Singuliers voyageurs
Chapitre 5
L’heure qui suit est silencieuse. Il n’y a que le train, son bruit, son rythme, sa douceur et sa régularité. Des villages défilent à toute allure, la ville est déjà loin. Des gens penchés sur des champs lèvent les yeux, se redressent un moment, regardent le train passer, méprisants ou envieux du mouvement qu’ils ne connaîtront jamais. Ils ont chaud.
À l’intérieur du compartiment, tout est silencieux, la pensée déserte, le train la met en échec pour un temps. Il est dix heures. Trop tard pour le petit-déjeuner, trop tôt pour le déjeuner. Les estomacs sont vides à cette heure, ils attendent qu’on les remplisse, la nourriture qui descendra en eux les lestera et les ancrera toujours plus à la terre.
Walter s’est rendormi, ses petits poings saillent au-dessus de la couverture blanche. La tête d’Arnold repose contre le dossier. Il ne dort pas. Élisabeth a fini par céder au sommeil, ce qu’elle ne fait qu’en présence d’intimes. Olivia résiste encore, pour la forme, son regard fixe ne voit déjà plus, elle abandonne le monde à son sort, confiant pour un temps son bébé à d’autres, heureuse que les petits pieds de Walter soient tout naturellement allés se blottir sous la cuisse d’Arnold. Elle aurait préféré celle de Colin, mais Arnold fait aussi bien l’affaire, leur chaleur est la même, c’est une chaleur masculine, une chaleur sûre, et cela seul importe.
— Vous les aimez comme ça?
Penché vers Arnold, Colin montrait Rachel du doigt. Sous le coup de la surprise, Arnold rougit jusqu’à la racine de ses cheveux bleus.
— C’est très intéressant, chuchota Colin. Je ne vous imaginais pas du tout comme ça.
— De quoi vous mêlez-vous, à la fin?
Colin adressa une œillade complice à Arnold qui détourna le regard.
— Les femmes dorment. Nous sommes entre nous.
Élisabeth s’était recroquevillée contre la cloison. La bouche ouverte, Olivia somnolait. Walter reposait contre elle, s’étirait à n’en plus finir, poussait des ramifications jusque sous le corps d’Arnold, forçait le lien entre sa mère et l’homme strict qui, pour quelque raison obscure, s’en était détourné. De temps à autre, le visage de l’enfant se crispait, de brèves plaintes étouffées s’échappaient de l’amas de langes blancs.
— Qu’est-ce qu’il a? demanda Arnold, inquiet.
— Il rêve, dit Colin. Ça ne vous arrive jamais?
Il avait repris sa place et fumait tranquillement en fixant Arnold. Olivia eut un soubresaut et se mit à ronfler. Arnold tourna la tête vers elle et la considéra sans indulgence.
— Vous ne devriez pas avoir ce regard, Arnold.
— Quel regard?
— Elle vous plaisait tout à l’heure.
Silence.
— Je devine l’amour à des kilomètres à la ronde. L’odeur de l’amour, ajouta Colin rêveur.
Il se pencha de nouveau.
— Ce matin le compartiment était plein de vous, Arnold. Et d’elle, ajouta-t-il en se tournant vers Élisabeth. Mais ce n’est pas une femme pour vous.
— De quoi parlez-vous!?
— L’égalité ne vous vaut rien.
Arnold resta là à regarder Colin comme s’il évaluait la sentence.
— Vous avez envie de cette femme, reprit Colin en montrant Olivia.
— Vous est soûl, Colin.
— Si peu.
Il sortit une bouteille de la poche intérieure de son veston.
— Vous en voulez?
— Non.
C’était un vrai non. De ceux qui ne se refusent pas.
— Comme vous voulez. Mais vous avez tort.
Le liquide doré brillait au soleil qui inondait à présent le compartiment. Colin en avala une longue rasade. Arnold regardait la bouteille, enviait les certitudes de Colin.
— Olivia vous dirait que l’alcool est interdit.
— Tout est interdit, toujours, fit Colin à voix basse.
