quoi?
— Avec ce que nous sommes.
— Oh! Je vois.
Colin leva la tête vers le plafond et expira la fumée.
— Incompatibles avec votre monde?
Il se pencha brusquement vers Arnold et le regarda par en dessous.
— Mais que savez-vous du mien?
— Où allez-vous? répéta Arnold.
Colin ouvrit la bouche pour dire quelque chose et se ravisa.
— J’aurais préféré ne rien savoir, dit Arnold. Je suis fatigué.
— Pourquoi toutes ces questions, alors?
— La guerre que mène Olivia... Je n’ai plus envie.
Colin le fixait sans ciller. Arnold baissa la tête.
— Vous voulez que je vous rassure? demanda Colin.
— Je n’aimerais pas...
— Qu’est-ce que vous n’aimeriez pas?
— Vous savoir inquiété.
Colin fit une pause, avala péniblement.
— J’apprécie beaucoup, Arnold.
— Je suis sérieux, Colin.
Il l’était, en effet. Penché vers Colin, ses deux mains déployées sur la table.
— Je me sens honoré, dit Colin. Vraiment.
Une lueur de moquerie passa dans l’œil d’Arnold.
— Vous m’en direz tant!
— Je vous assure.
Colin avait cessé de fumer et fixait Arnold.
— Moi aussi, je suis sérieux, Arnold. Je suis vraiment honoré...
Arnold eut un geste vague de la main.
— Vous avez toujours cru que vous n’étiez pas à la hauteur, dit Colin.
Arnold sortit de sa poche un mouchoir très blanc et s’épongea le front.
— Vous êtes plein...
— ... de civilités, je sais, oui.
— Vous êtes...
— Vulgaire, dit Arnold. Je suis vulgaire, je l’ai toujours été.
— Vulgaire?
— Mon père l’était.
C’était au tour de Colin de ne pas comprendre.
— Il n’y a pas un soupçon de vulgarité en vous, Arnold.
Mais Arnold pensa que, venant de Colin, la phrase était peu crédible.
— Vous êtes un homme d’honneur, Arnold.
— Je suis comme lui.
— Je n’en ai pas souvent rencontré. Je suis heureux d’avoir fait votre connaissance. Je suis heureux que nos chemins se soient croisés dans ce train...
Il s’interrompit.
— C’est beau, non?
— Très réussi, dit Élisabeth.
— J’ai lu cette phrase dans un livre et elle ne me quitte plus. Je suis heureux de pouvoir vous la redonner. Nos chemins se sont croisés, Arnold.
Arnold avala de travers.
— Vous n’avez pas à vous inquiéter, Arnold. Tout ira bien.
— Et Plaisance?
— Quoi, Plaisance?
— Promettez-moi...
Il toussota, se redressa, mais sans regarder Colin. Les miettes de pain faisaient une couronne autour de son assiette.
— Promettez-moi que vous n’êtes pas dans ce train pour...
Il expira d’un coup.
— ... que vous n’allez pas à Plaisance pour faire quelque chose d’illégal et je vous laisse tranquille.
Il soufflait de plus en plus fort. Une veine, aussi bleue que la chevelure, battait à sa tempe.
— Je ne vais pas à Plaisance pour faire quelque chose d’illégal, répéta docilement Colin.
Il leur jeta un regard candide.
— Je vais à Plaisance pour soigner quelqu’un.
Arnold se renfrogna et regarda dehors.
— Ma clientèle n’est pas une clientèle ordinaire, dit Colin. Elle est comme moi, ajouta-t-il avec un petit rire. Disséminée. C’est le bon mot, oui?
— C’est une drôle de coïncidence, dit Arnold.
— Quoi donc?
— Que vous soyez dans ce train et qu’il y soit aussi.
— Ce n’est pas une drôle de coïncidence, c’est une coïncidence, c’est tout.
— Vous avez dit qu’ils étaient quatre.
— C’est exact. Il en reste un. Les trois autres sont morts.
Arnold se renfrogna un peu plus.
— Et c’est censé me rassurer?
— Vous pensez que je le piste depuis des années et que je suis dans ce train pour lui régler son compte?
