Singuliers voyageurs
Chapitre 11
— Qu’allez-vous faire à Vernaux, Olivia?
Élisabeth tentait l’impossible. Elle possédait ce reste de naïveté qui permet de relever les plus exaltants défis, en l’occurrence donner à une conversation avec Olivia une tournure naturelle. Elle souriait donc le plus candidement du monde, en regardant l’enfant plutôt que la mère, par élémentaire prudence. Adossé contre Olivia, Walter regardait devant lui, ses gros yeux noirs fixant tantôt Élisabeth, tantôt Colin, sa tête oscillait sur le cou invisible.
— Voir des parents, je vous l’ai dit.
— Quels parents?
— Des parents.
— Tout à l’heure, vous avez dit mes parents.
Le sourire d’Élisabeth s’élargit encore. Peut-être trop.
— Des parents, mes parents, c’est pareil, dit Olivia avec humeur.
— C’est la première fois qu’ils le voient? demanda Colin.
Elle hésita, embarrassée.
— Oui.
— Vous n’avez pas l’air sûre.
— Ce n’est pas un interrogatoire, intervint Arnold.
— C’est vrai, ça, dit Olivia en se rapprochant d’Arnold. C’est pas un interrogatoire.
— On essaie d’aider, bougonna Colin.
— Elle ne vous a rien demandé, rétorqua Arnold.
— C’est vrai, ça. Je vous ai rien demandé.
— Vous avez un travail, Olivia? demanda Élisabeth.
Comme Olivia ne répondait pas:
— Nous essayons vraiment de vous aider, précisa-t-elle.
Olivia regarda Arnold, mais comme il ne dit rien, elle secoua la tête.
— Que savez-vous faire?
— Rien.
— Ce n’est pas possible, murmura Colin. Tout le monde sait faire quelque chose.
— Moi non. En tout cas, c’est ce que disait mon ami, ajouta-t-elle avec un petit rire.
— Pourquoi disait?
— Il est mort.
Hochements de tête. La mort est normale, tout est normal, nous comprenons, oui.
— Il traversait la voie ferrée, un train l’a fauché.
Ah!
— Un train comme celui-ci.
Un train, la nuit, un corps déchiqueté traîné sur la voie ferrée, un train entravé.
— De quoi vivez-vous?
Elle ouvrit la bouche pour répondre, se ravisa.
— Cela ne nous regarde pas, dit Arnold.
— Ouais, approuva Olivia.
— Vous êtes dans ce train... dit Élisabeth.
— Oui, et alors?
— Vous avez bien un revenu, quelque chose?
Olivia hésita un moment.
— Ça oui.
Ils virent le sourire refleurir, le sourire-réclame affiché comme une offre.
Oh Seigneur! pensa Élisabeth. Arnold sourit à son tour, repensa à Rachel, Colin, à l’encadré rouge. Olivia attendait des clients. Tandis qu’elle déambulait le long des trottoirs de la ville, son manteau entrouvert sur ses jambes grasses, Walter trompait le silence en gazouillant, ses deux mains en étoiles élevées au-dessus de lui.
— Lui non plus, il en voulait pas, dit Olivia.
Le sourire se mua en une sorte de grimace et de haussement d’épaules. Elle déposa Walter sur la banquette, loin d’elle. Ils hochaient toujours la tête, leur regard rivé sur l’espace vide à gauche de Walter et sur l’espace vide à droite de Walter, ce ballot blanc qui s’agitait au fond de la banquette. Arnold ne sentait plus l’extrémité chaude de l’enfant. Comme s’il avait été averti par quelque signe mystérieux annonciateur d’orage, Walter s’était replié sur lui-même, les jambes minuscules ramenées vers le tronc. Se faire petit, sans aspérité, le moins encombrant possible.
— Si vous le voulez, dit Arnold, je pourrais peut-être...
— Je veux rien! dit sèchement Olivia. C’est une erreur, c’est tout.
Cette fois, c’est dehors que se portèrent leurs trois regards, à la recherche d’un endroit sûr où déposer Walter. Aucun d’eux n’éprouvait de nostalgie, les rêves d’enfant, s’ils avaient existé, étaient morts depuis longtemps. Mais Walter était là, son existence avait déjà commencé à faire ses ravages, en chacun d’eux il y avait cette parcelle d’intérêt, définitif, irréversible, qui est le lot des gens qui ont fait connaissance.
Arnold se pencha vers Olivia, sa main remonta de l’épaule jusqu’au cou qu’elle enserra doucement. Olivia se recroquevilla sous la caresse.
— Votre sort nous importe, dit-il.
Celui de Walter plutôt, pensa Élisabeth. Entre la veuve et l’orphelin, je préfère toujours l’orphelin. Elle pensa à Lisère, puis à Vernaux, qu’ils n’avaient plus beaucoup de temps.
— Je vous ai rien demandé, murmura Olivia. À personne.
— Faux, dit Colin. Vous nous avez demandé...
Il n’acheva pas.
— Une place, poursuivit Olivia. Rien qu’une place auprès de vous. Pour lui et moi.
Le regard bleu ne cillait pas.
— Parce que j’ai pas d’argent, acheva-t-elle dans un souffle.
— Vous êtes des rapaces, dit Arnold.
Il attira Olivia contre lui dans un geste tellement sûr qu’elle céda et se laissa aller contre lui en pleurant.
— Tous les deux, ajouta Arnold. Fichez-lui la paix, à présent.
Colin se leva et sortit.