Il prit une autre gorgée.
— Olivia dirait, Olivia n’aimerait pas. Les femmes nous ramènent toujours à l’ordre, c’est très ennuyeux. C’est leur seul défaut, je dirais.
— Elles en ont bien d’autres, rétorqua Arnold.
Colin sourit.
— Lesquels, Arnold?
Arnold soupira.
— Elles sont... pesantes. Je ne trouve pas d’autre mot.
— Pesantes?
— Elles savent ce qu’il faut faire ou ne pas faire, elles savent ce qui est bien et nous... nous sommes pris ailleurs, ce ne sont pas nos préoccupations, nous avons toujours peur de ne pas être à la hauteur.
Colin regarda Olivia, puis Élisabeth.
— Elles, vous les trouvez pesantes?
Arnold fit la moue: «D’une certaine façon, oui.»
— Mais pas Rachel, fit Colin.
— Que voulez-vous dire?
— Rachel n’est pas pesante.
— Rachel n’existe pas, Rachel n’est rien.
— Rien? Eh bien moi, j’aimerais bien qu’on m’encadre comme ça! En noir et puis en rouge! Personne ne m’a jamais encadré, moi.
Il se mit à rire tout seul. Arnold regardait boire Colin, son regard était plein d’envie, descendant et remontant du goulot aux yeux gris, inlassablement.
— Je préfère mon alcool, dit Colin. Le leur est compté, toujours. Dans des pitites, pitites bouteilles. Et puis leur mousseux doit être affreusement sucré. Je déteste ça.
Peut-être à cause de ce rire solitaire ou de ces mots estropiés qui donnaient à Colin cet air bon enfant qui excluait toute menace, Arnold céda. Il s’empara de la bouteille, considéra un moment le goulot, ferma les yeux et engouffra le tout.
— À la bonne heure, fit Colin.
— Ce n’est pas tous les jours fête.
L’alcool le réchauffa et il se sentit bien. À ses côtés, l’enfant poussait de plus belle, c’était assez incommodant, Arnold aurait préféré un terrain lisse, être tout entier à l’instant qui passait, ne pas ressentir de sensations étrangères à son propre bien-être. Il prit les pieds de Walter et les déplaça légèrement, la tête alla s’enfoncer dans le moelleux du dossier.
— Peut-être qu’avec elles je suis différent...
— Elles qui?
— Les prostituées.
— Pourquoi seriez-vous différent?
— Je ne sais pas. Peut-être parce qu’elles nous prennent comme on est, murmura Arnold.
— De vous à moi, elles n’ont pas beaucoup le choix. C’est leur métier, je dirais.
Il hésita un moment.
— Nous les payons pour ça. Ce qui ne veut pas dire qu’elles ne pensent pas.
— Je me fous de ce qu’elles pensent, dit Arnold.
— Elles nous voient aussi.
Arnold haussa les épaules et reprit la bouteille.
— Vous rendez-vous compte de ce qu’elles voient, Arnold? C’est très intéressant.
Comme Arnold ne répondait pas:
— Elles voient... tout.
Il secouait la tête, la main sur la bouche.
— Et le plus beau de l’histoire, c’est qu’on s’en fout. Ce qu’elles pensent est sans importance. C’est une pitite pensée de rien du tout, une pensée légère, non crédible. C’est très extraordinaire.
Arnold ne voyait là rien d’extraordinaire. Colin reprit le journal et leva un verre invisible.
— À ta santé, Rachel.
— Santé, dit Arnold.
— Vous êtes marié, Arnold?
Arnold ne répondit pas, Colin en déduisit qu’il l’était.
— Vous ne devriez pas être différent, dit-il.
— Que voulez-vous dire?
— Quel intérêt d’être un tel avec une telle et un tel autre avec une telle autre?
Il s’arrêta.
— Est-ce que c’est clair?
— Si on veut, dit Arnold.
— Ce n’est pas de sa faute à elle si vous n’êtes pas fichu d’être le même partout.
— Elle qui?
— Votre femme.
