Singuliers voyageurs
Chapitre 27
Les parfums du matin avaient pris d’assaut les couloirs et se disputaient un territoire occupé il y a peu par leurs odeurs à eux et celle de Walter. Ils n’étaient pas silencieux, ils étaient las, comptaient les heures qui les séparaient de leur destination et pensaient que le temps qui restait serait forcément trop court ou trop long.
Ils se déplacèrent encore une fois pour manger, Élisabeth, Colin et Walter d’un côté, Arnold de l’autre, calme et seul. Il avait acheté les journaux sans les ouvrir. Colin tenait Walter.
— Plaisance dans deux heures, déclara Arnold.
— Qui va à Plaisance? dit Colin. Il doit certainement exister quelque part une raison de se rendre à Plaisance.
— Moi, dit Élisabeth. Moi je vais à Plaisance. Pour une raison normale, ajouta-t-elle en secouant la tête.
Colin cala Walter dans son bras gauche et s’empara de l’un des journaux.
— Vous aussi, vous allez à Plaisance, dit-il à Arnold, la mine réjouie. Elle est toujours là, regardez. Elle vous attend.
Il tendit le journal à Arnold qui trouva le moyen de rougir.
— Colin, je vous en prie...
— Regardez, regardez...
— Je suis passé à autre chose, Colin, dit patiemment Arnold en éloignant le journal. Comment se fait-il que vous persistiez à ne pas voir certaines choses?
Le ton était mi-amical mi-agressif.
— Faites-vous donc si peu de cas d’Olivia?
Il attendit, Colin attendit aussi.
— C’était pour vous consoler, Arnold. Rien d’autre.
Le sourire qu’il adressa à Arnold était tellement désarmant qu’Arnold céda.
— Il faudra en rester là, dit-il. Ne pas changer d’idée après coup, ne pas se sentir coupables de quoi que ce soit. Vous comprenez?
— Pourquoi dites-vous ça?
— Nos routes vont se séparer et il n’y a rien de pire que des routes qui se séparent. Les monstres en profitent généralement pour occuper le terrain.
— Les monstres, c’est moi? demanda Colin.
— Non. C’est ce qu’on fait des gens quand ils ne sont plus là.
— Vous avez peur qu’on se trahisse? demanda Élisabeth.
— Nous pouvons le faire à tout moment. C’est la chose la plus facile du monde parce que nous n’avons pas assez de passé derrière nous et pas assez de futur devant.
Le garçon roux s’approcha pour prendre les commandes.
— Votre fille n’est pas avec vous?
— Ce n’était pas ma fille, dit Arnold.
Le garçon sourit.
— Votre nièce, alors?
— Pas davantage.
Le garçon comprit et son sourire se figea. Il baissa les yeux sur son calepin et attendit. Colin regardait Élisabeth.
— Tu as dit qu’avec certaines personnes il fallait aller jusqu’au bout...
Elle l’attira contre elle et l’embrassa.
— Est-ce déjà le bout?
— Je ne sais pas.
— Oh! fit Colin.
Il regarda Walter et hocha la tête.
— Je comprends, oui.
Arnold triturait sa serviette, comme si c’était lui qu’on répudiait.
— Eh bien, Walter, il semble que nous ferons seuls le reste du trajet.
— Je n’ai pas dit ça, Colin.
— Mais tu ne seras pas là. Pas au sens où moi, je l’entends.
— Non.
— Constance sera sans doute là, elle, dit Arnold.
Il les regardait candidement, gêné tout à coup à cause de ce surplus qui lui tombait dessus.
— Elle est comme ça, elle reste. C’est dans sa nature.
Élisabeth et Colin le fixèrent un moment sans rien dire, la tête pleine de pensées longues et persistantes. Ce qui était fini ne l’est plus, ce qui avait commencé ne continue pas.
— Vous avez de la chance, dit Colin.
— Oui.
