Singuliers voyageurs

Hélène Vachon · Chapitre 13 sur 29

Pages du PDF

Singuliers voyageurs

Chapitre 13

 

Puis ce fut au tour d’Arnold. Il avait l’impression d’être malmené. Compressé, sollicité, interpellé, forcé. On déversait autour de lui, en lui, trop d’apitoiement, de fragments épars qu’il n’arriverait pas à rassembler pour en tirer un ensemble cohérent. Il était monté dans le train avec Rachel dans l’intention de lui téléphoner et de coucher avec elle. Il avait pensé qu’elle serait libre, il ne la connaissait pas mais il avait l’habitude de faire l’amour avec des femmes qu’il ne connaissait pas. Il ne leur demandait presque rien, d’ailleurs, toujours la même chose: qu’elles le déshabillent, plient ses vêtements avec soin, les empilent sur une chaise, se tiennent debout devant lui et l’enlacent complètement. Il fallait qu’elles soient nues, pour la chaleur éprouvée de haut en bas, la suite importait peu, tout dépendait du talent, de l’imagination, de la sympathie. Or les femmes en avaient, elles aimaient bien Arnold, sans doute parce que les choses se déroulaient correctement, sans imprévu, caprice ou exigence spéciale.

La tête d’Olivia était sous son menton, mollement secouée au rythme menu, régulier, du train. Il sentait l’odeur de la tête, les cheveux blonds huileux, plus sombres à la racine, encore une blonde pas assez blonde, pensait-il, tandis qu’Olivia s’alourdissait sur lui et que l’engourdissement le gagnait lui aussi. Il avait le bras droit ankylosé, aurait aimé se lever, s’étirer, se secouer pour faire tomber tous les Walter de ce monde, aller au bar rejoindre Élisabeth et Colin.

Il avisa la veste de Colin et eut envie de fouiller. Elle gisait par terre, en petit tas, abandonnée comme un déchet négligeable. Rien à voir, pensa Arnold, avec les soins dont lui-même entourait ses vêtements. Il était impossible d’imaginer Colin prendre soin de quoi que ce soit, le vêtement était à l’image de l’homme, usé, sans rien qui valût la peine d’être sauvegardé, une énergie brute qui s’épuise avec l’âge, perd de sa puissance, chemine dans le temps avec l’acceptation tranquille de la mort.

Arnold se dégagea le plus doucement qu’il put, allongea Olivia sur la banquette encore tiède de sa propre présence. La jeune femme était étrangement souple, le cou flexible alla se déposer sur la surface rugueuse. Il prit les jambes et les replia en V de façon à emprisonner Walter et l’empêcher de tomber.

Les poches ne donnèrent rien d’intéressant, mais Arnold continua de fouiller, honteux de son geste mais incapable de se contenir, l’odeur de laine enfumée sous son nez comme si la substance de Colin allait lui être révélée. Est-ce que j’aurai au moins fait le tour? se demandait-il confusément. Pourrai-je dire, à l’instant de ma mort, que j’aurai percé un de ces mystères humains que la vie s’amuse à nous mettre sous le nez? Sa curiosité était violente, inattendue. Le tweed était élimé, les manches incurvées aux coudes, à l’endroit exact où le pli du bras ramène la main vers soi, vers le visage, le front, la tête, tout le haut du corps. Comme on se nourrit, comme on se lave, la main qui peigne, lisse, masse l’épaule, la main sur le cœur qui promet, désigne, qui dit: «Voilà, c’est moi, parole d’honneur.»

— Qu’est-ce que vous cherchez?

Il ne sursauta même pas, il ne faisait rien de mal, il ne savait même plus ce qu’il cherchait.

— L’argent est dans la poche intérieure, dit Colin. L’alcool est dans la mallette, il y a des papiers. Je vous en prie, demandez-moi ce que vous voulez, tout est à vous.

Il joignit le geste à la parole et vida ses poches l’une après l’autre.

— Je ne voulais pas... balbutiait Arnold.

Colin déposa des tas de petits papiers sur les genoux d’Arnold, les uns chiffonnés, les autres mous, gris.

— Une facture de téléphone, un compte impayé, une contravention, un paquet d’allumettes, du tabac, une mise en demeure, une note d’hôtel, impayée elle aussi, quel malheur...

Arnold était consterné, ses deux mains levées n’osaient toucher.

— Arrêtez, je vous en prie.

— Oh! Et une photo. Regardez.