— Nous nous égarons, dit Arnold.
— Et puis c’est très fatigant, poursuivit Colin. Toutes ces personnalités que vous vous donnez. À un certain moment, on ne sait plus. En ce moment, par exemple, qui êtes-vous, Arnold?
— Qui suis-je? répéta Arnold en écho.
— Moi, dit Colin en appliquant sa main libre sur son thorax, je suis Colin en tout temps, le même bon vieux Colin partout.
— J’en ai peur, en effet, rétorqua Arnold en gloussant.
Pendant un moment, l’air s’allégea. Il n’y eut plus que deux hommes gagnés par le fou rire.
— Vous avez un certain humour, dit Colin. En vous voyant, on ne le dirait pas.
— Je sais.
— Vous faites terriblement sérieux.
— Je sais.
— Sans parler de ces cheveux...
Le regard vacillant de Colin erra un moment sur le visage d’Arnold avant d’aller se perdre plus haut.
— Laissez tomber, dit Arnold.
— Comment faites-vous pour vous trimballer dans la vie avec des cheveux bleus?
Il s’interrompit.
— Vos cheveux sont sûrement très bien au naturel. J’en mettrais ma main au feu.
— Ils sont jaunes.
Colin hésita tout de même un peu.
— Jaunes? Bon, et puis après? C’est gai.
— Vous trouvez?
— Je préfère encore de vrais cheveux jaunes à de faux cheveux bleus.
Il était complètement soûl.
— Vous êtes beau, Colin, prononça lentement Arnold.
— Beau? Moi?
Il répéta le mot plusieurs fois de suite, un doigt pointé sur le ventre.
— Vous... vous en êtes sûr?
— Sûr. Alors vous ne pouvez pas comprendre. Vos cheveux sont... d’abord vous en avez, ce qui est d’une totale injustice.
— Ça, d’accord, concéda Colin en lissant amoureusement ses cheveux.
— Moi, je ne suis pas beau.
— Buvez, allez!
Il tendit la bouteille à Arnold.
— Vous croyez qu’elles dorment?
Arnold se tourna vers les deux femmes.
— Je l’espère pour elles.
— Pourquoi?
— Elles sont si différentes de nous.
— Pourquoi? Nous dormons, nous aussi, dit Colin.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire.
— Ah!
— Je veux dire que... qu’elles...
— Allez-y, Arnold. Vous avez tout mon appui.
— Mais enfin, comment pouvez-vous ne pas comprendre?
— Comprendre quoi?
— Elles ne sont pas comme nous.
— Ah bon.
— C’est ce qui nous attire, justement. Le fait qu’elles ne soient pas comme nous.
— Vous en êtes sûr?
Arnold réprima un soupir d’impatience.
— Vous faites quelquefois preuve d’un manque flagrant de finesse, Colin.
Colin réfléchit pour la forme, haussa les épaules.
— Et ne me demandez pas si j’en suis sûr, d’accord? dit Arnold.
— D’accord, dit Colin.
Il se pencha soudain, déposa une main sur le genou d’Arnold.
— C’est du luxe, tout ça. Moi, je viens d’un pays où on ne se pose pas ce genre de question.
Il parlait encore plus lentement, l’élocution devenait laborieuse.
— Les femmes ne diffèrent peut-être pas autant des hommes que nous voulons bien le croire. Ou alors, dans certaines circonstances seulement.
Arnold tourna vers Colin un regard épouvanté.
— C’est hors de question, dit-il.
— Mais pourquoi donc?
— Eh bien, parce que...
— Chez nous, déclara Colin, on est rangés côte à côte et on se ressemble.
— Rangés côte à côte?
— Assis, plutôt... Et puis, non...
Il balaya l’air de la main.
— On est des compagnons, c’est ce que je veux dire.
Arnold ouvrit des yeux ronds comme s’il voyait un revenant.
— Foutaises! dit-il en élevant la voix.
— Chuuut! murmura Colin.
