Singuliers voyageurs
Chapitre 2
Toute rencontre, si embryonnaire soit-elle, laisse des traces. Les unes légères, insipides, ne modifient pas sensiblement l’atmosphère, d’autres dispensent une lourdeur dans l’air, un parfum, une contrainte. C’est tout cela que sentit Colin.
— Oh! Oh! fit-il en faisant glisser la portière.
Il restait là sans bouger, comme si l’air confiné du compartiment lui en interdisait l’entrée.
— J’interromps quelque chose?
Grossier personnage! pensa aussitôt Arnold en se levant. Colin regarda tour à tour Arnold et Élisabeth. Il avait quarante-sept ans, un corps massif, des yeux gris, des cheveux abondants plantés dru et plaqués en arrière à coup de gel, des dents très blanches, larges et saines, le genre de dents conçues pour accueillir une pipe, ce qu’elles faisaient effectivement.
— Ce compartiment est un compartiment non-fumeurs, décréta aussitôt Arnold.
— Bien, fit Colin après un moment. Les non-fumeurs ne m’incommodent pas le moins du monde.
Arnold n’ajouta rien, il en était encore à se demander par quel hasard funeste une journée qui avait si mal commencé se détériorait à une telle vitesse. Il considérait Colin d’un œil vaguement dégoûté, attendant simplement, en hôte tolérant qu’il était, que l’intrus prenne le parti de se retirer.
Colin fixait Élisabeth.
— Cela vous ennuie-t-il que je m’installe à vos côtés? demanda-t-il en s’inclinant vers elle.
— Pas le moins du monde.
La phrase avait été prononcée avec un bonheur évident. Comparée aux quelques mots secs échangés avec Arnold, elle avait la grâce fluide du consentement. Arnold en fut blessé.
— Sans vouloir offenser monsieur, je préfère toujours m’asseoir à côté d’une dame.
Il continuait à fixer Élisabeth en essayant de faire entrer dans un espace minuscule une mallette de cuir cent fois trop grosse.
— On se connaît, non? demanda-t-il.
Il poussait sans ménagement, à l’aveuglette, ses gestes gauches et brusques dégageaient une forte odeur de tabac refroidi.
Élisabeth s’était replongée dans la lecture du journal, consciente du regard posé sur elle, heureuse de cette aisance que dégageait Colin, que dégage toute personne pour qui l’abordage humain ne présente pas de difficultés particulières.
La mallette de cuir finit par trouver sa place et Colin se retourna. Arnold se tenait derrière lui sans bouger.
— Encore là? Mais enfin, mon ami, vous n’allez tout de même pas faire tout le trajet debout!
Il aurait dit «mon bon» qu’Arnold n’en aurait pas été plus offusqué. Arnold fixa Colin un moment et sortit.
— Il ne s’assied jamais? dit Colin en adressant un clin d’œil à Élisabeth. C’est qu’il en prend, de la place!
— Pas plus que vous.
— Moi?
Il étudia un moment la question.
— Non. Je suis tout pitit, moi, tout pitit. À l’intérieur, ajouta-t-il en mettant une main sur son thorax.
Il parlait lentement, avec un fort accent étranger. Il se pencha soudain vers elle.
— Croyez-vous que je l’aie indisposé?
— Pas le moins du monde, ironisa Élisabeth.
Il n’eut pas l’air de saisir.
— Je crois qu’il aurait préféré voyager seul, précisa Élisabeth.
— Seul? Quelle drôle d’idée!
Silence.
— Comment vous appelez-vous?
— Élisabeth.
Il hocha la tête en faisant la moue.
— Peut-être suis-je allé trop loin? Mais de vous à moi, Élisabeth, que faites-vous avec un individu aussi gris?
Élisabeth haussa des sourcils vertigineux, stratagème imaginé en cour pour désarmer l’adversaire et qui pouvait, à l’occasion, s’avérer redoutable. Elle s’éloigna imperceptiblement, comme si le manque de perspicacité de Colin avait quelque chose de repoussant.
— Nous ne sommes pas ensemble!
— Oh! fit Colin. Oh! Oh!
Il garda un moment de silence, l’air préoccupé.
— Nous sommes pourtant bien dans le Train nuptial?
Élisabeth repensa aux cheveux bleus, aux boutons de manchettes plaqués or, au gros diamant.
— Et moi qui me demandais pourquoi deux nouveaux mariés n’étaient pas rangés côte à côte, dit Colin.
— Rangés?
— Disposés, peut-être?
— Assis.
— Assis, oui. Très bien.
Il regarda la portière en secouant la tête.
— J’ai cru... Tout cela est très embêtant. Mais une chose est sûre: le fait que vous ne soyez pas avec lui me le rend déjà plus sympathique, voyez.
Il sortit un sachet de tabac et entreprit d’en bourrer sa pipe en roulant de gros yeux.
— Vite! Avant que le sieur ne revienne. S’il fallait qu’il nous surprenne!
Il se tourna vers la portière comme si le fantôme d’Arnold allait surgir et se jeter sur lui.
— C’est le type d’individu que je ne comprends pas. C’est très ennuyeux. J’ai beau essayer de les éviter, je tombe invariablement dessus.
— Vous ne le connaissez même pas.
— Ils sont des masses comme ça. Il vieillit, comme tout le monde, il est un peu perdu, il...
Arnold revint à ce moment.
— C’est un compartiment non-fumeurs, monsieur, dit Colin.
Il continuait à bourrer sa pipe avec une nonchalance sidérante.
— Nous disions, avec madame, ajouta-t-il en désignant Élisabeth, que je n’avais nullement l’intention de vous offenser et que si jamais vous reveniez dans ce compartiment, je ferais l’impossible pour vous… agréer. C’est le mot, oui?
Arnold les regarda, incrédule et dépité. Élisabeth riait en regardant Colin.
Le train s’ébranla. Arnold et Colin furent projetés l’un contre l’autre, la tête d’Arnold heurta la pipe de Colin qui grimaça de douleur. Des mains s’offrirent, évitèrent des chutes, se retirèrent. Élisabeth observait la scène d’un œil amusé, Colin qui réajustait la cravate d’Arnold, Arnold qui avait retrouvé son aplomb, repoussait Colin sans ménagement et reprenait possession de sa cravate.
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