Singuliers voyageurs

Hélène Vachon · Chapitre 10 sur 29

Pages du PDF

Singuliers voyageurs

Chapitre 10

 

Parce qu’il venait de perdre son ange ou son dieu, Walter devint vulnérable, un corps en danger. Il fut désormais, de la part de Colin, d’Arnold, d’Élisabeth, l’objet d’une attention nouvelle. C’était un regard qui s’attardait, une main qui se tendait pour rien, un scrupule, un danger imaginaire.

Leur comportement changea. À leur façon de s’empresser autour d’Olivia, on devinait leurs pensées, leurs craintes, leur volonté de restaurer, chacun à sa façon, le lien rompu entre Olivia et Walter. Élisabeth attendait son heure, Arnold ne tentait rien et Colin manquait de subtilité.

— Il a votre nez, disait-il.

Olivia regardait Walter.

— Jamais de la vie!

— Et cette moue qu’il fait quand il est sur le point de pleurer, c’est vous.

— Non!

Non, disait Olivia. Non. Walter ne me ressemble pas. C’est donc qu’il ressemblait à l’autre. Ils avaient beau ne pas y penser, leur imagination s’enflammait. Le père noir s’immisça peu à peu entre eux, ombre floue, abstraite, à laquelle ils donnèrent bientôt vie, stature et personnalité. Pour un peu ils se seraient serrés pour lui faire une place.

Petit à petit, la nature comblait ses vides.

 

L’après-midi s’étirait. Ils étaient inoccupés ou incapables de s’occuper, essayaient de remplir quelque chose. Ils voyaient un contenant vide, un liquide transparent, ils évitaient de se regarder, de regarder Olivia et surtout Walter, ses joues étaient roses, ses lèvres aussi, la moitié luisante du moins, celle qui était tournée vers l’intérieur.

Les repères commençaient à faire défaut. Rachel s’était solidifiée, avait perdu sa flexibilité et sa disponibilité, elle attendait, très droite, un geste d’Arnold, un geste bon, grand, parce que l’heure n’était plus aux balivernes. Élisabeth cherchait une solution, mais le regard bleu d’Olivia faisait tout vaciller, l’assurance, les résolutions. Colin ne faisait rien, ne disait rien, ne lisait rien.

Le rythme du train était là pourtant, rassurant, immuable. Il y eut des intermèdes, des pauses, du café, du thé, un arrêt de quelques minutes dans une gare coquette et minuscule qui s’épanouissait sous un soleil de plomb. Les murs avaient été repeints de frais, des boîtes de fleurs ornaient les fenêtres, autour de la gare et au-delà, des vaches broutaient une herbe évidemment très verte, sur les quais, d’une redoutable propreté, des gens pavoisaient en souriant, comme des figurants d’un décor idyllique chargés de faire la preuve qu’ici-tout-est-bien-qu’on-se-le-tienne-pour-dit. On les imaginait malgré soi pressés de se retirer sitôt le train reparti, d’abandonner costumes et air de circonstance pour vaquer à des occupations ordinaires et moins glorieuses, leur regard grave posé sur des objets d’utilité courante.

Mus par une même envie, ils se levèrent en silence et sans se consulter, Walter resta seul sur la banquette. Ils se retrouvèrent tous les quatre dehors, clignant des yeux sous le même soleil et dans le même décor, consternés d’avoir eu la même idée en même temps, incapables de se regarder, incapables de s’ignorer, animés chacun d’une seule et même envie: être distinct, être original, ne pas être confondu.

Ils avaient l’impression d’avoir été abandonnés avec un problème insoluble à résoudre.

OceanofPDF.com