Arnold soupira et se frotta les mains.
— Pas forcément.
Colin se mit à rire en silence en soufflant la fumée.
— C’est du passé, dit-il. Je suis revenu au présent. Et ici, ce n’est pas comme ça, je le sais.
Il rit encore et but une autre longue gorgée d’eau.
— Il ne m’a même pas reconnu, ajouta-t-il. Il a fallu que je me présente. Vous vous rendez compte?
Sa main sur le thorax.
— Que je me présente. Moi!
Élisabeth restait muette, Arnold s’était retourné vers la fenêtre et s’étonnait que ce masque plissé parsemé de poches et de sillons fût devenu le sien.
— Vous ne savez pas garder quelque chose dans votre tête, dit tout bas Colin. Vous n’avez pas la moindre idée de ce qu’est la durée.
Sa voix n’était pas triste, elle était douce et elle les berçait. Ils auraient eu envie de fermer les yeux jusqu’à la fin des temps.
— Vous n’avez pas à nous dire ça, murmura Élisabeth.
— Vous êtes facilement distraits, vous n’aimez pas les causes, vous ne savez pas mourir pour une cause. Vous pensez que rien n’en vaut la peine.
Arnold sentit sa gorge se nouer.
— Et qu’est-ce qui en vaut la peine? demanda-t-il en fixant toujours le reflet de son visage sur la vitre.
— Il n’y a qu’à regarder, dit Colin.
— Moi je regarde et je ne vois pas.
— Vous, dit Colin.
Le visage d’Arnold s’empourpra.
— Elle aussi, elle en vaut la peine.
Colin regardait Élisabeth.
— Et lui.
Walter gazouillait, sa main gauche refermée sur l’index d’Élisabeth.
— Et Olivia? demanda Arnold.
— Olivia aussi, bien sûr.
— Et lui? demanda Arnold.
— Lui?
— Lui, oui. Il en vaut la peine, lui?
— Non, dit Colin. Il n’en vaut pas la peine.
Arnold abandonna la fenêtre et se tourna vers eux au moment où Élisabeth, dans un mouvement silencieux et lent, se penchait vers Colin, prenait son visage entre ses mains et le tournait vers elle.
— Et vous, Colin? En valez-vous la peine?
Colin la regarda sans rien dire. Son teint vira sans transition du brun au rouge. Élisabeth ouvrit les mains d’un coup, libéra Colin.
Olivia revint, personne ne sut comment elle s’y était prise. Elle rata la table de peu et s’affala sur sa chaise. Elle souriait béatement.
— Eh ben, croyez-le ou non, il vit, le monsieur...
Elle fit une pause comme si elle annonçait une nouvelle extraordinaire.
— Avec son bandage autour du front, eh ben, il vit.
La main sur le cœur, Colin fixait Élisabeth et Arnold, une lueur amusée au fond de l’œil.
— Je me sens soulagé, je vous dis pas.
— Ce sera pour une autre fois, dit Olivia.
Elle pouffa.
— Ce qui fait que vous êtes pas un vrai bandit.
— Rien n’est parfait, dit Colin.
Il ralluma sa pipe.
— Pour être un vrai bandit, il faudrait que vous soyez suivi, sinon c’est pas la peine, reprit Olivia.
Colin prit une mine contrite et enfantine qui agaça Élisabeth.
— On ne me suit pas, moi. Pourquoi est-ce qu’on me suivrait? On ne me suit pas et on ne m’encadre pas, ni en noir ni en rouge. C’est comme ça. Je dois m’y faire. Tu dois t’y faire, Colin.
— De toute façon, vous vous en seriez aperçu, dit Olivia. Ces gens-là ont des paletots longs très sombres, un chapeau mou rabattu sur les yeux, une cigarette à la bouche.
— Pas toujours, dit Arnold.
Il considérait Olivia d’un air moqueur.
— Ils ont effectivement des paletots, mais ils ont parfois les cheveux bleus et c’est le bandit qui fume.
Il y eut un silence.
— Qu’est-ce que ça veut dire, ça? fit Colin.
— Rien, dit Arnold.
