Singuliers voyageurs

Hélène Vachon · Chapitre 24 sur 29

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Singuliers voyageurs

Chapitre 24

 

 

Un certain temps passa, ce qu’on appelle un temps mort, pendant lequel ils n’essayèrent ni de reconstituer un décor plausible ni de rendre l’atmosphère respirable. Ils étaient mécontents d’eux, ne voulaient surtout pas que les heures qui allaient suivre leur soient douces. L’immobilité du train travaillait pour eux, elle les rendait gauches, ingrats, impuissants. Plus rien ne les berçait, plus de cadence, rien qui puisse accorder leurs rythmes.

Élisabeth reprit son cahier, Colin se resservit à boire, Arnold fouilla dans son porte-documents, chacun recréant à sa façon, par une certaine façon de bouger, de se redresser subitement, de se projeter en avant comme un élan que l’on se donne, le mouvement arrêté. Leurs yeux étaient aveugles, leurs oreilles sourdes à tout ce qui n’était pas là-bas, Olivia et Walter hantant le quai désert: une femme et son bébé, en face d’eux un couple qui jauge, juge, évalue, décidera. Ils se parlent, discutent peut-être, négocient – mais peut-on imaginer Olivia négocier? Le couple est déjà déçu que Walter soit noir, ils le savent tous les trois mais aucun, jamais, ne le dira. C’est parce qu’ils n’ont pas l’habitude, se rassurent-ils.

— Qui peut dire? murmura soudain Arnold. Qui peut prévoir ce qui arrivera?

— Ils auraient payé son billet, dit Colin. Si toute cette histoire était vraie, ils le lui auraient payé, son foutu billet!

L’hypothèse fait son chemin.

— Vous croyez qu’elle a inventé toute cette histoire?

Colin soulève deux épaules impuissantes.

— Mais non.

— Nous aurions dû l’accompagner.

Colin est plié en deux et regarde par terre, son coude gauche sur le genou gauche. Le bras droit gît sur la banquette.

— C’est tout de même incroyable... murmure encore Arnold.

Élisabeth et Colin attendent.

— Nous sommes trois et nous n’en sommes pas venus à bout.

Il fixe Élisabeth mais c’est sans le vouloir. Elle se redresse comme si on l’attaquait.

— Ce n’est pas si simple, dit-elle. Je n’ai pas envie de cet enfant.

— Ce n’est pas ce que je voulais dire, voyons. Ce n’est pas plus à vous qu’à nous de...

— Ni d’aucun enfant.

— Pourquoi est-ce si compliqué? dit Arnold. Nos vies sont-elles à ce point organisées?

Ils hochent la tête à l’unisson, navrés, font le décompte de leurs jours et du temps qu’il leur reste à vivre, des calculs, Walter aura vingt ans quand j’en aurai soixante, peut-être serai-je mort, peut-être pas. Ils ont beau chercher, chercher, tout est pris, il n’y a pas la moindre place. Leur vie est ronde, pleine, bardée contre le hasard. Ils hochent la tête, se confortent en silence.

— Ce qu’elle en met du temps! À quelle heure le train repart-il?

— À cinq heures quarante.

— Il reste...

Colin consulte sa montre. Il reste un certain nombre de minutes. Ils attendent qu’Olivia revienne.

 

Et ce qui devait arriver arriva. Ils ne se méfiaient pas, ils ne virent rien venir.

— Nous pourrions peut-être...

Élisabeth et Colin lèvent la tête vers Arnold.

— Oui?

— Je... eh bien, comme je le disais tout à l’heure, j’ai de l’argent, je pourrais aider...

Les mots sont pesés, déçus. Arnold avait rêvé d’autre chose, pour Olivia et lui l’éventail des possibilités comportait d’autres liens où le désir était en cause, où la chair pouvait exulter, même de façon passagère, même à sens unique. Mais s’il ne reste que ça, se dit bravement Arnold, ce sera ça.

— Le désir est une grande chose, murmure-t-il juste pour lui.

Colin sourit, trait lumineux des dents blanches qui raye la nuit. Il sourit toujours quand il leur annonce:

— Je vais le prendre.

Il se redresse et s’adosse, s’affaisse plutôt, plaque ses mains sur sa figure. Il reste ainsi un long moment, le visage enfoui dans deux pattes rouges aux veines gonflées. Quand il les regarde à nouveau, quelque chose a changé, pas seulement l’expression des yeux, notent-ils, celle de la bouche aussi, et du menton.

— Walter sera très bien avec moi.

La bouche, le menton et cette résolution nouvelle qui transforme la voix. Ils ont peur soudain. Quelque chose s’édifie sous leurs yeux. Ils le voient construire, échafauder un avenir, le sien et celui de Walter, avec toute l’assurance et la supériorité que lui confère sa décision nouvelle.