Arnold repensa à Constance, à son regard. Sa main sur la porte. Il avait ramené ses deux mains à l’intérieur de ses genoux et se balançait d’avant en arrière, le dos rond.
— Qu’est-ce que l’idée a de si révoltant? demanda Colin.
— Les femmes ne sont pas des compagnons. Vous n’arriverez jamais à me faire avaler ça.
— C’est comme vous voulez.
Arnold suffoqua et s’inclina vers le sol.
— Je crois qu’elle vient de me quitter.
Il adressa à Colin un regard chargé d’une telle détresse que Colin se redressa et eut un mouvement vers lui.
— Oh! Oh!
Il effleura encore le genou d’Arnold.
— À cause de Rachel?
— Bien sûr que non.
— Pourquoi alors?
Arnold considéra Colin d’un air étonné.
— Voyons, Colin. Il y a plusieurs raisons pour lesquelles deux personnes se quittent.
— Plusieurs? dit Colin en faisant la moue. Je ne dirais pas, non. La mort seulement.
Il haussa de nouveau les épaules.
— C’est du luxe, dit-il encore.
Arnold oscillait toujours en fixant le sol.
— Arrêtez, dit Colin. Vous allez avoir le mal de mer.
Arnold prit une profonde inspiration et fixa Colin.
— J’ai commis une erreur. Une grave erreur.
— Vous? Pas possible!
Colin souriait, l’air gourmand.
— J’avais un fils... reprit Arnold.
— Il est mort?
Arnold eut un soupir d’impatience.
— Si vous m’interrompez tout le temps, je ne vous dirai rien.
— C’est la première fois que je vous interromps.
— Vous en êtes sûr?
— Absolument.
— J’ai eu trois enfants avec ma femme et un premier fils avec une autre. Il habitait Plaisance.
— Quel malheur! fit Colin sans raison apparente. Elle le savait?
— Évidemment. Il nous rendait régulièrement visite, aux fêtes, à Noël... tout allait pour le mieux.
— Buvez, dit Colin.
— Il y a deux ans, il est mort...
— Désolé, dit Colin. Je suis vraiment désolé.
— ... et je ne le lui ai jamais dit.
— À qui?
— À ma femme, voyons! À qui d’autre?
— Mais... pourquoi donc?
Arnold désigna les journaux par terre et Rachel qui les fixait en souriant.
— Oh! Je comprends, oui.
Colin ramassa le journal et le froissa brutalement. Le sourire de Rachel se déforma et alla se dissoudre dans les replis du papier.
— C’est très intéressant, dit Colin.
— Vous trouvez?
— Le moment où quelqu’un cesse de se comporter comme il devrait ou comme on le lui a appris...
Arnold n’ajouta rien.
— Le point de rupture, dit encore Colin.
Arnold surveillait l’expression de Colin, guettait le retour du regard gris sur sa personne. Comme rien ne venait, il ferma les yeux, s’adossa en laissant pendre ses deux bras. Il sentait une lassitude, une infinie légèreté.
— C’est bien, dit-il.
— Qu’est-ce qui est bien?
— C’est net. Je n’ai pas besoin de rémission. C’est mieux ainsi. Elle non plus ne m’a rien dit. Je la dégoûte.
— Pas moi, dit Colin.
Arnold ouvrit les yeux.
— Il est mort, poursuivit Colin. Alors à quoi bon? Rien n’aurait pu le ressusciter, alors pourquoi ne pas avoir continué comme avant?
— Mais parce que c’est horrible!
— Horrible? Non. Je ne trouve pas.
Le ronflement d’Olivia changea de registre. Walter poussa un soupir à fendre l’âme et reprit sa position initiale, la tête contre la cuisse d’Olivia, les pieds sous Arnold.
— C’est très étonnant, dit plus bas Colin. Je suis en train de vous défendre et vous m’accablez.
— Excusez-moi.
— Votre silence ne fait de mal à personne, Arnold.
— Il lui fait mal à elle.
— Pourquoi, si elle l’ignore?
— Parce qu’elle vit avec une idée fausse.
— Elle vit avec rien du tout puisqu’elle l’ignore.
