Singuliers voyageurs

Hélène Vachon · Chapitre 6 sur 29

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Singuliers voyageurs

Chapitre 6

 

Il y eut un moment délicat, celui où il fallut se rendre au wagon -restaurant. Olivia inventa mille et un prétextes pour ne pas les suivre. Walter voudrait manger, Walter voudrait dormir, Walter n’allait tout de même pas s’asseoir autour de la table avec eux. Il est bien trop petit, bien trop mou, il n’a pas encore de colonne vertébrale, asseoir un enfant à cet âge, c’est mortel. Il faut attendre la colonne. Elle rit.

Ils la laissèrent là, avec le bébé affamé et sans colonne.

Ils se retrouvèrent tous les trois attablés à leur place respective, Élisabeth et Colin d’un côté, Arnold de l’autre. Et ce fut comme si tout était à recommencer. Les colonies humaines fraîchement établies supportent mal la migration. Le fait d’avoir quitté le compartiment avait dissipé le peu d’intimité qui avait réussi à s’établir. Ou alors il leur fallait être quatre. Ils restèrent donc un moment sans parler, feignant de regarder dehors ou de s’intéresser aux tables voisines, attirant l’attention sur un détail, sur un autre, sur un visage, une anomalie. À bout d’inspiration, ils se rabattirent sur l’absente, n’osant ni louer ni condamner, mais l’absent a toujours tort. Chacun y alla de sa petite version intérieure, plus ou moins noble, plus ou moins inédite. Olivia si jeune et si blanche, Walter si noir. «Ce n’est peut-être pas à elle», risqua Arnold. Ils la trahirent à tour de rôle, ils furent bas, humains, ordinaires. Arnold s’inquiéta pour son portefeuille laissé là-bas sans surveillance, sait-on jamais à qui l’on a affaire. Pour finir ils bousculèrent le garçon trop lent qui confondait les menus, ignorait l’abc des vins et n’avait pas la moindre idée des villages que traversait le train.

Puis Élisabeth trouva la situation anormale et décréta qu’on ne pouvait décemment pas laisser sans manger une femme qui allaite.

— C’est à cause de l’argent, dit-elle soudain. Elle n’a pas un sou.

Elle se leva, sortit et revint, une fois encore, avec une Olivia rouge de bonheur et de confusion.

— Si on m’invite, je peux pas refuser, c’est sûr.

Arnold se poussa pour faire de la place à Walter, le métier rentrait. Il pensa aller vérifier son portefeuille mais s’abstint, par délicatesse pour Olivia.

Ils ne parlèrent pas, c’est Olivia qui le fit. Elle regardait la nappe immaculée, la nourriture abondante, les couverts étincelants, deux couteaux, deux fourchettes, deux verres, pourquoi tout en double? Elle ouvrait des yeux immenses sur tout ce qui brillait, et tout brillait, hormis les convives.

Et peu à peu, cela revint. À cause du vin, à cause de ce midi éclaboussé de lumière, à cause de Walter, l’étrangeté fut repoussée une fois de plus. Une autre victoire sur le chaos, pensa Arnold que la répétition rassurait. Walter ne dormait pas, la lumière forçait ses paupières veinées de pourpre, le regard incertain de l’enfant se posait sur les mille et un petits soleils nichés au creux des cuillères, étalés sur les lames des couteaux, dans ces étranges ballons rouges ou transparents qu’on soulevait en son honneur. Walter était un terrain commun, un terrain d’entente. Les mots se bousculaient dans la bouche d’Olivia, son arôme se répandait partout, rivalisait avec celui des viandes fumantes et des épices. Soudain mise en joie par la fixation de Walter, elle trempa un doigt profond dans la mousse de café et l’enfonça dans la bouche de son fils.

Parce que le wagon était plein, ils trouvèrent le geste déplacé et se sentirent gênés. Mais ils mirent toute leur âme à combler le fossé qui risquait de les engloutir et déversèrent pêle-mêle un flot de paroles bienveillantes sur l’avidité des bébés, le courage des mères, les cours de la Bourse, les faillites personnelles, les grèves illogiques, les guerres immondes, chacun fournissant de bonne grâce et avec une égale ardeur jusqu’à ce que Walter barbouillé de mousse détourne la tête en faisant la grimace. Il va avoir soif, s’inquiéta Arnold. Elle va encore nous déballer son machin. Mais il s’inquiétait en pure perte. Olivia était à mille lieues d’eux tous. Le visage pensif, les sourcils froncés, elle regardait dehors, Walter en déséquilibre au creux de son bras relâché. Pour Colin assis en face d’elle, ce fut comme si le monde défilait dans les yeux bleus d’Olivia. Il vit des forêts, des plaines, des enfances écourtées, des souvenirs pâles et fragiles. Elle avait l’air un peu perdue, une enfant au milieu de dinosaures compassés et condescendants.

— Excusez-moi, dit il.

Il se leva, Olivia sortit de sa torpeur et afficha son fameux sourire. Colin disparut. Olivia souleva son verre à moitié plein et le tendit à Élisabeth.

— Prenez, dit-elle. J’ai plus soif et il faut pas gaspiller.

Élisabeth recula malgré elle, consternée. Le bord du verre était barbouillé de rouge, le gras des doigts en rendait la surface opaque. Le recul avait été infime mais Olivia l’avait perçu. Elle se mordit les lèvres, ramena le verre vers elle et le déposa sur la table avec un haussement d’épaules furtif. Puis elle porta le verre à sa bouche.

— J’ai encore soif, tout compte fait.

Elle but sans regarder personne et en faisant claquer sa langue.