Ils firent leurs bagages en silence. L’opération fut rapide, ils voyageaient léger. Sauf Colin, à cause de Walter. Il avait attaché sa veste en bandoulière, le hamac improvisé s’incurvait déjà pour recevoir le poids chaud qui se moula dans les plis du vêtement et s’endormit. Élisabeth et Arnold avaient terminé depuis longtemps mais faisaient semblant de s’activer, debout face à la cloison de plastique rose, là où deux angelots joufflus mêlaient leurs fossettes et leurs rubans. Ils attendaient que Colin trouve la combinaison qui lui permettrait de quitter le compartiment sans trop d’embarras, avec la mallette, les béquilles et le hamac. Ils cherchaient quelque chose à dire, se résignaient à ne rien trouver et à écouter le ramage de Colin, le bruit des gestes utiles, quotidiens et salvateurs qui prépareraient l’avenir.
Mais le bruit se prolongeait, Colin n’y arrivait pas, il aurait fallu qu’ils se retournent, offrent leur aide. Une combinaison succédait à une autre. La mallette sur l’épaule gauche, Walter sur la droite... ça n’allait pas, il fallait recommencer. Les béquilles s’entrechoquaient en tombant, Colin les ramassait, recommençait. Il se sentait las, lent, aurait tellement aimé que rien ne paraisse et être comme eux pour une fois, efficace et léger.
— Ce qui est mal, c’est l’ambiguïté, dit Arnold.
Il s’étira, les reins douloureux, se massa longuement.
— Elle est inévitable, l’ambiguïté, bougonna Colin. C’est un moyen de défense, une façon de sauver sa peau, rien d’autre.
— Il n’y a pas trace d’ambiguïté chez vous, Colin. Vos règles sont claires.
Colin se retourna et rencontra le dos d’Arnold. Une lueur de pure affection passa des yeux gris au dos gris.
— Nous sommes tous égaux devant la souffrance, prononça Arnold à mi-voix. Elle nous absout, ajouta-t-il.
— Je ne crois pas, dit doucement Élisabeth qui rattachait étroitement ses cheveux. Vous mélangez tout. La souffrance n’a jamais sauvé personne.
— Aujourd’hui, le bien et le mal ne m’importent plus, dit Colin en échappant la mallette.
Elle s’ouvrit toute grande, le contenu se vida. Colin soupira, se pencha, ramassa, rangea. Le hamac chavira à moitié, Walter faillit passer par-dessus bord. Colin avait chaud, se sentait infirme pour la première fois. Son œil intercepta le fourre-tout rouge, la serviette blonde d’Arnold. Plastique et cuir souple non déformés par la vie. Comme tout est net, pensa-t-il. Il se redressa.
— Vous savez ce qu’il a dit?
Il les sentit se raidir.
— Quand je me suis trouvé tout près de lui, quand je l’ai touché... Je ne l’avais jamais touché, voyez.
Il abandonna sa corvée et s’assit.
— Quand je lui ai dit qui j’étais... que je cherchais l’occasion mais que je ne la trouvais pas, il a souri en me montrant son nez qui saignait...
Ils ne bronchèrent pas.
— Vous vous rendez compte? C’est très extraordinaire.
Élisabeth finit par se retourner. Colin plongea dans la mer noire.
— Il n’a pas eu peur, il n’a pas cherché à m’expliquer ou à se justifier, il m’a seulement montré son nez. Il se fichait complètement de ce que je disais. La chose importante, c’était son nez qui saignait... Soigne d’abord mon nez, c’est ce que disait son sourire, ensuite tu me tueras.
Il rit.
— Et vous savez ce que j’ai pensé?
— Qu’avez-vous pensé? demanda Arnold.
— Qu’il était trop tard. Que j’aurais dû le faire bien avant. Tout à coup il n’était plus rien, juste un nez. Un nez qui saignait, un nez docile, sans défense.
Il continua à s’activer, à chercher la combinaison.
— Il n’y a rien de pire que de faire connaissance.
La mallette, les béquilles et Walter finirent par trouver leur place. Colin se leva. Arnold endossa son paletot, empoigna sa valise et sa serviette.
— Je me demande si nous mourons quand nous en avons terminé, dit-il.
Élisabeth ne répondit pas, Colin chercha.
— Ce serait horrible de mourir sans avoir accompli tout ce que nous avions à accomplir…
Élisabeth croyait que ce serait de toute façon horrible mais renonça à répondre.
— Vous ne croyez pas?
Colin fixait la pointe de ses chaussures, Élisabeth regardait dehors.
— Je préfère vivre avec l’idée que nous mourons quand nous en avons fini, dit Arnold.
— C’est très commode, dit Colin. Mais c’est comme vous voulez.
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