Singuliers voyageurs
Chapitre 21
Le train s’était arrêté. Dehors la nuit était partout. À part le bourdonnement des grillons, aucun son ne s’élevait de la campagne endormie. Une odeur de fumier et de terre avait envahi le couloir. Olivia était appuyée contre la porte ouverte, Walter bien calé au creux de son bras gauche, et regardait dehors.
— Vous lui faites prendre l’air? demanda Colin.
Elle sursauta mais ne dit rien.
Au regard qu’elle lui jeta, il sut ce qu’elle s’apprêtait à faire. Il avait une longue habitude des excès. Il posa sa main sur la tête de l’enfant qui tressaillit de bien-être. Les lèvres s’entrouvrirent, deux crocs rudimentaires, à peine visibles, affleuraient. Cette vision émut Colin plus qu’il ne s’y attendait, ces attributs tardivement jaillis du néant pour parachever l’enfant récemment né, et il s’arrêta, fasciné par ce sourire insolite, édenté, arborant sa fine dentelle transparente.
Olivia le prit donc par surprise. Au moment où le train allait se mettre en branle, elle se redressa d’un coup, tout son corps tendu dans un ultime élan pour propulser. Walter extirpé du nid anguleux, saisi à bras-le-corps, simple objet entre les mains d’Olivia qui se cabre pour lancer le ballot loin d’elle.
La main de Colin intercepta le ballot. Elle agrippa la mince toison crépue, l’enfant fut extirpé de ses langes. Il oscilla un moment dans l’air et se mit à hurler, les petites jambes brunes ramenées sous le tronc. Et tandis que Colin plaquait Walter contre lui, son autre main s’abattit sur Olivia et la ramena violemment à l’intérieur.
— Mais qu’est-ce que...
Olivia cherchait à se dégager.
— On ne part pas, on reste! dit Colin, les dents serrées.
Elle lui jeta un regard horrifié.
— Quoi?!
Elle se dégagea d’un geste brusque et essaya de reprendre Walter.
— Qu’est-ce que vous croyez?
Elle hurlait.
— Que j’allais jeter Walter? Que j’allais jeter un bébé? Mais pour qui vous me prenez?
Hébété, Colin la regarda sans comprendre. Elle se rua sur lui pour reprendre Walter. Colin se détourna en resserrant son étreinte autour de l’enfant. Le train démarra brusquement, Colin perdit l’équilibre et tomba. Sa jambe droite glissa et la porte se referma sur elle. Colin déposa le bébé hurlant par terre et essaya de dégager sa jambe. Mais l’étau tenait bon. Les deux mains agrippées au genou, il tira, tira. Il se tourna vers Olivia.
— Aidez-moi! cria-t-il. Aidez-moi à détacher la jambe.
Olivia ne bougeait pas.
— Vite!
Olivia secouait la tête, les yeux agrandis par l’incompréhension ou l’horreur.
— Vite!
Les cris avaient alerté d’autres passagers, des portes glissaient, des pas approchaient.
— Détachez la ceinture! Le pantalon!
— Je peux pas, murmura Olivia en s’activant. Je peux vraiment pas. Je veux pas voir. C’est pas à moi de faire ça.
Mais elle détachait, tirait de toutes ses forces sur le pantalon, dévoilait le genou, l’attelage compliqué, le joint difficile.
— Là, disait Colin. Tirez ici… Ici, nom de Dieu!
— Non, murmurait Olivia.
La jambe était agitée de secousses sonores.
— Je peux pas, répétait Olivia comme une somnambule.
— Là, là, murmurait Colin.
Il prenait sa main, la guidait, accomplissait les gestes qu’il fallait, s’allégeait, se libérait.
La jambe finit par se détacher. Elle fut happée et bascula à l’extérieur dans un bruit de matières dures entrechoquées.
— Une de perdue, dix de retrouvées, marmonna Colin.
Il était rouge et suait à grosses gouttes.
— Sait-on jamais, peut-être qu’elle pourra servir à quelqu’un.
Assise sur les talons, bouche entrouverte et chevelure en bataille, Olivia fixait le pantalon vide. Le mascara faisait une traînée noire sur sa joue gauche.
— Ne me laissez pas comme ça! ordonna Colin. Allez chercher ma trousse!
Elle se leva péniblement, lui tourna le dos et s’en fut. Colin dévisagea les passagers.
— Enfin seul! marmonna-t-il. Bon débarras!
Ils crurent qu’il parlait d’Olivia et non de la jambe. Il était sur le point de rectifier quand Élisabeth revint avec la mallette. Colin s’en empara, l’ouvrit et en ressortit un amas de ferrailles qu’il déplia en deux minuscules béquilles d’acier, deux tiges minces, rigides, escamotables.
— Il faut rouler le pantalon, là.
Elle remonta le pantalon et fixa le tout à l’aide d’une épingle à cheveux.
Il se leva prestement et se mit debout sur sa jambe valide. Les passagers reculèrent pour lui faire de la place ou pour ne pas me porter secours si je tombe, pensa Colin. Il fit quelques pas, tout allait bien.
Il s’approcha des passagers alignés et les passa en revue.
— Le spectacle est terminé, messieurs dames! Vous pouvez rentrer chez vous.
Élisabeth déposa sa veste sur les épaules de Colin. Il se rebiffa, la veste noire tomba par terre.
— Je n’ai aucun besoin que l’on me dissimule, dit-il.
Il passa devant elle.
— Surtout ne me plaignez pas, dit-il sauvagement en se retournant. Je ne suis pas à plaindre. Quant à l’humiliation, je vous la laisse à vous, les faux calmes. C’est un luxe que nous ne pouvons plus nous offrir depuis bien longtemps.