Silence.
— C’est encore pire, dit Arnold.
— Quoi donc?
— Le fait qu’elle ne sache pas.
Colin soupira.
— Résumons-nous, dit-il. Elle devrait souffrir, mais elle ne souffre pas parce qu’elle ignore qu’elle devrait souffrir. C’est très extraordinaire, ajouta-t-il après un moment.
— Nous n’en sortirons jamais, dit Arnold.
— Une idée, ça n’a pas de réalité, ça ne plane pas, comme ça, en plein ciel, ça n’existe pas tant qu’il n’y a pas une conscience pour l’accueillir, pour lui donner réalité. On ne peut pas souffrir de ce qu’on ignore!
Arnold le regarda gravement.
— Moi, je pense que oui.
Il considéra Colin, surpris. C’était la première fois qu’il s’exprimait ainsi, il ne savait même pas qu’il pensait ce qu’il pensait.
— Il y a une souffrance dans le fait d’être trompé même quand on ignore qu’on l’est. Il y a... Je ne sais pas comment dire, mais je suis certain d’avoir raison. Les choses, les événements ont une existence, même quand ils se produisent à notre insu.
Plus il parlait, plus le débit s’accélérait. Il ressentait une envie urgente d’élever des frontières autour de lui – je commence ici, je finis là –, mais le désir de s’ouvrir le poussait à s’incliner vers Colin, à ne pas rompre le fil de la discussion.
— Les choses ont un poids, même les choses abstraites, elles existent quelque part, il le faut bien.
Il y eut un silence, le train prit la relève, s’engouffra dans un tunnel ou deux, il y eut des moments de noirceur, des moments de clarté.
— Elles sont quelque part, elles ne disparaissent pas, elles pèsent sur le monde.
— Et elles font quoi?
Arnold fit la moue.
— Je ne sais pas. Peut-être qu’elles assurent un certain équilibre.
Colin haussa les sourcils.
— Oh! Vous croyez à la Grande Balance?
— À quoi?
Les doigts de Colin dessinèrent une tige avec un poids à chaque extrémité, l’alternance du balancement.
— C’est une façon un peu succincte de présenter les choses, dit Arnold.
— Quand j’étais pitit, je croyais aussi à la justice. Je laissais aller les choses, j’étais persuadé que le bien finirait par l’emporter. Je me sentais très fort, je faisais toutes sortes d’expériences, juste pour me prouver que j’avais raison. Je me laissais tabasser, j’allais au-devant des coups, le sourire aux lèvres et le regard plongé dans celui de mon tortionnaire. «Frappe toujours, je disais, ton tour viendra bien assez tôt.»
Il jeta à Arnold un regard étonné.
— Son tour n’est jamais venu. Jamais. Il n’a jamais été inquiété. Par personne.
— Qu’en savez-vous?
— Je sais, c’est tout.
— Vous ne pouvez pas savoir, vous étiez trop près, il faut voir les choses dans leur ensemble. C’est une question de perspective.
— Et jusqu’où va cet ensemble? Nous vivons cent ans, guère plus, votre équilibre universel n’est pas perceptible à l’œil humain. Et s’il n’est pas perceptible, je ne peux pas être heureux.
— Il me suffit de savoir, dit Arnold.
— Savoir quoi?
— Qu’il existe, que...
Il allait dire «que quelqu’un, quelque part, veille à un certain ordre, jette un regard sur...» Sur quoi, au fait? Sur sa création, se dit-il. C’était absurde, il le savait, mais il se rendait soudain compte qu’il ne pouvait pas en être autrement. Sinon ce n’était pas la peine.
Colin attendait, la bouche ouverte.
— La Grande Balance, murmura-t-il. Si vous croyez en Dieu, alors je ne peux rien pour vous.
La remarque agaça Arnold.
— Je n’ai rien dit de tel. Pourquoi invoquer Dieu dès qu’il est question d’ordre? Regardez autour de vous, il y a un équilibre naturel qui n’a rien à voir avec Dieu.