Comme Arnold ne réagissait pas, Colin lui mit la photo dans la main. On voyait Colin en plein vol en train d’intercepter un ballon. La photo était prise de dos, le corps aurait pu être celui de n’importe quel athlète, mais la chevelure était reconnaissable entre mille, le cou massif et, bien sûr, la jambe absente.

— Vous... vous jouiez avec ça?

— Bien sûr.

Colin regardait sa propre image avec une expression de tendresse amusée.

— Que voulez-vous, Arnold? Que cherchez-vous? Demandez.

Il attendait, le visage ouvert, confiant.

— Rien, dit Arnold. Je ne cherche rien.

— Je n’ai pas de secret. Pour personne.

Le train freina. Olivia fut projetée en avant. Brutalement délogé de son refuge, Walter décrivit une large courbe dans l’air et alla atterrir sur l’autre banquette. Il se mit à hurler.

— Excusez-moi, marmonna Colin sans raison.

Il ramassa Walter, rouge de rage.

— C’est toujours le plus léger qui va le plus loin, souffla-t-il à l’oreille de l’enfant. C’est une consolation, non?

Walter hurlait de plus belle. Élisabeth rentra en se massant le poignet. Olivia se rajustait, l’air maussade.

— Bon sang! Qu’est-ce qui s’est passé?

— Léger, tellement léger, murmurait Colin. À côté de lui, nous sommes tous des poids lourds.

— Parlez pour vous, dit Olivia.

— Vous vous êtes fait mal? s’enquit Colin.

Il alla vers elle et palpa son bras.

— Aïe!

La portière s’ouvrit toute grande. Le contrôleur.

— Il y a un médecin ici?

Colin bondit.

— Médecin?

Le contrôleur le regarda à peine.

— Médecin, oui. Est-ce qu’il y a un médecin ici?

— Non, dit sèchement Élisabeth.

Elle s’arrêta net, son teint vira au rouge.

— Mais oui, dit Colin après un moment. Bien sûr qu’il y en a un. Moi.

Le contrôleur le considérait d’un air stupide.

— Médecin? Vous?

Colin soutint le regard stupide.

— Mais oui. Je vous assure.

C’était étrange ces mots qui n’imprégnaient rien, ne convainquaient personne.

— Madame dit que non.

Colin remit le bébé à Olivia.

— Madame ne dit pas que je ne suis pas médecin. Elle dit qu’il n’y a pas de médecin ici.

— Ça revient un peu au même, non?

— Pas du tout, mon ami. Jusqu’à cet instant, madame ignorait que j’étais médecin. À présent, elle sait, ajouta-t-il en regardant Élisabeth.

Le contrôleur avait l’air déçu.

— Vous êtes vraiment médecin?

Un médecin ne ressemblait pas à ça, pas à cette créature enfumée, aux doigts brunis par la nicotine, à l’allure débonnaire. Il regarda Arnold en espérant un signe de sa part. Lui aurait eu l’air.

— Bien sûr, si vous ne voulez pas de moi...

Le contrôleur baissa les yeux.

— Un passager est tombé, un monsieur âgé.

— Oh! Oh! Le monsieur d’à côté? Cheveux blancs, complet marine, une cicatrice sur la tempe gauche?

— Oui. Vous le connaissez?

— Enfin, dit Colin en s’emparant de sa trousse.

— Enfin?

Colin fit un clin d’œil au contrôleur.

— On me réclame, dit Colin. Quelqu’un me réclame. Enfin. Vite, mon ami. Le temps presse.

Il sortit, vola plutôt, sans regarder personne, léger, c’est ce qu’ils virent tous les trois, cet empressement soudain qui lui donnait des ailes. Le contrôleur sortit à sa suite et referma la portière après un dernier regard de reproche pour Arnold, comme s’il avait laissé passer l’occasion de sa vie. Arnold se leva à demi.

— Pourquoi le train a-t-il freiné aussi brutalement?

Mais le contrôleur était déjà dehors.

 

— Pourquoi vous avez dit qu’il était pas médecin?

Olivia souriait en fixant Élisabeth.

— C’est ce que vous avez dit.

Ses yeux étaient doux, presque langoureux, les lèvres modelaient les mots avec insistance et lenteur. Elle avait tout son temps.

— Il l’a dit à Arnold ce matin, qu’il était médecin.

Elle regarda brièvement Arnold pour le prendre à témoin, elle était très sûre d’elle.

— Alors pourquoi vous, vous dites que non?