Ils ne sont pas du tout d’accord, évidemment, habitués qu’ils sont à plus de lenteur. Dans la tête d’Arnold et d’Élisabeth, un veto s’élève.

— C’est hors de question, dit Élisabeth.

Il n’écoute pas, donc il ne comprend pas. Ou plutôt il comprend tout autre chose. Que c’est hors de question parce qu’ils ne veulent pas qu’il se sacrifie, lui, qu’il chamboule sa vie pour Walter, lui qui en a tant vu, lui qui a tant souffert. Alors il les rassure:

— Ça ira très bien, j’ai l’habitude des imprévus. J’ai passé ma vie à m’adapter.

Il parle pour lui, se revoit tout jeune en train de changer d’idée, d’accueillir événements et gens avec souplesse, comprend aujourd’hui seulement que tout ce qu’il a été, tout ce à quoi il a renoncé, tous ces changements de cap, ces ruptures, ces reprises, tout était fait pour accueillir Walter.

— Tu ne comprends pas, dit plus doucement Élisabeth.

— J’en ai envie, dit Colin.

Walter est un enfant rieur, enjoué. Ils auront plaisir à se côtoyer, à se retrouver, à manger ensemble, à discuter. Le rêve s’amplifie, Colin ne se doute de rien, ne se méfie pas le moins du monde. Walter croît tout doucement à ses côtés.

— Tu ne peux pas prendre soin d’un enfant.

Il la regarde, n’arrive pas à y croire. C’est l’histoire de sa vie, cette offre sans cesse déclinée. Quand il sera vieux, je serai encore plus vieux mais je ne serai pas mort, non. Il s’échappera et moi, je continuerai encore un peu. C’est ainsi, c’est dans l’ordre des choses. Je le laisserai partir et ma vie reprendra comme avant. Peut-être y aura-t-il une femme pour me consoler de son départ. Peut-être pas.

— Peut-être seras-tu là.…

Élisabeth se penche, s’empare de ses deux mains.

— Non.

Au lieu de regarder ailleurs comme il le fait toujours, il tousse, se dégage. Il n’a jamais supporté qu’on le touche si on n’est pas d’accord avec lui.

— Je ne peux pas?

Il regarde la jambe absente, les béquilles escamotables, hausse gentiment les épaules.

— À cause de ça?

— De ça et de tout le reste.

— Il faudra porter Walter en bandoulière, accroché à mon épaule. Mes bras seront réquisitionnés, c’est vrai.

— Ce sont des détails. Ce n’est pas de ça que je parle.

Il cligne des yeux, se sent gêné. Ils sont deux.

— Au début seulement, ajoute-t-il. Je vais me refaire une de ces jambes. Et alors...

Il ouvre des yeux gourmands, l’avenir est là, tout près. Immense.

— Élisabeth a raison, intervient Arnold. Ce ne serait pas prudent. Et puis vous n’êtes pas en règle.

Le vouvoiement prend Colin au dépourvu.

— Pardon?

— Vous n’êtes pas en règle avec la loi, vous ne pouvez pas adopter un enfant.

— Pas en règle, répète-t-il machinalement.

Il les regarde.

— Et eux, vous croyez qu’ils sont en règle?

Il se tourne vers Élisabeth.

— Qu’ont-ils de plus que moi? Pourquoi leur faire confiance à eux et pas à moi? Nous ne les avons jamais vus.

— Colin...

— Le problème avec vous, c’est que vous n’avez aucune idée de ce qu’est l’illégalité, la vraie!

Il s’interrompt, s’apaise, voudrait que la conversation reste légère.

— Votre seule et unique réaction est de condamner sans chercher à comprendre...

Rester léger. Léger.

— Moi, je vis grâce à l’illégalité, je fais le bien grâce à elle. Je n’ai jamais été en règle et pourtant je suis là, au milieu de vous.

Leur air tragique a raison de sa déception, la gaieté reprend possession de lui, cette compagne irréductible qui ne lui a jamais fait faux bond.

— Et puis il en faut (le rire, soudain). Que feriez-vous si nous n’existions pas? Que feraient une avocate et un flic si des Colin comme moi n’existaient pas?

— Là n’est pas la question.

— Il faut assurer la survie des hors-la-loi, la race doit se perpétuer. J’y veillerai, ajoute-t-il pour les narguer.

— Colin...

— Et ça tombe bien, Walter est un hors-la-loi de naissance. Un pur accident de la nature. Comme moi!

Le rire encore, mais fugitif, un peu moqueur.

— J’ai plus de souplesse que vous, plus de... plus d’imagination, peut-être.

Élisabeth s’est redressée.

— Je suis capable de prendre Walter sous mon bras et de parcourir le monde avec lui. Pas vous. Je ne pense pas au lendemain. Vous, oui. Et puis je vais soigner sa hanche, vous ne pouvez pas faire ça non plus.

