Singuliers voyageurs
Chapitre 26
Le train repartit au moment précis où ils regagnaient le compartiment. Il leur parut sale, usé, exagérément bruyant. Élisabeth pénétra la première, suivie de Colin et d’Arnold. La portière glissa derrière eux.
— Et Olivia?
Le soleil se levait, une ligne plus claire rosit l’horizon, chassant les ombres et ressuscitant peu à peu les couleurs, les gris, les ors, les verts. La tête des arbres était encore enveloppée de brouillard. Le compartiment était humide et froid, sur la vitre cassée les premières lueurs de l’aube dessinaient d’étranges motifs.
— Elle ne devait pas revenir?
Arnold avait repris sa place et se tenait très droit, très gris.
— Elle n’a pas dit qu’elle revenait?
Non, elle n’a jamais dit ça, ils ne le comprennent que maintenant et à elle non plus ils n’ont pas dit au revoir.
— Elle n’y était plus, dit Colin. Quand je suis arrivé, elle était déjà partie.
Ils restent là à regarder Arnold, honteux de se trouver si peu affectés par l’absence d’Olivia. Il aurait fallu consoler Arnold, mais c’est un vieux avec une lippe de vieux.
Élisabeth prit une douche, Colin une bouteille et trois verres, les trois mêmes verres, sales, un peu collants. Il attendit qu’Élisabeth soit revenue pour lever le sien.
— Je bois à la santé de Walter.
Élisabeth vida son verre, Arnold soupira.
— Je n’ai qu’une certitude, dit-il. Les choses n’auraient pas dû se passer ainsi.
Colin alla vers lui et lui mit un verre dans la main.
— Buvez.
Arnold obtempéra, regarda encore une fois le verre, les mêmes gestes que la veille, mais tellement loin. Morts. Il ferma les yeux.
— Je bois à la santé d’Olivia.
Il essaya mais en vain, l’alcool refoula. Arnold cracha par terre, confus.
— Que s’est-il passé exactement?
— Rien de spécial, dit Colin.
Arnold regardait droit devant lui, abattu.
— C’est drôle, murmura-t-il.
Ils hochèrent la tête à l’unisson.
— Comment se fait-il que…
Il fit une pause.
— …ce qui reste n’est jamais ce que j’aime le plus…
Il regardait Walter.
— Je... je ne peux pas l’avoir aimée à ce point, qu’en dites-vous?
Ils n’en disaient rien, ne comprenaient pas eux non plus, c’était comme refermer la porte sur un mendiant qui supplie.
— Nous n’avons pas eu le temps, reprit-il. Cela ne se peut tout simplement pas. L’amour, ce n’est pas ça, c’est long, l’amour prend du temps, oui. Il faut lui laisser le temps, nous n’avons pas eu le temps. Ce n’est pas ça, l’amour.
À l’intérieur de lui la rumeur grossissait, détruisait tout sur son passage, l’estomac, le cœur, le ventre, faisait fi des raisons comme des prétextes. L’alcool avait mouillé le précieux tissu gris. Arnold eut l’air consterné. «Quel dommage, murmura-t-il, gêné. Il m’a coûté une fortune.» L’énormité du désastre lui apparut d’un coup, toutes les imperfections dont était faite sa vie, et ce train. La pauvreté d’Olivia, la jambe de Colin, la hanche de Walter, toutes ces rencontres absurdement et irrémédiablement ratées. Colin et sa mère, la plage déserte, le caillou banal qu’une main légère rejette, un jour, dans l’anonymat, un caillou parmi tant d’autres, à jamais réduit à l’insignifiance. Il eut un sanglot, mais c’est Walter qui pleura. Personne ne l’entendit.
— Elle n’a même pas voulu de mon argent, dit-il plus tard.
— Elle, peut-être pas, dit Colin. Mais j’en connais deux qui n’attendent que lui, si je puis dire.
Arnold le regarda sans comprendre.
— Eh bien oui, Arnold. À quoi vous attendiez-vous donc?
Élisabeth et Colin hochaient la tête, compatissants. Ils buvaient et rebuvaient, assis tous les trois côte à côte, serrés, avec Arnold au milieu et Walter en face, seul sur l’autre banquette. Cela s’était produit à leur insu.
— Je le leur ai promis, Arnold. J’ai cru bien faire. Vous aviez offert, alors.
