Singuliers voyageurs
Chapitre 9
— Prenez, dit Arnold. J’en ai fini.
Olivia considéra un moment le journal avant de refuser. Arnold insista, Olivia refusa encore, rouge de confusion.
— Je l’ai lu, dit-elle.
Élisabeth capta le regard, la panique à l’état pur. Arnold renonça. Elle ne sait pas lire, se dit Élisabeth. Le constat la prit de cours, une compassion irraisonnée pour Walter monta en elle. Elle rangea son cahier et regarda Olivia avec une telle insistance qu’Olivia finit par lever les yeux sur elle.
— Où allez-vous? demanda Élisabeth.
Olivia battit des cils, hésita un moment.
— À Vernaux.
Elle s’étiolait à vue d’œil, dérivait au large. Le geste de Colin lui avait tout ravi. Apparemment rien n’avait changé, mais le déficit était palpable.
— Vous habitez Vernaux?
— Non.
Elle jeta un regard hésitant à Walter, soupira.
— Je vais rendre visite à mes parents, dit-elle.
— Ils vont être contents de le voir.
— Mmm.
— Quel âge a-t-il?
— Qui? demanda Olivia.
Élisabeth baissa la tête.
— Quatre mois, dit Olivia.
— C’est son premier été, dit Colin en levant la tête.
Son regard gris cherchait Olivia qui prit le parti de la fuite.
— C’est la première fois qu’il sent la touffeur de l’air, dit Colin. Touffeur? fit-il en se tournant vers Élisabeth.
— C’est quoi, la touffeur? demanda Olivia, maussade.
Colin éleva ses deux bras en l’air.
— Ça.
— Ça quoi?
— Ça.
Colin souriait béatement.
— Moi, mon erreur, c’est lui, dit Olivia.
Colin ne comprit ni ce qu’elle disait ni qu’elle s’adressait à lui.
— Tom?
— Oui, Olivia?
Elle le considérait avec une lueur de défi dans l’œil.
— Ce matin, Arnold a dit qu’il avait commis une erreur.
— J’ai dit ça, moi? fit Arnold.
— Eh bien moi aussi, j’en ai commis une, une seule. Mon erreur, c’est lui.
Elle montrait Walter.
La brutalité de l’aveu les prit au dépourvu. Il y eut une période de silence puis la gêne s’installa, une gêne mêlée de honte. À cause de l’honneur perdu de Walter et parce que personne n’aurait voulu être à la place d’Olivia.
— Allons, allons, dit Arnold. Vous ne pensez pas ce que vous dites.
Elle ne se tourna même pas vers lui.
— Je l’ai eu beaucoup trop jeune.
Ils revoyaient son arrivée, son empressement à dévêtir Walter, à le leur montrer, à le nourrir.
— Je n’ai que dix-neuf ans, dit Olivia sur le ton qu’elle aurait pris pour dire «Je n’ai que deux dollars dans ma poche.»
— C’est très bien, dix-neuf ans, pour avoir un bébé, fit remarquer Colin. Où est le problème?
— Comment ça, où est le problème? s’indigna Olivia. C’est bien trop jeune!
— Mais vous n’êtes pas jeune, dit candidement Colin.
— Comment ça, pas jeune?
Elle fronçait les sourcils.
— Vous auriez douze, treize ans, je ne dis pas.
— C’est vrai, ça, renchérit Arnold. Vous n’êtes pas si jeune que ça.
— Dix-neuf ans, c’est bien suffisant.
— Je n’ai pas eu de jeunesse, dit Olivia.
— Et alors? dit Colin. Quelle importance? C’est du luxe, la jeunesse.
— Qu’est-ce qui n’est pas du luxe, Colin? demanda Élisabeth,
— Ça, répéta-t-il en élevant ses deux mains comme tout à l’heure. Cet air, cette chaleur, cet espace que nous partageons... et lui, ajouta-t-il en se tournant vers Walter. Le reste!
Ils le sentaient oppressé, d’un autre âge ou d’un autre lieu. Il plissa le nez en respirant bruyamment.
— Mais erreur ou pas, il pue, déclara-t-il simplement.
Une odeur pestilentielle s’élevait du petit tas blanc. C’était venu comme ça, d’un coup. Un bruit de tuyau qu’on débouche et puis l’odeur, fétide, écœurante, qui souleva les estomacs fraîchement remplis.
— C’en est trop! maugréa Arnold.
Il sortit et revint avec le contrôleur qui, armé d’un pied-de-biche, entreprit de soulever la fenêtre. Elle résista longtemps, finit par se rompre, un large fragment de verre tomba par terre et se cassa en mille miettes.
Walter s’agitait en tous sens. Olivia l’allongea sur la banquette désertée par Arnold et le changea. Elle mit, dans son attitude, dans ses gestes, une compétence qui les surprit. C’était comme si elle se donnait en spectacle, leur montrait de quoi elle était capable, qu’il n’y avait pas de quoi fouetter un chat, toutes ces histoires que vous faites pour rien.
Elle replia la couche souillée, tendit le petit paquet fumant et nauséabond au contrôleur qui le prit du bout des doigts et sortit en le tenant loin devant lui.
L’odeur et le contrôleur évaporés, le silence retomba, morne. Arnold repensait à Constance, trouvait extraordinaire qu’en trente ans de mariage il n’ait pas rencontré une odeur comme celle-là. Je m’en serais forcément aperçu, se rassura-t-il. J’ai eu quatre enfants. À moins que je n’aie pas été là. La pensée l’inquiéta un moment. Ce n’est pas impossible après tout. Élisabeth ne pensait à rien de particulier, Colin oui: des espaces clos, du ciment, de la terre humide, des corps allongés dessus, beaucoup de corps, des gamelles de métal blanc, les unes pour la nourriture, les autres pour les déjections.
Olivia fixait Colin en souriant.
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