Élisabeth ferma les yeux.

— C’est ce qu’elle a dit, non? demanda Olivia à Arnold.

Il s’éclaircit la gorge, mal à l’aise.

— Elle ne savait pas, c’est tout.

— Elle a dit qu’il y avait pas de médecin ici, dit Olivia d’une voix dure. Quand on dit ça, c’est qu’on sait.

Élisabeth regardait droit devant elle sans expression particulière.

— Vous avez des raisons de croire qu’il l’est pas, c’est ça?

— Je ne crois pas que cela vous regarde, dit Élisabeth.

— Ah non? C’est drôle: tout le monde me pose des questions à moi, tout le monde se mêle de mes affaires, mais moi, je peux pas.

Elle laissa passer un temps, le sourire réapparut.

— Donc vous savez... Vous vous connaissez. Toutes ces confidences que vous vous faites depuis ce matin, c’est pour ça. C’est parce que vous vous connaissez.

Nouveau regard vers Arnold.

— Vous le saviez, vous, qu’ils se connaissaient?

— Non.

Il se renfrogna en croisant les bras.

— Quelle importance, murmura-t-il. Qu’ils se connaissent ou non, qu’est-ce que cela change?

— Comment, qu’est-ce que ça change? Il soigne peut-être sans être médecin et c’est pas important?

— Posez-lui donc la question à lui, dit Élisabeth.

C’était «il», c’était «lui», plus personne ne prononçait son nom.

— À lui? Pourquoi? Je connais la réponse. Il va dire qu’il l’est, médecin. Mais moi, je pense que c’est faux. Une autre chose de fausse, ajouta-t-elle à mi-voix.

— Alors vous devez aimer le faux, dit sèchement Élisabeth. Elle respirait fort. C’était comme une rumeur. Olivia se redressa.

— Faux ou pas, il a l’air louche. J’ai toujours pensé qu’il avait quelque chose de pas net.

— De pas net?! De quel droit pouvez-vous dire une chose pareille?

— Du même droit que vous autres. C’est chacun son tour!

Un rictus cruel déforma ses lèvres.

— Et vous le saviez, qu’il était pas médecin? demanda-telle à Arnold.

Il abandonna la fenêtre à regret, se tourna vers elle et la regarda longuement.

— Ce n’est pas toujours nécessaire de tout savoir. On n’a pas à tout connaître. Nous sommes... de passage, c’est tout. Personne ne veut tout savoir.

Olivia cligna des yeux plusieurs fois de suite, comme si elle essayait de déchiffrer une langue étrangère.

— C’est commode, hein?

— On n’est pas obligé de répondre aux questions qu’on nous pose. Nous sommes libres de répondre, nous sommes libres de ne pas tout dire.

— Vous aussi vous aimez ça, la liberté, dites donc! C’est comme rien, vous lisez les mêmes livres que lui!

Arnold réprima un sourire. Olivia gardait son sérieux.

— Mais il y en a qui sont moins libres que d’autres, pas vrai? Il y en a qui peuvent ne pas répondre. Et d’autres qui doivent répondre, ajouta-t-elle en baissant les yeux sur Walter.

 

Colin revint, rouge, le cheveu hirsute, débraillé, ravi. Élisabeth le trouva anormalement agité. Ses mains tremblaient.

— Il ne va pas bien du tout, le pauvre. Mais Colin était là. Colin est toujours là quand il le faut.

Il ne voyait rien, ne sentait rien, il leur tournait le dos, ses bras puissants hissaient la mallette difforme à moitié refermée. Une odeur de désinfectant flottait autour de lui.

— Il faut fêter ça, dit-il en se retournant. Nous devons célébrer l’événement. Dignement.

Il sortit une bouteille, des verres en plastique. Il en remplit un, le déposa sur le rebord de la fenêtre, puis un autre. Ils le regardaient faire sans rien dire, regardaient ses doigts manipuler les objets, habiles et pressés. Arnold repensait aux premières heures passées en compagnie de Colin, Colin penché vers lui, intéressé, compatissant, l’haleine chargée d’alcool et le doigt qui pointe sur Rachel, à la hauteur du nombril. Il s’intéresse à tout, pensa-t-il. C’est ce qui le rend si différent de nous. Tout le passionne. Cet alcool qu’il nous offre, ce journal que je lisais et, tout à l’heure, cet homme blessé... Toute chose a de l’importance.

— Il paraît que vous êtes pas forcément médecin, dit Olivia.