— Bien sûr, bien sûr, marmonna Arnold en se mouchant.
Colin sortit un papier chiffonné de sa poche et le tendit à Arnold.
— Voici leurs noms et leur adresse.
— Non, ça, c’est votre mise en demeure.
— Oh! Désolé.
Il fouilla encore, ressortit l’assortiment de boulettes grises.
— Ah! Le voilà.
Arnold s’empara du papier et le fourra dans sa poche sans même le regarder. Colin se tourna vers Élisabeth. Ses yeux s’illuminèrent.
— C’est le matin, dit-il. Un autre jour. Il faut reconstruire.
Elle approuva, joyeuse.
— Oui.
— Il faut du pain, il faut du café. Nous devons manger et nous laver. Une nouvelle journée commence.
— Elle ne reviendra pas, dit Arnold.
— Il faut faire les gestes.
Un bruit en face d’eux. Walter avait mis son poing dans sa bouche et le dévorait en silence.
— Il faut du lait aussi, dit Colin. Mais qui dit lait dit contrôleur. Plutôt mourir.
Il sortit, revint moins d’une minute plus tard avec une boîte de conserve et un biberon.
— Une gentille dame avec bébé. Très jolie. La race se multiplie, c’est très bien.
Il fouilla dans sa mallette, en sortit un ouvre-boîte, ouvrit la boîte de conserve, le biberon.
— Je crois qu’il faut chauffer le lait, risqua Arnold.
— Ah oui?
— Constance le faisait.
Colin versa le liquide jaunâtre dans le biberon, en fit tomber quelques gouttes sur son poignet.
— C’est ce qu’on fait, non?
— Oui, mais...
— Voilà, maintenant ça y est, c’est la bonne température.
Walter goba la tétine et se mit à boire goulûment.
— J’aimerais bien revoir Constance, dit Arnold.
— Je vous comprends, dit Colin.
— Moi aussi, dit Élisabeth.
— Les regroupements humains sont imprévisibles, dit encore Arnold.
— C’est le mot, dit très sérieusement Colin.
Les yeux grands ouverts, Walter buvait. Quelque chose avait changé, ce n’était pas la même proximité, pas la même odeur. On le tenait différemment, le goût était différent aussi. Il a mal tout à coup, hoquette, régurgite comme l’a fait Arnold tout à l’heure, sur la manche de Colin.
— Bois, mon poussin. Bois, je t’en prie.
— Il n’a pas l’habitude des biberons, dit Arnold.
— C’est forcément moins bon, dit Colin. Mais il s’y fera.
— Il le faudra bien. Elle ne reviendra pas.
Walter se mit à pleurer faiblement, le visage contracté, les jambes repliées sur l’abdomen. Colin abandonna le biberon, prit l’enfant contre lui, à la verticale.
— Croyez-vous que le tout soit supérieur à la somme des parties? demanda Arnold.
— Cela se peut, soupira Colin en tapotant le dos de Walter.
Mais l’heure était à la courtoisie.
— Ce que vous dites est très intéressant, Arnold.
Il vit la mine désolée d’Arnold et ajouta très vite:
— Il se peut, en effet, que pris chacun isolément nous ne soyons pas à la hauteur de ce que nous représentons tous ensemble. Cela se peut, oui.
Le front d’Arnold se détendit, Colin déboutonna sa chemise et plaqua Walter contre son sein gauche.
— Peut-être que certaines choses ne peuvent pas se produire sans la conjonction des forces... dit encore Arnold.
— Peut-être, dit Colin.
Arnold vit Colin.
— Pour l’amour du ciel, que faites-vous?
Colin ne répondit pas mais continua de presser l’enfant contre lui.
— Vous ne croyez tout de même pas qu’il va gober ça! dit Arnold.
Il fixait le mamelon avec une expression de dégoût, large, brun, cerclé d’une couronne de poils gris, raides.
— Pourquoi pas? fit Élisabeth.
— Un sein ou un autre! renchérit Colin.
— Mais enfin... protesta Arnold. Ce ne serait pas mieux si Élisabeth...
— C’est absolument hors de question, dit Élisabeth.
Walter s’était calmé et tétait.
— Il va forcément finir par s’en apercevoir, dit encore Arnold. L’illusion est loin d’être parfaite.
— Vous êtes d’un sérieux confondant, Arnold.
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