Élisabeth se leva à son tour, prétextant une corvée, un coup de téléphone, la chose n’avait aucune importance.

En se dirigeant vers les toilettes, elle prit conscience de la configuration des lieux. Le wagon lui parut étroit, long, interminable. Une sorte de tunnel qu’il lui faudrait parcourir jusqu’à la fin des temps. La vie, ce devait être autre chose, se dit-elle, une sorte d’appétit chaque jour comblé, un émerveillement qui ne s’éteint qu’au terme de cent années de plénitude. Elle chercha Colin. L’idée que le train était en marche la fit sourire. Colin ne pouvait pas être loin, il ne pouvait pas lui échapper. Elle l’aperçut qui pénétrait dans le compartiment voisin du leur. Elle passa devant, vit Colin parler à une femme qui avait au moins le double de son âge.

Elle regagna son compartiment, s’adossa confortablement et, sa main bien à plat sur son ventre, renversa la tête en arrière.

 

— Trois, répondait vaillamment Arnold.

Il répondait vaillamment mais à contrecœur, ses yeux distraits égarés dans le corsage d’Olivia, son long corps tendu vers le sien comme un pont impénitent jeté entre elle et lui, au-dessus de Walter.

— Trois garçons?

— Trois garçons, oui.

Comment pouvait-elle s’acharner ainsi? se demandait Arnold. Elle posait d’instinct les mauvaises questions. Ou les bonnes, rectifia-t-il aussitôt, selon que l’on était du côté d’Olivia ou du sien. La bouche rouge s’activait, les lèvres volubiles frémissaient tels des papillons, bannissaient le silence, le rêve ou l’illusion, ramenaient tout à la réalité concrète, impitoyable.

— Ils ont quel âge?

— Trente-quatre, trente et un, vingt-neuf.

Olivia évoquait le passé d’Arnold, son présent aussi et sans doute son futur, reconstituait la famille au grand complet. Je ne tenterai rien, bien sûr, pensait Arnold. Pas sans un geste d’elle et elle le sait. Je suis rempli de civilités, c’est ce qu’il a dit.

— Qu’est-ce qu’ils font?

Arnold soupira. Le garçon roux, tout près, soupira aussi. Il était tard, il était seul, il avait hâte que ces deux-là déguerpissent et lui laissent le champ libre. Qu’ont-ils tant à se dire? se demandait-il, de plus en plus excédé. Tous les autres passagers étaient partis, l’heure du déjeuner était passée depuis longtemps. Qu’avait-il à s’attarder, cet homme mûr penché sur la nuque de sa fille, son œil aux aguets attendant quelque chose?

— Vous les avez eus tous les trois avec la même femme?

— Bien sûr.

Olivia ouvrit de grands yeux.

— C’est rare, dit-elle. D’habitude, c’est pas comme ça. Moi, j’ai un demi-frère et une demi-sœur. J’ai que des moitiés, ajouta-t-elle désolée, comme si la chose la frappait pour la première fois.

Arnold craignait la suite.

— Ce qui fait que j’ai trois pères. Pas trois vrais pères, mais...

Trois jeunes pères, en tout cas, pensa Arnold. Des hommes à peine plus âgés que mes fils. Tant pis. Il se redressa en bombant le torse. Je suis là, j’ai l’âge que j’ai, c’est comme ça. Et j’aime. Je sais que j’en suis capable. Devant lui surgirent des femmes, des collègues, des contemporaines. «L’égalité ne vous vaut rien», avait dit Colin. La contemporanéité non plus, avait pensé Arnold. Je n’éprouve pas de désir pour les femmes de mon âge, même les très belles me laissent froid. Je ne peux pas m’abandonner sans la proximité d’un être jeune à mes côtés. Et qu’importe que l’on confonde cet être avec ma fille, je n’ai pas de fille.

— Vous êtes toujours avec votre femme?

Le garçon leva les yeux au ciel.

— Je ne sais pas, dit Arnold en s’étonnant que la question ne soit pas venue plus tôt.

— Comment ça, vous savez pas?

Elle simulait l’intérêt, tuait le temps, guettait l’instant où elle pourrait déguerpir sans paraître impolie.

— Je ne sais pas, c’est tout. Elle n’est peut-être plus là. Au moment où on se parle, elle a peut-être déjà quitté la maison.

Il parlait lentement, posément, comme on annonce à quelqu’un une maladie incurable.

— Mais c’est terrible, dit Olivia.

— Je ne sais pas.

— Qu’est-ce que vous savez pas?

— C’est peut-être terminé. Nous avons peut-être passé ensemble le temps qui nous était dévolu.

— Comment ça, terminé?

Le garçon s’approcha.

— Vous voulez autre chose?

— Quand ça fait vingt ou trente ans qu’on est ensemble, pérorait Olivia, c’est plus vraiment le temps de se quitter, je trouve.

— Pourquoi? Parce qu’on n’est plus bons à rien?

— Nooon, mais à cet âge-là...

Elle secouait la tête, le décompte la terrifiait, une possibilité sur trois milliards qu’elle atteigne jamais cet âge-là.

— Je ne suis pas mort, dit doucement Arnold.

— Mon père à moi, il a trente-neuf ans.

— Oui.

Une fois de plus, Walter les sauva. Suffoquant sous le lainage gris et la dentelle grise, il se mit à s’agiter et à ruer, ce qui donna à Olivia la force de se lever, de ramasser Walter et de quitter le wagon-restaurant, non sans avoir au passage adressé au garçon un de ses fameux sourires-réclames qui le laissa pantois et vaguement honteux.

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