Singuliers voyageurs

Hélène Vachon · Chapitre 28 sur 29

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Singuliers voyageurs

Chapitre 28

 

 

Constance attendait sur le quai de Plaisance. Elle se tenait très droite, les épaules rejetées en arrière, le menton haut. Les yeux fixes regardaient sans voir, au repos aurait-on dit, comme si regarder était suffisant et que rien, au fond, ne valait la peine d’être vu. Le visage encore beau contrastait douloureusement avec le cou fripé qui accusait l’âge. Elle portait un manteau de laine admirablement coupé, du même beige que celui d’Arnold, un fichu et des gants.

À travers la vitre cassée, ils la dévisageaient en silence, remplis de respect et d’incrédulité, l’image de Rachel inopinément superposée à celle de Constance. Des trois, Colin était le plus attentif, le plus intéressé, le plus consentant.

— C’est Constance, murmura Arnold comme si la précision était nécessaire.

— C’est elle, dit Colin en se penchant vers Élisabeth.

Il voyait une plage, Constance à vingt ans, jeune au-delà de toute description, Constance accourant vers lui, ses dents luisantes interceptant la lumière tandis que le vacarme des vagues résonnait à ses oreilles d’enfant.

Il descendit le premier. Chargé comme un mulet, avec la mallette qui lui battait les flancs et Walter oscillant sur sa poitrine comme un jabot hypertrophié. Il marcha jusqu’à Constance.

— Bonjour, madame.

Constance scruta Colin en plissant les yeux.

— À qui ai-je l’honneur?

Colin se pencha de côté, laissa tomber la mallette et fourra l’une des béquilles sous son bras.

— Je suis Colin et voici Walter. Nous sommes des amis d’Arnold.

Il prit la main de Constance et la baisa. Elle ne parut pas autrement surprise, un sourire un peu las illumina ses yeux. Colin la trouva très belle.

Arnold s’approcha.

— Comment vas-tu? demanda Constance.

— Bien. Très bien.

Il souriait lui aussi, les yeux rivés sur le visage grave et pâle. Elle tendit la main vers lui et lui serra le bras. Arnold sursauta comme sous le coup d’une décharge électrique.

— Tu es là, dit-il.

Il posa sa main sur la sienne, cette chaleur sur la peau était la seule chose qu’il eût envie de retenir. Il toucha son visage.

— Tu as l’air fatiguée.

— Oui.

— Tu as roulé toute la nuit.

— Et tout le jour.

Il eut une moue appréciative.

— L’important est que tu sois là et que...

Mais elle regardait Élisabeth, notait la jeunesse, le tailleur noir, l’élégance sous la fatigue. Elle eut un sourire entendu. Élisabeth et Arnold virent la méprise en même temps. Arnold secoua lentement la tête, Élisabeth s’empara du bras de Colin.

— Nous vous laissons, à présent, dit-elle. Nous avons à faire.

Elle empoigna la mallette et entraîna Colin qui, dans sa hâte, faillit tomber. Il se remit d’aplomb avec un sourire confus et suivit Élisabeth mais en traînant la patte et sans cesser de regarder derrière, comme un enfant qu’on emmène de force. Constance glissa son bras sous le bras d’Arnold.

— La voiture est là.

Il fit oui mais sans bouger, les yeux rivés sur les deux silhouettes qui s’éloignaient, certain que les abandonner du regard les condamnait au néant. Ils marchaient vite, chaque pas les rendait plus petits, infimes, monstrueux. La mallette déformait Élisabeth et ployait son épaule, Colin avançait par à-coups, perdait du terrain, rattrapait de justesse Élisabeth dans un ultime et grotesque balancement. Jamais comme en cet instant Arnold ne les vit ainsi, fragiles et gauches, il pensa «incongrus», la grande Élisabeth, le bancal Colin et, à jamais invisible, Walter.

Il laissa tomber sa serviette et courut vers eux. Et c’est de dos qu’il les enserra tous les trois, sa figure enfouie dans leur cou, parce que c’était plus simple ainsi et parce que ce serait la dernière image qu’il retiendrait d’eux à jamais, cet assemblage hétéroclite de lumières et de formes qui symbolisait le mieux pour lui l’aventure humaine.

Ils s’immobilisèrent sous l’assaut, brutalement projetés l’un contre l’autre par le bolide Arnold, plus étroitement unis qu’ils le seraient jamais, soudés, confondus.

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