Singuliers voyageurs
Chapitre 18
Colin vomissait à grands jets douloureux. La chasse d’eau fut tirée un nombre incalculable de fois. «Ce maudit vin!» maugréait-il. La toux reprenait, et les vomissements.
Ils n’avaient pas pris le temps de s’organiser pour la nuit. Olivia dormait d’un sommeil définitif. Elle avait essayé de nourrir Walter, mais l’enfant s’était détourné avec une moue écœurée. Elle se détachait de lui, ne tournait plus la tête que distraitement, avec un soupir d’exaspération, comme on le fait pour un vieil animal de compagnie qui a épuisé tous ses charmes. Ils assistaient à la métamorphose, impuissants et désolés.
Ils explorèrent le sac d’Olivia, trouvèrent des serviettes, des biberons, de l’eau, des couches. Colin changea l’enfant, le berça. Arnold avait pris les jambes d’Olivia et les avait allongées sur ses genoux. Élisabeth avait rassemblé ses cheveux en un chignon lâche, lissé ses vêtements noirs. La jupe était froissée au pli des cuisses et du ventre. Colin était vert.
Walter gisait au fond de la banquette, profondément endormi, son cou faisait un drôle d’angle avec le dossier.
Il était minuit.
— Vous ne comprenez rien à rien, dit Élisabeth.
Ils étaient attablés au bar l’un devant l’autre, les bras croisés, avec énormément de distance entre eux.
— Vous ne pouvez pas faire l’amour avec quelqu’un que vous méprisez, c’est ça?
— L’amour? fit Élisabeth.
Le mot voleta dans l’air et s’insinua en eux avec son parfum d’allégresse.
— Eh bien moi, je ne peux pas faire l’amour avec quelqu’un qui ne me prend pas en vrac.
Le mot fit sourire Élisabeth.
— Ce n’est pas ce qu’on dit?
— Pour une marchandise, oui.
Le sourire se mua en rire. C’était tellement inattendu, cette joie jaillie de l’épuisement ou de l’heure tardive, qu’il se leva, alla s’asseoir à côté d’elle.
— Qu’est-ce que je ne comprends pas?
— Tout ce que nous faisons, depuis le début, pour vous rendre... acceptable.
— Acceptable?
— Ne faites pas semblant, d’accord?
Il fit une drôle de mimique, mélange de coquetterie et de repentir.
— Depuis ce matin, Arnold et moi, nous essayons de vous intégrer à ce décor, à cette époque, à tout ceci, ajouta-t-elle en montrant le plafond et les murs. Nos silences, nos tentatives pour détourner la conversation, c’est notre façon à nous d’accepter ce que vous êtes, de vous intégrer à nous. Mais vous faites tout pour nous décourager. Vous êtes désespérant.
Le rire silencieux explosait encore mais à peine.
— C’est si difficile de m’accepter?
— Oh oui!
— Pourquoi?
— Parce que vous ne voulez pas. Vous n’arrêtez pas de vous noircir, de nous dire que nous n’avons pas raison.
Il était un vieil habitué des énoncés clairs, blancs ou noirs. L’humour triste ne faisait pas partie de son répertoire, il se mit aussitôt sur la défensive.
— Vous êtes étriqués, tous. Arnold, vous, Olivia aussi, d’une certaine façon. Auprès de vous, on n’a pas de place pour se déployer.
— Déployez, déployez, je vous en prie.
Elle éleva le bras au-dessus de Colin, l’aile noire alla se déposer sur l’épaule et l’emprisonna. Il sentait confusément qu’elle avait renoncé à quelque chose. Elle lui parut soudain tellement loin de lui, de ce qu’il représentait, qu’y avait-il de possible entre eux?
— Je suis un homme ordinaire, Élisabeth.
— Mais bien sûr que vous l’êtes. L’ennui, c’est que vous n’en croyez rien.
Il se redressa.
— Vous n’avez pas de morts derrière vous, moi oui.
— C’est l’hécatombe, si je comprends bien.
Il ne saisit pas la raillerie mais continua à fixer la portion de table comprise entre ses deux bras repliés. Leurs épaules se touchaient mais leurs coudes faisaient une barrière.
— L’ouverture, murmura Élisabeth. Je me demandais ce qu’Olivia et vous aviez en commun. Eh bien c’est ça, l’ouverture. Et le désastre.
Le train fonçait, laissait dans son sillage sa traînée lumineuse.
— Quand je vous regarde, je ne vois pas le médecin, je vois des blessés, dit Élisabeth. Rien que des blessés.
Elle parlait bas, la tête inclinée, le verre tout près de sa bouche.
— Des blessés, des jeunes, des vieux, avec leurs grands yeux dévastés.
— Sornettes!
— Des blessés inquiets qui tendent la main vers d’autres mains, des mains souveraines qui calment la douleur, perpétuent le très vieux rêve de rester en vie, un instant, une minute, une heure.
— Élisabeth...
— Des chefs ouvrent les yeux sur Colin et les voilà rassurés, la carrure, la stature de Colin, les yeux gris qui se penchent, évaluent, soupèsent.