Il se sentait nerveux, excédé.
— Je... je crois qu’il y a une certaine logique, dit-il en prenant sur lui.
Ils se regardèrent un moment en silence.
— Moi, je pense, dit Colin, que cette logique n’est pas sans faille et que nous devons l’infléchir.
Il parlait bas, lui aussi, sentait l’impatience gronder à l’intérieur d’Arnold. Il sentait autre chose aussi. Une sensation floue, inavouable: il avait tenu Arnold pour acquis, depuis le début, comme on tient pour acquise toute personne jugée inférieure à soi et devant laquelle, en conséquence, on se croit tout permis. De parler, de gesticuler, de se livrer corps et âme, de se déployer jusqu’à l’indécence. Il leva une fois encore la bouteille.
— Je bois à l’équilibre bénéfique.
Arnold ne l’imita pas, il regardait dans le vide.
— Je n’ai pas été inconsolable, murmura-t-il. Il est mort et ma vie n’en a pas été changée.
— Qui donc?
Colin regretta aussitôt la question.
— Ah oui, votre fils. Hector, c’est ça?
— Je ne vous ai jamais dit son nom.
— Désolé.
— Il s’appelait Adrien.
Colin leva la bouteille à hauteur des yeux.
— Santé, Adrien!
— Lui aussi est floué. Je lui vole quelque chose à lui aussi.
— Les morts n’ont aucun droit, fit Colin avec de grands gestes. Les obligations, les privilèges, c’est pour les vivants, pas pour les morts. Leur lutte à eux est terminée. Ils se fichent pas mal de ce que nous leur faisons.
L’image du fils absent s’agita devant Arnold, la trace qu’il croyait si pâle, effacée presque, renaissait comme en filigrane à la faveur de ce train. Il eut un soubresaut, une sorte de rire triste.
— Toutes ces raisons qu’il m’a fallu trouver pour expliquer son absence. Voyages, surcroît de travail, amours compliquées... je ne sais plus quoi inventer. Mon fils a toujours mené une existence paisible et je suis en train d’en faire une bête sexuelle incapable de rester en place.
Il se prit la tête à deux mains.
— Calmez-vous, Arnold.
Walter émit un grognement et devint tout rouge. Arnold tendit la main vers lui.
— Il y en a beaucoup, des Rachel? demanda Colin.
Arnold fit un geste qui voulait dire: «Des tas.»
— Je ne peux pas arrêter ça, comprenez-vous? C’est comme un lieu secret, un espace qui n’appartient qu’à moi.
Il leva vers Colin un regard mouillé.
— J’aime qu’il y ait ce secret. Pourquoi faut-il que j’aime ça, dites-moi?
Colin haussa les épaules.
— Je suis désolé pour moi, dit Arnold.
Colin renversa la tête en arrière et porta la bouteille à sa bouche. La bouteille était vide.
— Je suis désolé pour moi aussi, dit-il.
Il contemplait le goulot comme si on venait de lui jouer un sale tour. Arnold appuya ses deux bras sur ses genoux et regarda par terre.
— Il y a autre chose...
Colin rangea la bouteille et se pencha à son tour.
— Je suis peut-être malade, dit Arnold dans un souffle.
— Malade?
Colin se sentait étourdi, son regard vacillant n’arrivait plus à se poser. Il rota discrètement.
— Malade? Malade comment?
Arnold montra son bas-ventre.
— Oh! Oh! fit Colin. Là?
Il roulait de gros yeux.
— Je peux vous examiner, si vous voulez.
Sa main sur le genou d’Arnold.
— Je suis médecin, dit-il en se redressant d’un coup, comme s’il prêtait serment sur la Bible.
Arnold se redressa à son tour et s’adossa, complètement dégrisé. Il regarda Colin de très loin.
— D’accord, dit Colin. Je n’ai rien dit.
— Comprenez-moi bien... balbutia Arnold.
— Où est passée ma pipe?
Colin palpait ses poches, ses mains fébriles parcouraient son corps de haut en bas.
— Là, dit Arnold.