— Vous êtes flic? demanda Olivia.
Il leva vers elle un regard fatigué.
— J’ai mal à la tête, dit-il sur le ton qu’il aurait pris pour dire: «Foutez-moi la paix, d’accord?»
— C’est très intéressant, dit Colin.
Arnold soupira et reprit une bouchée de dessert. C’était froid et collant. Un morceau de gâteau resta collé sur sa lèvre supérieure.
— Oubliez tout, dit-il. Je n’ai rien dit.
— Comment ça, vous avez rien dit? Vous êtes flic, oui ou non? s’insurgea Olivia.
— Bien sûr qu’il l’est, dit Colin, ravi. Alors c’est vrai? Vous me suivez?
Arnold grogna, furieux contre lui. Il jeta sa fourchette dans l’assiette.
— Un... flic, comme vous dites, ne passe pas son temps à suivre les gens!
— Un policier juste pour moi, disait Colin. Quelqu’un d’aussi important juste pour moi...
— Je ne vous suis pas, Colin, de grâce...
Colin s’adossa, son regard admiratif toujours rivé sur Arnold.
— Vous n’avez pas à avoir honte. Ce n’est pas honteux de suivre les gens.
— Ne soyez pas grotesque, Colin.
— Vous ne me suivez pas?
— Non! Je vous ai dit non. Deux fois!
— Ah bon.
La lueur admirative s’éteignit d’un coup.
— En tout cas, dit Olivia à Arnold, vous pouvez peut-être le suivre, mais vous pouvez pas le poursuivre.
Elle gloussa, le jeu de mots lui plaisait. Elle se pencha vers Arnold et lui essuya la bouche avec sa serviette.
— Pas après ce que vous lui avez dit ce matin à propos de votre fils...
Arnold éloigna son visage.
— Ça va, Arnold, dit Colin.
Comme Arnold ne bronchait pas:
— Nous ne dirons rien, nous sommes muets comme des tombes. Si on ne peut plus faire confiance aux amis...
Arnold eut un soubresaut.
— Le mot n’est pas un peu exagéré?
— Exagéré? Quand donc devient-on des amis chez vous? Qu’est-ce qu’il vous faut pour faire de quelqu’un votre ami? Dites-moi, Arnold. Quels sont les ingrédients?
Arnold haussa les épaules.
— Nous n’avons pas fait tout ça pour rien, insista Colin.
— Tout ça quoi?
Le bras tendu de Colin touchait l’épaule d’Arnold.
— Ces bulles, voyez.
Arnold ne voyait pas.
— Ce temps passé, soupira Colin. Ces heures, ces mots, tous ces mots, et ces échanges...
Il avait beau le convier du regard, Arnold résistait.
— Sans parler de Rachel...
Arnold ouvrit de grands yeux.
— Je crois fermement, conclut Colin, que des personnes qui se retrouvent ensemble dans un train nuptial ne peuvent pas ne pas être amies. Voilà. Sans compter que nous formons une vraie famille à présent. Moi, je suis le malfaiteur, Arnold, l’inspecteur qui me suit...
Arnold leva les yeux au ciel.
— ... et madame, ici présente, est l’avocate chargée d’assurer ma défense.
— Et moi? demanda Olivia. Je suis quoi, moi?
— Vous? fit Colin, embarrassé. Eh bien, vous êtes...
Il regardait Arnold et Arnold le regardait.
— Vous seriez sa fille... à moins que... sauf si évidemment... c’est très embêtant...
Il s’arrêta tout net et se tourna vers Olivia.
— Vous pourriez être la fille d’Arnold si seulement Arnold n’avait pas pour vous un sentiment aussi éloigné de l’amour filial. Voilà.
Il eut l’air satisfait et soulagé, comme s’il venait de se débarrasser d’une corvée embêtante.
— Eh ben dites donc! s’exclama Olivia. Un habitué des bordels qui cache la mort de son fils à sa femme et un médecin qui soigne pas tout le monde. Je suis en bonne compagnie, on dirait.
Elle avait l’air rassurée. Elle se tourna vers Élisabeth.
— Et vous, c’est quoi?
OceanofPDF.com