— Je vous en prie...
— Cette main qui pend dans le vide et contamine, ce mollet qui suinte, l’infection qui ronge… Vite! Coupez-la, cette main, grugez-le, ce mollet, et qu’on en finisse, je veux vivre.
Elle était ailleurs, elle parlait pour elle, il crut qu’elle allait se lever et arpenter le bar.
— Ce n’est pas moi! Ce que vous dites, ce n’est pas moi du tout.
— Leurs yeux suppliants sont prêts à tout, accueillent la béquille, le membre artificiel, et après? Ils poussent le courage jusqu’à sourire, et après? C’est la guerre.
Elle fit une pause, inspira.
— Mais Colin se relève, le regard gris se détourne, ignore la douleur, les abandonne à leur sort sans un mot. Colin s’en va, ne voit pas leur face défaite, l’incompréhension.
Elle avale une longue gorgée.
— Voilà ce que je vois.
— Je ne les ai pas tués, dit tout bas Colin. Je ne les ai pas soignés, c’est différent.
— Je ne crois pas, non.
Elle se calme peu à peu, se force à respirer lentement, secoue doucement la tête.
— C’était des salauds, Élisabeth.
— Des salauds, oui.
Colin s’est remis à parler mais elle n’entend que la voix, une voix douce, une voix humaine, qui peut réconforter, apaiser et comprendre. Peut-être était-ce celle de Colin jeune homme, celle qui aurait permis de le sauver.
— Vous êtes triste, dit-il.
— Bien sûr que je suis triste.
— Parce que je vous déçois?
— Parce que quelque chose, quelque part, n’a pas lieu.
Elle eut un haussement d’épaules qu’il jugea offensant.
— Je vous déçois à ce point?
— Oui, mais ce n’est pas grave. Ce n’est plus si important.
Elle vida son verre d’un coup, comme il l’avait si souvent fait en sa présence. Il sentit la fin toute proche.
— Ce jour-là, vous avez éprouvé de la compassion pour moi, acheva-t-il dans un souffle.
Contre toute attente, il vit le sourire refleurir.
— De la compassion, murmura Élisabeth.
— Je l’ai sentie.
— Comment pouvez-vous être aussi sûr de ce que vous ressentez? Comment arrivez-vous à démêler tout ça?
— Tout ça quoi?
— Les sentiments.
Il haussa les épaules à son tour, la question ne le concernait pas.
— Comment pouvez-vous être certain de ce que vous éprouvez? Comment pouvez-vous affirmer hors de tout doute j’aime, je n’aime pas, j’éprouve de la compassion, de la haine...
— Moi, je peux.
Il vit son expression se durcir.
— Tout ça est mélangé, Colin. Jour après jour, à chaque instant, tout se mélange, tout se confond. Nous devons vivre avec ça. Avec cette idée intolérable de ne pas savoir.
Elle fit tourner son verre.
— Ce jour-là je n’ai pas éprouvé une once de compassion.
Le tintement des glaçons contre le verre résonnait étrangement dans le bar silencieux.
— Que du désir, Colin. Rien que du désir.
Le ton contrastait tellement avec les mots qu’il n’y crut pas.
— Ensuite un tas d’autres choses. Des remords, de la colère, de l’indifférence, des regrets... La compassion est venue, c’est vrai, mais plus tard. Bien plus tard.
Il attendit la suite. Qui ne vint pas. Il vit ses épaules s’affaisser.
— Vous avez dit que vous auriez aimé connaître mon histoire. À présent, vous la connaissez et vous n’en voulez plus.
Quelque chose dans l’accent emporta l’adhésion. Élisabeth se tourna vers lui et le regarda. Il était de profil, les yeux fixes, les cheveux plantés dru retombaient en mèches sur le front. Seul le bas du visage révélait l’agitation intérieure, les derniers mots à peine prononcés, mais tellement précipités, tellement difficiles que leur passage soulevait un tas de remous dans le cou, la gorge, la salive. Dans la pénombre du bar, elle se leva, alla se placer derrière lui, ses deux bras enserrèrent la poitrine, descendirent vers le ventre, la main fit son chemin toute seule. Colin se cambra et happa l’air avant de fermer les yeux et de s’abandonner.
— Vous êtes vivant, Colin.
Elle murmurait contre lui, le maintenait fermement, sa bouche brûlait son oreille.
— C’est la seule raison. Je n’en vois pas d’autre.
Ils restèrent ainsi un long moment, les yeux clos, le souffle court, la joue d’Élisabeth soudée à celle de Colin. Le bar était désert. Une heure sonna. Arnold surgit à leurs côtés.
— Je peux me joindre à vous?
— Bien sûr, répondit Élisabeth en se redressant. Que se passe-t-il, Arnold?
Elle souriait.
— Vernaux, dit simplement Arnold. Je...
— Oui, Arnold?
— Je ne peux pas rester seul avec elle, c’est au-dessus de mes forces.
OceanofPDF.com