Il ramassa la pipe tombée par terre et la tendit à Colin.
— Ah!
Colin la fourra dans sa bouche, inspira profondément et ferma les yeux. Arnold continua à le regarder, encore étonné que l’entretien ait pris fin aussi abruptement. Privé de regard, le visage de Colin se dévoilait dans la plénitude de son expression première, avec ses rondeurs, sa sensualité adoucie. Arnold pensa malgré lui à Walter, au visage rond de l’enfant. Colin et lui avaient le même appétit, la même hâte fébrile de saisir, de lécher et de mordre, comme s’il était impensable de ne pas tout porter à sa bouche, de considérer êtres et choses autrement que comme des proies dont on pouvait se repaître. Et tandis que les lèvres de Colin s’activaient, que ses mains s’ouvraient et se refermaient, animées, eût-on dit, d’une vie propre qui se déroulait à l’insu du corps, Arnold le vit soudain tel qu’il était: un individu que la jeunesse refusait de déserter, qui faisait main basse sur tout ce qui était à sa portée.
— J’ai très envie d’uriner, dit Colin, les yeux toujours fermés.
— Moi aussi, dit Arnold. Je suppose qu’il faut sortir.
Il examinait les cloisons, toutes semblables, toutes escamotables.
— Les nouveaux mariés n’urinent sans doute pas.
— Ils ont bien d’autres choses en tête, dit Colin.
— C’est là, dit Arnold en montrant une porte.
— Cette chose étroite? fit Colin, incrédule. Je n’arriverai jamais à entrer là-dedans!
— Mais oui!
Arnold était fatigué.
— Il y a certaines choses que vous pouvez faire comme tout le monde, vous savez. Vous n’êtes pas toujours absolument différent de nous.
— Je suis claustrophobe, soupira Colin. C’est très ennuyeux. Et tout est tellement étriqué.
— Alors j’y vais.
— Moyen, ajouta Colin. Tout est conçu pour la masse. C’est la loi du plus grand nombre. Si vous saviez comme je l’emmerde, le plus grand nombre.
— Vous y allez ou pas? s’impatienta Arnold.
— Je vous en prie, dit Colin.
Arnold fit mine de se lever, se ravisa.
— Vous arriverez à tenir?
— Partez sans crainte, dit Colin.
Il s’était remis à fumer. De sa pipe s’échappaient de minces volutes bleuâtres qui flottèrent un moment au-dessus de sa tête avant de se disperser en lambeaux de brouillard qui s’étiraient, s’effilochaient, effaçaient contours et couleurs et donnaient à l’ensemble une impression d’irréalité. Colin paraissait très loin, le regard gris flottait derrière l’écran de fumée grise, mi-amusé, mi-tragique.
Arnold verrouilla derrière lui et s’exécuta. L’opération fut longue et assez fastidieuse. Ce goutte-à-goutte parcimonieux et radin était exaspérant. Arnold regrettait le jet puissant qui tombe dru et inonde. Et tandis qu’il s’adonnait à cette activité insipide qui consiste à se vider de ses liquides sans véritable soulagement, il se revit enfant, réveillé tard, levé tard, alors qu’en bas dans la grande cuisine des gens s’activaient sans lui, des voix marmonnaient, faisaient des plans, échafaudaient le programme de la journée. Sans lui. Il avait toujours imaginé que la vie se déroulait sans lui, à l’extérieur, qu’une infinité de choses importantes se passaient à son insu, dont il ne serait que le témoin passif, au mieux un figurant de second ordre. Il le croyait encore.
— La place est à vous, dit-il en sortant.