— Qui dit ça? fit Colin sans cesser de verser.

— Elle.

— Je n’ai jamais dit ça, rectifia Élisabeth.

Colin tressaillit à peine, la main qui tenait le verre ne chavira pas.

— Elle ne peut pas avoir dit une chose pareille. Je suis médecin, répéta-t-il en se redressant.

Il les fixa à tour de rôle avec une expression candide.

— Elle a dit qu’il y avait pas de médecin ici, dit Olivia. Vous l’avez entendue aussi bien que moi.

— Je n’ai rien entendu, moi. Et vous, Arnold?

Arnold toussota.

— Vous voyez? fit Colin. Il n’a rien entendu lui non plus.

— Vous vous protégez, dit-elle. C’est terrible...

Arnold s’agita à ses côtés.

— Vous êtes tous les trois et moi, je suis toute seule.

— Ce n’est pas ce que vous croyez... dit Arnold.

— Vous pensez que je mens? demanda abruptement Colin.

Olivia ne cilla même pas.

— Oui.

Il resta immobile à la regarder, une moue amusée aux lèvres.

— Tiens donc!

Élisabeth repensa à l’insecte et au microscope. Elle n’avait jamais vu quelqu’un regarder avec une telle avidité.

— Mais que cela ne nous empêche pas de boire, dit finalement Colin.

Il tendit un verre à Élisabeth, un autre à Arnold.

— Et vous, vous pensez que je mens?

La question ne s’adressait qu’à Élisabeth. Il en avait toujours été ainsi, c’était toujours à elle de décider. L’idée que les autres trouvaient commode de se décharger sur elle de responsabilités encombrantes, que ce qu’elle prenait pour du respect ou de l’admiration n’était en fait que soulagement, besoin de légèreté ou insouciance ne lui viendrait que plus tard. Colin la fixait en prenant tout son temps. Il avait simplement déposé son regard ailleurs, d’Olivia à Élisabeth, d’un point à un autre point, comme un marcheur fatigué dépose un bagage trop lourd. Elle leva les yeux vers lui.

— Non, je ne le crois pas.

Elle vit le sourire de Colin refleurir un instant avant de disparaître sous le masque grave. Colin prit un air contrit, se laissa tomber sur la banquette en montrant tous les signes de l’homme blessé.

— Qu’on mette en doute mes compétences me heurte profondément, énonça-t-il lentement.

Arnold s’inclina vers lui.

— Nous ne mettons rien en doute, nous essayons simplement de faire ce voyage avec le moins d’inconvénients possible.

— Donc vous me croyez? fit Colin en s’inclinant à son tour.

Arnold s’adossa.

— Je vous parlais de moi, de ce que je ressens.

Mais Colin n’écoutait pas.

— J’en ai tellement soigné, dit-il, rêveur.

Arnold leva les yeux au ciel.

— De pauvres bougres sans bras ni jambes... De simples soldats...

Il parlait lentement, espaçait les mots.

— Des soldats qui étaient là parce qu’on leur avait ordonné d’y être, et qui s’en iraient crever sans avoir eu le temps de connaître leur heure de gloire...

Comme c’est beau, faillit dire Arnold qui sentait une sorte de nausée monter en lui. Il pensa au mot «naïveté», puis à «indécence». Pourquoi faut-il que les gens qui ont souffert soient aussi haïssables? se demanda-t-il.

— Des chefs aussi, poursuivait Colin, imperturbable. Ceux qui avaient une espèce d’idéal... Ceux qui avaient de la noblesse, de la grandeur... Ceux-là profitaient de mes compétences...

— Ceux-là? fit Olivia.

Elle ouvrait de grands yeux limpides. Élisabeth sentit un raté, l’infime grain de sable qui enraye la machine.

— Et les autres?

Colin sortit à regret de sa rêverie.

— Vous avez dit «Ceux-là»...

— J’ai dit ça?

Elle le trouva lent, lourd, repoussant.

— Oui, vous avez dit ça.

Comme Colin ne répondait pas:

— Vous avez dit: «Ceux-là profitaient de mes compétences. » Mais les autres?

— C’est une façon de parler, dit très vite Élisabeth.

Olivia se retourna en bloc.

— Oh vous!

Élisabeth fit mine de reculer en agitant les mains devant elle, comme sous le coup d’un assaut. L’effet fut complètement raté.

— Vous comprenez rien, vous! dit Olivia.

Elle était rouge de colère.