— Cause toujours, dit Élisabeth en souriant.
Il marchait devant elle, dignement, silhouette invaincue mais désormais bancale, désormais plus petite qu’elle, naturellement ployée vers le sol à la recherche du pas suivant, concentrée, attentive, un pas après l’autre, et ce balancement de l’arrière vers l’avant.
Et puis cette scène invraisemblable: Colin dans la salle de bain, Colin sous la douche et Arnold qui monte la garde.
— Constance n’était pas mon genre de femme, criait Arnold.
— Ne dites pas «était», Arnold. Elle n’est pas morte, que je sache.
— Constance n’est pas mon genre de femme, rectifia Arnold. Physiquement, je veux dire.
— Elle est peut-être mon genre à moi.
Colin se lave, son corps à une seule jambe est sous la douche, le savon glisse sur la nuque, les épaules, le dos, les fesses.
— Comment est-elle?
— Elle est grande, douce, distinguée. Un peu pâle tout de même, ajouta-t-il.
— Je l’aime déjà, dit Colin qui renverse le visage, accueille l’eau, se laisse pétrir, masser, approcher, être sans défense.
— Vous croyez qu’elle m’aimerait?
Mais l’eau a envahi la gorge, les narines. Colin tousse, crache, hoquette.
— Vous buvez trop, dit Arnold.
— Je vous emmerde.
— Elle vous aimerait, oui. Vous êtes tout le contraire de moi.
Silence, à peine.
— Alors je n’ai aucune chance.
Le bruit de l’eau prend la relève.
— Moi, je les aime toutes, dit Colin. Retenez bien ceci, Arnold, je ne le répéterai pas: toutes les femmes sont faites pour moi. Je suis un donneur universel.
Arnold sourit.
— Pour qui vous prenez-vous?
— Pour quelqu’un d’autre, évidemment. À quoi sert de se prendre pour soi? C’est sans intérêt.
— Sans intérêt, répète Arnold.
— J’ai de l’imagination, dit Colin.
L’eau coule, transforme la voix, les gestes, l’eau est salutaire.
— Je n’aime pas le gaspillage de femmes.
— D’accord, dit Arnold, qui pense à Rachel, à Lætitia, à Carole, à Élise, à Solange, à Myriam, à Zuth...
— Elle s’appelait Zuth, crie Arnold.
— Qui donc?
— Mais... Zuth.
— Elle s’appelait Zuth?
— C’est ce que je me tue à vous dire.
— Mais pourquoi?
— Aucune idée. On frappe à la porte, dit Arnold en se redressant.
— Quoi?
— On frappe!
— Une femme, j’espère, crie Colin en s’ébrouant de plus belle.
— Le contrôleur.
— Zuth!
— On a rapporté un incident, dit le contrôleur élancé.
Les reins dissimulés sous une épaisse serviette de bain, Colin s’appuyait contre Arnold.
— On n’aurait pas rapporté une jambe, par hasard? Ce serait mille fois plus utile qu’un incident.
Le contrôleur fixait les trois jambes d’un œil circonspect.
— Tant qu’il reste là, ça va, dit Colin en inclinant la tête vers Arnold. S’il s’éloigne, c’est une autre histoire.
Le contrôleur soupira. Rien ne concordait avec le foutu manuel. Il prit son courage à deux mains.
— On vous demanderait à l’avenir de prévenir la Direction quand il y a un problème à régler...
— Vous tombez bien mal, l’interrompit Arnold. Il règle tout, tout seul, c’est une manie.
— ... plutôt que d’essayer de le régler vous-mêmes, ajouta le contrôleur.
— Entendu, dit Colin. La prochaine fois, je laisse la mère et l’enfant tomber et je cours vous prévenir.
— On tombait pas! rectifia Olivia du fond du compartiment.
— Les gens n’ont pas pour habitude de tomber de nos trains, renchérit le contrôleur avec la très nette impression d’improviser.
Il rougit outrageusement.
— Je ne voulais pas vous offenser, dit Colin.
Le contrôleur hocha la tête, reconnaissant.
— On va vous arranger, dit Olivia.
Parce qu’il lui semblait plus petit qu’avant – elle n’osait penser «diminué» –, parce qu’elle n’arrivait toujours pas à regarder le bas de son corps sans ressentir un creux, Olivia eut pitié de lui.
— M’arranger? fit Colin, inquiet.
— Vous transformer. Je sais faire ça, dit Olivia.
Le sourire gourmand était réapparu, l’entreprise lui plaisait au plus haut point, enfin quelque chose d’amusant. Les corps las, c’était son affaire à elle.
— Vous êtes en piteux état, dit-elle. Je vais vous remettre d’aplomb.
Le mot était sorti tout seul, elle plaqua sa main sur sa bouche.
— J’ai soif, dit Colin.
Il fit mine de sortir mais Olivia s’agrippa à lui en riant.
— Allongez-vous là, ordonna-t-elle.
Il résista pour la forme puis se prêta au jeu.
— Et puis détendez-vous, Seigneur. Vous êtes tout crispé.
— Comme vous voudrez.
Il se coula contre ses seins, ravi et mou.
— Pas là, dit-elle en l’adossant contre la banquette. Là!
— Ah!
Olivia se pencha vers Colin et commença à le masser. Elle s’exécuta en silence, les sourcils froncés, une mèche retombant sur son front. Les yeux fermés, Arnold dérivait vers des contrées lointaines où les mains d’Olivia, ces deux mains-là, s’affairaient sur lui, sur son corps à lui. Les gestes d’Olivia étaient précis, adroits, sûrs. Colin fut massé, lissé. Quand il se releva, sa peau luisait. Il avait rajeuni de dix ans.
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