La bouche ouverte, Colin ronflait. La pipe éteinte pendait au bout de sa main relâchée. Arnold déposa la pipe sur le rebord de la fenêtre et regarda autour de lui. Le compartiment était un vrai foutoir. L’air empestait, les journaux gisaient sous les banquettes comme des combattants morts au champ d’honneur, des gens laissés à eux-mêmes somnolaient bruyamment, sans élégance particulière. Arnold les regardait à la dérobée, gêné pour eux, en s’attendant à ressentir de l’agacement. Il ressentit tout autre chose mais sans savoir quoi, un sentiment familier, le genre de bien-être intime et subit qui précède le plaisir. Il essaya de raviver sa mémoire, mais en vain. Quelle qu’ait été cette chose, il l’avait ratée, comme une abondance qu’il avait laissée passer parce qu’on le requérait ailleurs. Une sorte de regret l’envahit, un sentiment de vide absurde et douloureux qui le força à s’asseoir, à fermer les yeux et à respirer lentement. Quand il les rouvrit, ils étaient toujours là et pesaient de tout leur poids. Arnold les regarda pour vrai, à tour de rôle, avec l’impression de se livrer à un plaisir interdit. Leurs traits étaient détendus, leur front lisse, leurs mains au repos, naturellement arrondies, prêtes à recevoir la sphère, le caillou, la terre. Ils n’étaient plus que ça, des êtres endormis, des corps abandonnés, gagnés par la détente. Arnold sentit monter en lui une étrange chaleur, l’émotion de celui qui veille et qui a charge d’âmes. Il eut envie de toucher la main d’Olivia, de glisser un oreiller sous la tête d’Élisabeth et de redresser Colin dont les chevilles tordues élanceraient au réveil. Il allait le faire quand son regard buta sur Walter. L’enfant reposait sur le côté, l’œil noir fixait Arnold en coin, seul élément mouvant dans ce lieu mystérieusement frappé de paralysie. Arnold se pencha vers l’enfant et crut déceler une lueur de moquerie au fond de la prunelle, sur les lèvres charnues mi-roses mi-noires flottait une ombre de bonheur qui plissait l’œil et faisait s’agiter les jambes minuscules emprisonnées dans leur cocon de laine. Un dialogue muet s’engagea entre l’homme et l’enfant, un échange tout en ruades et en hochements de tête bienveillants, ceux qu’Arnold prodiguait à présent à Walter, tant était grande son envie de ne pas décevoir les avances qu’on lui faisait, mais oubliés les gestes simples qui auraient suffi à y répondre. Il marmonna des mots, des prières, des vœux, des sons. Il ne lui vint pas à l’esprit de toucher l’enfant.
Ce n’était qu’un murmure, mais il avait réveillé Olivia qui émergeait d’un rêve composé de fragments épars, empruntés pour moitié à son propre univers pour moitié aux paroles échangées entre Arnold et Colin. Des mots, des bouts de phrases trottaient dans sa tête, refusant de laisser le champ libre à ses propres pensées qui, pour l’instant, se réduisaient à bien peu de chose: ai-je dormi? Et si oui, de quoi ai-je l’air? Elle se redressa, ébouriffa ses cheveux et sourit à Arnold avant de se tourner vers Colin qui dormait toujours, affalé sur la banquette, ses deux bras pendant entre ses cuisses écartées.
Arnold n’eut pas le courage de redresser Colin. Les gestes solitaires qu’il aurait accomplis quelques instants plus tôt étaient impensables dès lors qu’ils avaient un témoin. Et il était heureux que l’inélégance de Colin scandalise l’œil bleu d’Olivia. Il fallut le cri de Walter, l’urgente manifestation de la faim, pour que Colin se redresse d’un mouvement vif qui les surprit tous deux et les regarde d’un air hébété.
— L’enfant a faim, déclara-t-il.
— Moi aussi, dit Élisabeth en s’étirant.
— Ce n’est pas son heure, dit Olivia.
— Il pleure.
— Il mangera plus tard.
Colin posa sa main sur le ventre de Walter. Arnold avait mal au cœur. Il regrettait d’avoir bu et de s’être livré à Colin avec une aussi déconcertante facilité. Il frotta ses mains l’une contre l’autre comme si une gêne s’était infiltrée dans le compartiment. Walter hurla.
— Doux, doux, murmura Colin à l’oreille de l’enfant. Tu vas manger bientôt.
Puis la cloche annonçant le déjeuner sonna.
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