— Avec toutes vos lois et tous vos règlements, vous pensez que les gens se préoccupent de ça. On s’en fout, de vos règles. Si vous saviez!

Elle haletait, la rougeur avait atteint le bas du visage, le cou.

— Lui aussi s’en fout, dit-elle en montrant Colin qui bourrait sa pipe en secouant la tête. Alors c’est vrai ou c’est pas vrai?

— Quoi exactement? demanda patiemment Élisabeth.

— C’est pas à vous que je parle. C’est à lui.

Colin sortit son gros briquet et alluma sa pipe.

— Alors? demanda-t-elle.

— Alors quoi?

La tête rejetée en arrière, Colin aspirait la fumée.

— Vous soignez pas tout le monde?

— Encore un interrogatoire? C’est une manie ici!

Sa main libre était posée à plat sur son pantalon, lissait la surface.

— Élisabeth a raison, ce n’est qu’une façon de parler.

— Évidemment! dit tout bas Olivia.

La main saisissait une poussière, un cheveu qu’elle élevait devant la fenêtre.

— Qu’est-ce que vous faites avec les autres?

— Mais enfin, quels autres?

La main s’ouvrait, laissait tomber la poussière, le cheveu. Olivia ne lâchait pas Colin, certaine qu’elle tenait quelque chose mais qu’on le lui ravirait, une fois de plus.

— Les autres, vous les soignez pas, c’est ça?

Elle les prenait tour à tour à témoin, Élisabeth, et puis Arnold. Arnold, surtout. Elle aurait accepté n’importe quoi, le signe le plus infime, l’acquiescement le plus ordinaire, même vague, même las. Il n’y eut rien.

— Ceux que vous admirez pas, ceux que vous aimez pas, vous les laissez crever? dit-elle à bout de ressources.

Elle s’arrêta, dépassée par l’énormité de ce qu’elle disait.

— Au fond, c’est ce que vous dites. Vous l’avez pas fait exprès, mais c’est ça.

— Olivia... dit Colin.

— Vous l’avez bel et bien dit. Et quand on dit une chose pareille, c’est pas indifférent.

La voix s’était faite plus petite, fluette, renonçait encore une fois. Olivia sentit des larmes monter. C’était flou, venu d’on ne sait où.

— Quand ça sort tout seul, c’est que c’est vrai...

— Aucun médecin ne peut soigner tout le monde, intervint doucement Arnold.

— Mais un médecin doit soigner tout le monde, pas vrai?

Elle insista sur le doit, la voix cassée, la fin de la phrase perdue dans un bredouillement inaudible. Colin s’activait toujours, ses mains lissaient le pantalon avec des gestes posés, lents. Élisabeth baissa la tête et inspira à fond.

— Il fait chaud.

— On pourrait bien demander que l’on fasse casser la fenêtre mais elle est déjà cassée, constata Colin. Quel dommage!

— Ce sera bientôt l’heure du dîner, dit Arnold.

— C’est fini? demanda Olivia. On arrête ça là?

Elle s’essuya les yeux pour essayer d’y voir plus clair, mais les larmes revenaient, l’une d’elles tomba sur Walter qui entrouvrit les lèvres et lécha.

Élisabeth s’était collée un peu plus contre la cloison, comme aux premières heures du voyage, quand Arnold l’avait regardée pour la première fois. Arnold s’éventait avec un journal plié en quatre.

— Ces foutus trains, marmonna-t-il. Et leur foutue climatisation.

Olivia contemplait ses deux mains serrées l’une contre l’autre, les jointures blanches.

— On arrête ça là, Walter, c’est comme ça.

— Il fait toujours trop chaud ou trop froid...

— C’est terrible, dit Olivia.

— Inadmissible, je dirais. Au prix où sont les billets!

Elle se tourna vers Arnold.

— Pas vous, dit-elle. Soyez pas comme eux. Vous êtes pas comme eux.

Mais là était justement le problème, Arnold ne savait pas. Terminer le voyage dans le silence et la paix, pensa-t-il. Le silence, la paix. Rachel serait bientôt là avec son corps, son assurance, ses mains parcourraient son dos, remonteraient vers la nuque, aboliraient tout.

— C’est vrai qu’il fait chaud, dit Colin. Et puis ça pue! Vous avez raison, Arnold. L’air est irrespirable dans vos trains.

La portière glissa, le contrôleur entra et dévisagea Olivia.

— C’est l’heure, dit-il l’air sombre, comme s’il venait chercher un condamné à mort.

