Singuliers voyageurs
Chapitre 14
Lisère surgit devant eux auréolé de brume et de fin d’après-midi. Un village géant, presque une ville. Brusquement, le monde fut tout près, le train plongea à l’intérieur et le divisa en deux. D’un côté les maisons sages entourées de jardinets, des enfants fourbus et des parents fourbus se tiennent par la main et se racontent leur journée, des chiens attendent sur le perron en agitant la queue, par terre, des journaux; de l’autre les terrasses, les cafés bondés, les tables pleines d’animation, de conversations entrecoupées de rires. Des verres pleins, rouges, ambre ou or, des verres qui se lèvent, s’entrechoquent, se déposent avec fracas. C’est la belle heure, celle d’après le jour et d’avant la nuit, l’heure des grands émois, des chutes creuses.
Le train déversa sur le quai une bonne moitié de sa cargaison humaine, embrumée, ankylosée, heureuse de cette liberté retrouvée. Bousculades, bourrades, plaisir, impatience.
Penchés à la fenêtre, Élisabeth et Arnold regardaient Colin faire ses adieux à la vieille dame et l’aider à descendre. Il multipliait les signes de désolation, s’éloignait un peu, saluait bas et revenait, reprenait la main, y déposait longuement la bouche. Son sourire était revenu, la lourdeur de sa jambe s’accentuait au fil des heures.
— Quelle prodigieuse énergie! s’exclama Arnold.
Le wagon rose attira un moment l’attention des gens attablés. Certains tournèrent vers eux un visage réjoui ou moqueur et levèrent leur verre à la santé des nouveaux mariés. Arnold fit mine de s’éloigner de la fenêtre. Élisabeth le retint. Dans un geste qui la surprit elle-même, elle l’attira vers elle, sa main arpenta le dos d’Arnold. Il y eut des rires, des applaudissements.
Le train engouffra dans son ventre de nouveaux passagers et repartit comme il était venu.
Colin ne réapparut pas. Ni Olivia. Le premier moment de surprise passé, Élisabeth se sentit soulagée. Elle pensa: Tant mieux! Qu’il se sauve si telle est sa volonté. Tout est bien ainsi. La fumée s’était dissipée, l’air était léger. Arnold avait repris sa place près de la fenêtre et contemplait d’un œil morne la banquette vide à ses côtés.
Ils se sentirent très vite à l’étroit. Même avec toute cette place rien que pour eux. Ils respiraient plus à l’aise, ils occupaient l’espace, mais il y avait le sac d’Olivia, les objets de Colin, la vieille mallette, la veste chargée des parfums de Colin: tabac, transpiration, odeurs fortes, incontournables, plus présentes que Colin lui-même.
Et il y avait Walter. Blotti contre la portière à côté d’Élisabeth, l’enfant dormait en leur tournant le dos, comme s’il boudait. Lancé vers une autre destination, le train fonçait, tranchait dans le vif, indifférent à tout ce qu’il charriait d’espoirs et de déceptions.
Bon, pensa Élisabeth. Que fait-on, à présent? Comment pourrons-nous faire ce reste de voyage? Et que ferons-nous de cet enfant? De la bouche de Walter s’élevait un râle léger et irrégulier. Où est-elle? se demandait Arnold. Où est-il? se demandait Élisabeth. Est-ce qu’elle reviendra seulement? Est-ce que j’arriverai seulement à...? Mais ils n’achevaient pas, ne bronchaient pas, ne tentaient rien, surtout ne rien dire pour ne pas que la réalité se mette en tête de devenir réelle. Arnold trouvait ironique que l’homme qui, quelques heures plus tôt, avait souhaité faire seul le voyage fût le même qui passait à présent une main tremblante sur une banquette rose.
Ils mirent un point d’honneur à regarder ailleurs, c’est-à-dire là où ils n’étaient pas, mais où? Les absents prennent toute la place et le compartiment n’était pas si grand. Soudain ce qui suffisait ne suffit plus, il restait la fenêtre, il restait dehors, il restait le couloir, le plafond et le plancher, mais on ne peut pas indéfiniment contempler le plafond ou le plancher.
