Singuliers voyageurs

Hélène Vachon · Chapitre 19 sur 29

Pages du PDF

Singuliers voyageurs

Chapitre 19

 

 

Ils n’eurent pas à quitter le compartiment, Arnold et Olivia le firent pour eux. Arnold réveilla Olivia qui fit oui, oui et se leva de bonne grâce. Unis par une sorte de complicité tacite pour qu’arrive ce qui devait arriver, ils abandonnèrent le compartiment d’un commun accord. Pendant l’heure qui suivit, ils furent remplis de bienveillance et espérèrent le meilleur, ce n’est pas si fréquent, cette rencontre, et ils avaient si peu de temps.

Ils refermèrent la portière et restèrent dans le couloir, dos au compartiment, les jambes solidement ancrées au sol, devisant à mi-voix tels deux gardes-chiourmes soudés dans la même chaleur irradiée du couple enlacé derrière eux, prêts à toute éventualité, remplis d’invention et de mensonges pour éloigner curieux et contrôleurs. Ils se sentaient braves, ils se sentaient forts, investis d’une mission secrète, éphémère. Arnold en oubliait ses bonnes résolutions, se penchait vers Olivia, effleurait l’oreille nacrée. «Au fond, nous sommes du même pays, disait-il. De la même terre.» «Vous n’êtes pas si vieux que ça», répondait Olivia. Et parce qu’une ombre de tristesse passait dans l’œil d’Arnold: «Vous ne faites pas vraiment votre âge.» Elle se surpassait, dispensait une très vieille affection.

Aucun des deux ne fut tenté de regarder derrière, ce n’était pas nécessaire, ils sentaient l’harmonie, le mouvement du train, son rythme, le même à peu de choses près que celui du couple bercé et heureux qui se déployait derrière. Ils voyaient Élisabeth qui tanguait, entièrement concentrée sur Colin abandonné sur la banquette, sa jambe inerte battant la mesure. Walter n’en fut même pas incommodé. Bien à l’abri sur l’autre banquette, le manteau d’Arnold élevé autour de lui comme un rempart soyeux, c’est tout juste s’il tressaillit quand de Colin, soudain dressé au seuil du plus ancien naufrage, s’échappa une plainte insolite et rauque. Élisabeth passa sa main sur le visage de Colin comme un aveugle cherche à repérer les lieux. Je suis là, dans ce creux, et là sur cette montée, sur ce fruit charnu, je suis sur cette arête.

— Depuis combien de temps tu n’as pas fait l’amour? balbutia Colin.

Elle ne répondit pas mais continua à arpenter son visage.

— Tu as faim, dit-il. Très faim.

Les larmes d’Élisabeth surgirent à son insu.

— Mais tu prends soin de moi, dit encore Colin. Même si je te déçois, tu prends soin de moi.

Elle aurait préféré qu’il se taise, aurait aimé faire l’expérience du silence aux côtés de Colin.

— Tu as dit qu’il ne fallait pas prendre soin des gens, dit-elle.

Il la tenait serrée, ses deux mains croisées sur son dos.

— Des gens, non.

Soudain il se hissa jusqu’à son oreille.

— Prends-le, dit-il dans un souffle.

Elle ne comprit pas.

— Le petit. Prends-le avec toi. Elle ne sait pas quoi en faire, elle n’en veut pas.

Élisabeth se dégagea.

— Elle va lui rendre la vie impossible, tu l’as dit tout à l’heure.

Il respirait fort, par à-coups.

— Tu changes souvent d’idée comme ça?

— Oui. Souvent, souvent. Colin n’est jamais définitif. Tout est possible avec Colin.

Il en remettait, l’agaçait prodigieusement. Ce n’était pas ce qu’elle avait imaginé.

— Qu’est-ce qu’on t’a appris, bon sang? Une mère, ce n’est pas quelqu’un qui est là et qui attend sur une plage.

— Mais bien sûr que c’est ça. Ce n’est pas si compliqué. Tu es libre, tu as de l’argent. Pourquoi pas lui? Pourquoi toujours réfléchir? Fais-le, c’est tout.

Elle le considéra un moment sans comprendre. Entre ses cuisses, le liquide chaud refluait lentement, inondait le ventre de Colin, retournait à sa source. Toute mon attention rivée sur lui, songeait Élisabeth.

Elle fit non de la tête, un mouvement lent, patient, qui rendait toutes choses définitives. Elle s’arracha à l’emprise de Colin et se leva. Dans l’obscurité, ses vêtements noirs formaient une masse encore plus sombre.

— On n’a qu’un moment dans la vie, reprit Colin.

— On n’a pas qu’un moment dans la vie. Quand cesseras-tu d’être aussi fataliste?

Elle ramassa les bas, le soutien-gorge, le slip, s’étonna que l’instant soit si vite passé, que toute la tension accumulée au fil des heures se soit dissoute dans ce désert de vêtements tièdes.

— Moi, j’ai eu le mien et je l’ai raté. Pas toi.

— J’aurai bientôt quarante ans, Colin.

— Et alors? Ce n’est rien, quarante ans. La vie est devant. Moi, j’ai raté ma chance. Je ne l’ai pas sauvée, j’aurais dû.

Elle soupira, au bord de l’impatience.

— Sauvé qui?

— Ma femme.

— Mon Dieu que j’en ai assez…

— Je t’en prie.

— Je ne voulais que toi, dit Élisabeth. Quelques instants auprès de toi. Sans ton foutu passé.

— Il suffisait de prononcer un mot, un seul, et je ne l’ai pas fait.

Elle se rhabillait, ses bras ramenés derrière elle rattachaient le soutien-gorge, les sous-vêtements tranchaient sur la peau blanche.

— C’était elle ou moi, tu sais bien, quand on a à faire face, quand il faut choisir. Nous étions cachés tous les deux, j’entendais battre son sang, il fallait bien que l’un de nous se montre, il y avait ces quatre hommes qui attendaient, ils savaient que quelqu’un se cachait là et ils attendaient. Ils ignoraient qu’on était deux, c’était trop pitit, mais elle était tellement pitite...

Elle ramassa le chemisier, enfila le chemisier.

— Elle n’a eu qu’un seul regard, elle a vu que je ne sortirais pas et c’est elle qui est sortie. Et tu sais ce que j’ai fait?

— Non.

— Je me suis bouché les oreilles pour ne pas entendre la mitraillette.

— Je m’en fous, Colin.

— Ils l’ont pulvérisée. Littéralement.

— Je m’en fous complètement.

— Et moi je suis là, avec toi.

Il l’attira vers lui, saisit sa tête et l’approcha de sa bouche.

— C’est merveilleux, une tête, c’est rond, c’est lisse, c’est plein de matière douce, rugueuse, c’est plein de cheveux. Elle serait quelque part en train de vivre.

Il pleurait, mais elle ne le vit pas.

— Et je suis ici, et je vis, et je suis là, avec toi sur moi, tu es chaude, tu t’écoules en moi, et je suis bien, et je suis heureux. Je suis un homme heureux, Élisabeth.

Il avait prononcé son nom, n’avait pas confondu, était revenu au présent.

Elle s’abattit sur sa bouche et ferma les yeux.

OceanofPDF.com