— Comprenez-nous bien... dit Arnold.

— C’est tout compris, Arnold. C’est à votre tour de comprendre. Je prends Walter. Personne n’en veut ici à part moi. C’est tout simple.

Il se rabat une fois encore sur le sol, le linoléum tacheté d’or et de gris n’a plus aucun secret pour lui.

— Il faut savoir reconnaître le caractère grandiose de l’instant qui passe. Sans cette conscience, à quoi servons-vous? Il est là, tout près, il ne peut pas être bien loin. Je ne vais pas laisser passer ma chance encore une fois.

Soudain, son expression change.

— Mais ce n’est pas ce qui vous tracasse, n’est-ce pas? Ce qui vous tracasse, ce n’est pas que je sois un bandit de grands chemins, c’est que celui qui a fait son choix ne soit pas le bon... Vous espériez mieux... pour Walter, ajoute-t-il.

Il aurait tellement aimé qu’ils se soulèvent, le genre de soulèvement qu’il avait suscité quand il avait mené son équipe à la victoire. De la véhémence, des gestes d’affection d’une telle ampleur qu’il se serait senti arraché à la terre. Mais ils restent là à le regarder.

— Désolé, je n’ai rien d’autre à offrir.

Il prend une mine contrite, les regarde par en dessous.

— Ou alors vous pensez que vous n’êtes pas à la hauteur. Je le pense aussi.

— Nous ne pouvons pas laisser faire ça... risque encore Arnold.

— Bien sûr que non, dit Colin.

Il a son air redoutable des grands jours, sa voix suave.

— Alors prenez-le.

Et le sourire le plus narquois que l’on puisse imaginer.

— Que l’un de vous le prenne et on n’en parle plus. Je le jure.

Il fait l’innocent, exhibe deux mains ouvertes. Arnold sent la trahison, Élisabeth, un mélange de résignation et de colère. Elle adresse à Colin un triste sourire. Je suppose qu’il fallait en arriver là, pense-t-elle. Cette incapacité à faire coïncider le discours et l’acte, c’est son point faible, son talon d’Achille. Je suis le discours et je ne suis pas l’acte. Arnold est déjà hors de combat.

— Je ne peux pas, dit-il. Je n’ai jamais pris soin d’un jeune enfant, c’est... ce n’est pas pour moi.

Elle fixe la bouche d’Arnold, sait que plus rien, jamais, ne viendra de cette bouche-là. Elle ferme les yeux pour laisser monter, non pas ce qu’elle croit être mais ce qu’elle est, tout simplement. La vérité est un havre sûr. Elle essaie encore, sent une poigne de fer forcer sa porte et libérer ce qu’il y a au-delà, cet embryon d’appétit captif. Il fait son chemin comme il peut, débroussaille, bouscule, se fait ouverture, infime, droite. C’est devant l’imminence du changement que nous sommes le plus vulnérables.

— Je pourrais le prendre.

Un calme inattendu descend en elle.

— C’est à moi de le prendre. Il n’y a pas de raison de ne pas le prendre.

— Il faut des raisons de le prendre, rétorque doucement Colin.

Ils regardent en face d’eux, là où il n’y a plus Walter. Arnold s’est fait tout petit contre la cloison.

— Walter sera très bien avec eux, dit-il.

Il aimerait que le monde reste comme il est, il y a plus de bouleversements qu’il n’en peut absorber. Mais ils n’entendent pas. Élisabeth hoche la tête en regardant par terre.

— Je défends la veuve et l’orphelin... Ce n’est pas ce que j’ai dit?

Elle lève les yeux vers Colin, soutient son regard sans broncher.

— Ce que tu as dit, oui.

Elle fouille encore, a beau fouiller, ne trouve pas l’ombre d’un creux, pas le moindre interstice.

— Je m’en vais le chercher, dit Colin.

— Non.

— Walter sera mieux avec moi qu’avec aucun de vous.

— Il y aura des procédures d’adoption, dit Élisabeth.

— Des procédures?

Il a un geste méprisant de la main, un rire méprisant.

— Peut-être.

Il se penche, caresse la joue d’Élisabeth, l’embrasse sur la bouche.

— Mais tu seras là, bien sûr, souffle-t-il à son oreille. Tu seras là pour me faciliter les choses.

Il se lève, ondulant et souple.

— Laisser entrer un peu de lumière... C’est ce que tu fais de mieux.

Le train a une secousse brusque.

— Nous n’avons plus beaucoup de temps, dit Arnold.

— Il faut aller chercher Walter, dit Colin.

— Et Olivia, dit Arnold.

Il est déjà dehors. Élisabeth a pris son manteau.

— Attendez-moi, dit Colin.

Il s’empare de son attirail de fer, s’arme de courage et de conviction et les suit, ne les fait surtout pas attendre.

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