Élisabeth pensa que Colin était tout près, dans un compartiment voisin, penché sur l’épaule d’une autre vieille dame. Il avait attendu que le dernier passager fût monté pour faire son choix. Il avait jeté son dévolu sur une dame à peine moins vieille que la précédente, avait cherché pour elle qui voyait mal son compartiment, son siège, l’avait reconduite, confortablement installée, rangé ses bagages, promis de revenir. Puis il avait cherché Élisabeth. C’est ainsi qu’elle voyait les choses, les choses ne pouvaient pas s’être passées autrement.
Arnold avait renoncé à se défendre et dévisageait Élisabeth. Chaque fois qu’elle levait les yeux, elle croisait son regard. Olivia était avec Colin finalement, c’était dans l’ordre des choses, c’était écrit, depuis le début. Arnold n’imaginait pas que l’on pût résister à Olivia, il n’imaginait pas Colin résistant à quoi que ce soit, il n’imaginait surtout pas Élisabeth avec Colin. Elle rapetissait à vue d’œil, lui parut frêle et noire. Il eut envie d’aller près d’elle et de rester à ses côtés sans rien dire, sans rien faire. Rester là, simplement, faire front commun.
Ils sont restés là-bas, se dit Élisabeth. Bien sûr. Ils avaient projeté la rencontre, projeté de laisser Walter derrière eux. Elle les imagina plus vivement que ne le ferait jamais Arnold, enlacés, pressés l’un contre l’autre dans une étreinte violente et maladroite, debout. Elle vit le sourire d’Olivia, l’exaspération de Colin, les jambes blanches d’Olivia agrippées aux reins de Colin comme une ceinture de sauvetage.
Walter dormait à poings fermés, replié sur lui-même, l’échine tendrement arrondie portant encore l’empreinte du réceptacle initial. Il aurait soif, il aurait faim, comment pouvait-elle l’abandonner ainsi? Ils respiraient en faisant le moins de bruit possible, ressemblaient à un vieux couple harassé profitant d’une accalmie de l’enfant pour se reposer. Et si Olivia ne revenait pas? S’ils restaient seuls jusqu’au lendemain? Pour toujours? Lequel des deux parlerait le premier, confirmerait l’absence, prendrait le bébé contre lui, reconstituerait pour lui le fil des jours?
Du même côté, pensait Arnold en fixant toujours Élisabeth. Elle lui parut inexplicablement familière, en tout cas de la même famille que lui. Elle et moi ne ramenons pas tout à une réalité simple, comme le fait Colin. Et Olivia, ajouta-t-il à regret. Il y avait, inégalement distribués sur la surface du globe, des êtres bruts comme Colin et Olivia dont l’unique rôle était d’agir, d’assurer la suite des choses. Ou l’équilibre, se dit Arnold. Un certain équilibre, du moins. Il se pencha vers Élisabeth.
— Vous pouvez parler si vous le désirez. Il y a certaines choses que je peux entendre, ajouta-t-il avec un rire triste.
Elle se détendit un peu.
— Je me demandais... reprit Arnold.
— Quoi donc?
— Je me demandais en quoi le respect des nuances, en quoi la conscience de la relativité des choses avait amélioré quoi que ce soit dans... dans ce monde.
Il sentit la sueur affluer, avec le doute. Élisabeth le regardait sans comprendre.
— Je... je n’ai jamais cherché à réduire le monde à quelques principes simples, dit-il.
Élisabeth ouvrit la bouche pour intervenir mais Arnold l’en empêcha.
— J’ai décidé une fois pour toutes qu’on ne comprend jamais tout et que, dans le doute, il vaut mieux s’abstenir. Je voulais vous dire ces choses avant qu’ils reviennent. Est-ce que vous comprenez?
Elle se contenta de hocher la tête.
— S’il m’entendait, Colin s’insurgerait. Il dirait: «S’abstenir? Qu’est-ce que ça veut dire, s’abstenir? C’est de l’impuissance, oui.» Je suppose qu’il le dirait avec un certain mépris.
Il essaya de rire.
— Mais je préfère l’impuissance, dit-il bravement.
Il expira d’un coup, conscient de sa disgrâce.
— Je préfère la conscience à l’action, même si cette conscience est... paralysante.
Son regard s’embua et il baissa les yeux pour cacher son trouble.
OceanofPDF.com