Il s’écoula quelques secondes avant qu’ils réagissent. Puis ils comprirent qu’il était question du départ d’Olivia. Le contrôleur avait dit qu’il la ferait descendre à Lisère. Ils jonglèrent un moment avec l’idée. Olivia était l’un des éléments de cet ensemble raté qui pouvait fort bien se volatiliser. S’ils le voulaient.

Et ils le voulaient. Chacun avait ses raisons.

Des perspectives s’ouvraient, eux sans Olivia et sans Walter, deux poids lourds qui commençaient à peser.

Olivia s’était complètement fermée. La grande offensive avait cédé la place à la résignation. Sous la pâleur des traits, le visage de la jeune femme ne révélait plus rien. Élisabeth regardait les mains d’Olivia, ses genoux blancs, ronds, et se sentit submergée par un intolérable sentiment de pitié. Elle ferma les yeux en essayant de penser à autre chose. Colin avait appuyé son épaule contre la sienne et fumait en silence en regardant Olivia qui regardait Walter. Olivia était pauvre. Peut-être pas démunie, mais pauvre, pensa Élisabeth. De cette pauvreté seulement perceptible des gens doués d’une sensibilité supérieure, des riches. Si au moins elle savait, mais elle ne sait pas. Ce qui fait que nous pouvons tout faire, tous les excès sont permis, il n’y aura pas de rébellion, pas de frontière, pas de veto. Élisabeth fit un effort pour respirer normalement.

— Ça ne va pas? s’inquiéta Colin.

Elle leva la main, fit signe que oui, ça allait.

— Vous voulez sortir?

Non.

Mais c’est la plus réelle de nous tous, pensa encore Élisabeth. Elle a plus de poids qu’aucun de nous. Que moi, en tout cas. Élisabeth ouvrit la bouche pour faire taire sa respiration qui devenait bruyante. Le contrôleur fixait le sol et grattait avec son talon gauche un fragment de matière incrusté. Tout n’était pas lisse, il s’en fallait. On ne peut pas, se dit Élisabeth, on ne peut pas toujours la laisser seule. Toujours irrémédiablement seule.

Les yeux baissés, Olivia attendait le verdict en se tripotant les doigts. Ses jambes n’étaient pas croisées comme à leur habitude mais sagement rangées côte à côte, de biais. Elle avait l’air d’attendre un train.

— Non, dit simplement Élisabeth.

— Lisère dans vingt minutes, dit le contrôleur en se redressant.

— Madame ne part pas, madame reste avec nous.

Le ton était définitif, longuement mûri. Le contrôleur se tourna vers Arnold et Colin. Colin leva ses deux mains.

— C’est elle qui tranche, dit-il. C’est son métier de trancher. Je m’incline.

— Il m’avait pourtant semblé... soupira le contrôleur.

— Pas du tout, dit Colin. Madame a toujours dit qu’elle devait descendre à Vernaux, pas à Lisère. Vous confondez, mon ami.

Olivia était sortie de sa torpeur et suivait la conversation la bouche ouverte, comme s’il s’agissait d’un match à finir. Le contrôleur se rabattit sur Colin.

— L’alcool est interdit.

— Je suis de tout cœur avec vous, mon ami.

Colin remplit encore une fois son verre.

— Buvez, dit-il.

Il le tendit au contrôleur qui recula, horrifié.

— Buvez, allez! Entrer et sortir tout le temps comme ça, ça n’a pas vraiment de sens.

Le contrôleur battit en retraite et referma soigneusement derrière lui comme si le spectacle offert avait quelque chose d’indigne ou de honteux.

— Bon débarras, dit Colin.

Il grogna de satisfaction, s’étira voluptueusement, les deux bras tendus vers Olivia. Ses doigts voletèrent un moment au-dessus de Walter, chatouillèrent le front bombé. Olivia fixait les doigts de Colin, fascinée par l’expression du bébé qui s’épanouissait sous la caresse. Elle ne réagit même pas quand Colin s’empara de Walter et le pressa contre lui dans un élan d’affection.

Puis elle leva la tête, cela prit un temps fou, cela était lourd, l’œil fit des pauses, des haltes interminables, des pieds aux mollets, des mollets aux genoux, des genoux aux mains, des mains aux épaules, puis enfin les yeux.

— Merci, dit Olivia.

Ils hochèrent la tête, remplis de gratitude et de mauvaise conscience.

— Mais je suis pas madame. Je suis mademoiselle.

OceanofPDF.com