Singuliers voyageurs
Chapitre 3
— Vous non plus, vous n’aviez pas réservé? demanda Arnold.
La question s’adressait à Colin. Des minutes s’étaient écoulées. La contrariété avait cédé la place à l’indifférence, cette sorte de tolérance qui rend la cohabitation possible. S’étant fait à l’idée de ne pas voyager seul, Arnold essayait de se faire à l’idée de voyager en compagnie de Colin. Le naturel revenait au galop, c’était un naturel courtois et un peu gauche qui poussait Arnold à parler, à jeter des ponts dont personne, à vrai dire, ne voulait.
— Réservé? Non, bien sûr que non.
La pipe à la bouche, Colin regardait droit devant lui sans broncher, donnant tous les signes d’une effrayante disponibilité.
— Je ne réserve jamais. Quelle drôle d’idée! Je n’ai même jamais pensé à réserver quoi que ce soit.
Il grogna de plaisir.
— Je prends ce qui passe, si je puis dire.
Arnold essaya de rire, mais en vain.
— Vous... vous allez jusqu’à Plaisance?
Colin se pencha vers lui.
— Comment?
— Vous allez jusqu’où?
— Ah!
Arnold attendait.
— À vrai dire, cela dépend.
— Cela dépend?
— Oui.
— Mais... de quoi?
— Ah! D’un tas de choses, à vrai dire. J’ai un rendez-vous, voyez-vous?
— Ah bon.
Et ensuite? se demanda Arnold. Il chercha, chercha, ne trouva rien. Il aurait bien offert ses journaux, mais Rachel était dedans.
— Vous n’êtes pas obligé, dit Colin imperturbable. Vous n’êtes pas obligé de faire la conversation, voyez.
— Je ne me sens pas obligé, bafouilla Arnold. Je cherche seulement à...
— À combler le vide? fit Colin.
— Vous n’avez rien apporté. Pas de journaux, pas de revues. Et nous en avons pour des heures. Alors je me demandais...
— Si vous alliez devoir me... m’entretenir jusqu’à la fin des temps? C’est le bon mot, oui?
— Non. Enfin, oui...
— Vous me trouvez oisif?
— Peut-être, fit pensivement Arnold. Moi non plus, je ne lis pas les journaux, et pourtant j’en apporte toujours.
Il empoigna la liasse de journaux et la tendit pêle-mêle à Colin.
— Vous êtes rempli de civilités, monsieur, dit Colin.
Un bruit à la porte les fit sursauter. Le contrôleur déposa un pied prudent à l’intérieur en élevant exagérément la jambe comme s’il y avait un obstacle à franchir. Il referma la portière derrière lui.
— C’est un compartiment non-fumeurs, monsieur, dit-il en dévisageant Colin.
Il avait un certain âge et deux ou trois principes.
— Où voyez-vous de la fumée, monsieur?
Le contrôleur huma l’air en étirant le cou. La pomme d’Adam fit une apparition rougeâtre et brève.
— Tout de même, monsieur. On ne garde pas une pipe à la bouche si on n’a pas, à plus ou moins long terme, l’intention de fumer.
— Il n’a pas complètement tort, dit Arnold.
— La question n’est pas sans intérêt, concéda Colin.
Le contrôleur soupira.
— Mais est-ce que la présence d’un objet appelle obligatoirement son utilisation? poursuivit Colin en allumant sa pipe. Tout est là, je dirais.
— À présent ça y est, vous fumez, dit le contrôleur.
— Pas encore, mon ami. Pas encore.
— J’ai une requête à vous présenter.
Il avait l’air embarrassé.
— Importante? demanda Colin.
— Assez, oui.
— Faites, mon ami.
— Il y a une dame dans le couloir...
— Comment est-elle? demanda Colin.
Le contrôleur lui lança un regard noir.
— L’affaire est sérieuse, monsieur.
— Nous sommes dans un wagon nuptial, oui ou non?
L’homme prit une profonde inspiration comme si ce qu’il s’apprêtait à dire enfreignait les règles de la bienséance.
— Elle demande si elle peut partager votre compartiment.
— Évidemment! Elle est bien? insista Colin.
— Nous sommes déjà trois, déclara Arnold en se levant une fois de plus.
Il y eut un certain silence.
— Et alors? dit Colin. Plus on est...
— Dans un compartiment qui ne peut décemment recevoir que deux personnes, précisa Arnold. C’est un wagon nuptial, je vous le rappelle.
Colin le fixa un moment.
— Sans vouloir offenser personne, nous ne correspondons pas exactement au profil. Peut-être qu’une personne plus jeune... Elle est jeune? demanda-t-il au contrôleur.
— Très.
— Alors? fit Colin. Faites-la entrer.
— Il y a sûrement d’autres places disponibles, s’opposa Arnold.
— Aucune, monsieur.
— C’est très possible, dit Colin. Les quais étaient bondés. Je les ai vus, moi, des hommes, des femmes à moitié réveillés, des enfants qui suivaient en ronchonnant ou se laissaient tirer par des parents impatients. Une véritable marée humaine. Quelle horreur! ajouta-t-il en fixant Arnold.
Des cris, des pleurs s’élevaient effectivement des couloirs encombrés. Colin se tourna vers le contrôleur.
— Il aurait préféré voyager seul. Quelle drôle d’idée, ne trouvez-vous pas?
— Alors il fallait réserver le compartiment pour vous seul, monsieur.
— Pourquoi? rétorqua Arnold. Qui peut bien vouloir aller à Plaisance aujourd’hui?
— Beaucoup de monde, apparemment.
Le contrôleur soupira.
— Vous pouvez refuser, annonça-t-il stoïquement, comme s’il accomplissait un acte de bravoure.
— Pourquoi est-ce qu’on refuserait? demanda Colin. Elle a son billet, je suppose.
Nouveau soupir.
— Justement, non.
— Elle est à bord, oui ou non?
— En quelque sorte.
— Comment est-elle montée?
Le contrôleur fixa Colin d’un air indulgent.
— Comme tout le monde, monsieur.
— C’est très intéressant, dit Colin en regardant les deux autres. Une dame dans le couloir, montée à l’insu de tous dans un train nuptial. Jeune en plus. Ça me plaît assez, pas vous? Elle est jolie? demanda-t-il.
Le contrôleur hésita.
— Plutôt.
— À la bonne heure! s’exclama Colin.
— Si on aime le genre, évidemment.
Il eut peur d’en avoir trop dit et baissa les yeux. Arnold insistait.
— Peut-être qu’en prenant le train suivant...
— Impossible, monsieur.
— Pourquoi donc?
— Elle n’a pas d’argent.
— Je peux comprendre ça, dit Colin.
— Et elle est catégorique: elle doit être à Vernaux avant demain. Il va sans dire que nous lui demanderons de descendre à Lisère.
— Dont l’arrêt est prévu à?
— Dix-sept heures trente-neuf, monsieur.
Arnold leva les yeux au ciel.
— Alors c’est oui ou c’est non?
— C’est oui, fit Colin.
— C’est non, dit Arnold en se redressant.
— Votons alors. Nous sommes dans un train démocratique. La réponse dépend de vous, Élisabeth.
Elle prit un air ennuyé.
— Si au moins on pouvait ouvrir les fenêtres! dit Arnold.
Le contrôleur se redressa à son tour comme si on l’attaquait personnellement.
— Les fenêtres s’ouvrent, monsieur, déclara-t-il solennellement.
— Non, monsieur, elles ne s’ouvrent pas!
— Je vous assure que oui.
— Et moi, je vous dis que non! On se croirait dans un avion, précisa-t-il, comme si ce dernier point était la condamnation suprême. L’air est irrespirable dans vos trains!
— Oh! Et puis la barbe! cria Élisabeth encore plus fort.
Ils se turent instantanément. Élisabeth se leva, frémissante, et empoigna la portière.
— Toute cette mascarade pour un simple passager!
Elle repoussa violemment la portière qui alla s’encastrer dans la cloison avec un bruit sec.
Son départ laissa un vide honteux qu’aucun des trois, à vrai dire, n’osa combler. Colin ralluma sa pipe en silence.
— C’est un compartiment non-fumeurs, monsieur.
— Je le crois sincèrement, dit Colin.
Élisabeth revint quelques instants plus tard accompagnée d’une femme blonde aux joues rouges et aux yeux bleus outrageusement maquillés. Elle était plutôt mal attifée, tenait un énorme paquet dans ses bras et dégageait une odeur forte – mélange de fatigue et de parfum bon marché – qui rasa tout sur son passage, la lavande d’Arnold, la cannelle d’Élisabeth et le tabac de Colin.
— Excusez-moi de vous causer tout ce dérangement, dit-elle timidement.
La voix était jeune, un peu nasillarde.
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