Ce fut pire. Cette façon qu’il avait de les quitter, toujours au plus mauvais moment, c’était insoutenable. Élisabeth le rejoignit au bar. Elle courait. Elle était essoufflée.
— Vous comprenez, disait Olivia, je fais tout ce que je peux, mais j’y arrive pas. Je suis toute seule.
Elle se penchait vers Arnold, touchait son bras, ce qu’elle n’avait jamais fait avant, essayait de convaincre. Elle espérait qu’il tourne la tête et lui sourie, pourquoi restait-il donc ainsi, regardant droit devant comme si elle n’avait rien dit? C’était la première fois qu’elle disait ce qu’elle voulait ou ne voulait pas. Elle y avait droit pourtant. Ils le faisaient bien, eux.
— Il a besoin de vous, Olivia.
— Lui?
Est-ce que mes enfants ont eu besoin de moi? se demandait Arnold. Il était plein de bons sentiments pour elle, essayait de se mettre à sa place, refusait de la juger parce qu’il ne voulait pas qu’on le juge. Que seraient devenus mes enfants sans la présence de Constance?
— Non, fit la voix d’Olivia. Il a pas besoin de moi. Personne a besoin de moi.
Il revit son fils aîné, père jeune, radieux, son enthousiasme devant le nouveau-né, sa façon d’embrasser le crâne chauve. Tant d’ostentation lui avait paru suspecte, une manière de lui signifier sa propre incompétence et de compenser ce qu’il n’avait pas reçu.
— Il est noir, fit encore la voix d’Olivia.
Olivia tenait ses deux mains élevées devant elle et secouait la tête.
— Comment voulez-vous que je m’en tire toute seule?
Elle se remit à sangloter, le visage enfoui dans l’épaule d’Arnold.
— Il aurait pas fallu qu’il soit noir.
Elle hoquetait, des soubresauts dans la voix. Arnold la regardait, impuissant à contenir le flot.
— C’est au-dessus de mes forces.
— Elle n’a rien à lui donner, disait Élisabeth. Ses valeurs, son monde... Walter n’ira nulle part avec elle.
Colin contemplait son verre, le regard vide. Il n’avait aucune envie de parler d’Olivia. Il était à mille lieues de là, sa mémoire attachée au désert de l’enfance. Il aurait voulu être seul ou alors qu’elle l’attire contre elle parce que la personne à consoler c’était lui, mais elle parlait d’Olivia.
— Ce n’est que l’histoire qui se répète, dit-il. Toujours cette même satanée histoire.
— Je ne dis pas ce qu’il faudrait dire. Je ne fais pas...
— Eh non, vous n’êtes pas efficace, quel malheur!
Elle ne releva pas l’ironie. Colin se renfrogna un peu plus. Élisabeth se tut et regarda autour d’elle. Ses yeux tombèrent sur un homme assis plus loin. À part une paire de lunettes assez monstrueuses qui déparaient son visage, l’homme n’avait rien d’extraordinaire, mais il la regardait en souriant. Il se leva et vint vers elle.
— Je peux m’asseoir?
— Non, dit Colin.
L’homme n’eut pas un regard pour Colin.
— Je parlais à madame.
— Moi aussi, figurez-vous!
— J’ai pour habitude de répondre moi-même aux questions qu’on me pose, Colin, dit Élisabeth.
Colin se leva et approcha son nez du nez de l’homme, qui recula.
— Vous avez quelque chose là, sur votre nez, monsieur.
Il se rassit et regarda Élisabeth.
— Vous n’allez tout de même pas lui parler, à lui!
— Pourquoi pas?
— Pas avec cet attirail!
L’homme se figea, à peine.
— Je n’insiste pas, dit-il. Monsieur a ses humeurs.
Colin se propulsa vers l’homme, une flamme de colère au fond de l’œil.
— Oui et alors? Vous avez quelque chose contre les humeurs?
L’homme fit un pas en avant. Élisabeth s’interposa.
— Heureusement que le ridicule ne tue pas, messieurs, vous seriez morts depuis longtemps!
Elle força Colin à se rasseoir, mais c’était comme essayer de déplacer un arbre. Colin fixait toujours l’homme.
— Quand j’étais pitit, je courais déjà sur une seule jambe, monsieur.
Il se redressa encore un peu plus. Élisabeth tourna vers lui un regard épouvanté.
— Le tout pitit Colin de quatre ans courait, courait à en perdre le souffle, empêtré dans ses béquilles, trop lentement à son goût parce que tout était toujours trop lent pour Colin.
L’expression de l’homme passa de l’indignation à l’incompréhension, puis à la crispation qui précède le rire. Élisabeth prit le bras de Colin qui se dégagea d’une secousse.
— Et tandis qu’il s’arrêtait déjà, déjà hors de combat, déjà hors normes, l’autre enfant se précipitait sur la femme en riant aux éclats, se laissait soulever, embrasser, sa main refermée sur un insipide caillou gris, plat.
Le ton était monocorde, le regard froid fixait toujours l’homme.
— Colin...
Il respirait de plus en plus fort. L’homme recula avec une moue dégoûtée. Avant de se détourner, il mit un doigt sur sa tempe et s’éloigna en secouant la tête. Colin hurla:
— Tous ces enfants qui couraient vers toutes ces mères, pourquoi pas moi? Pourquoi n’y en aurait-il pas eu une pour moi?
— Cessez, Colin! Cessez donc!
Élisabeth le secoua durement. Il se réveilla, la regarda.
— Walter ou moi, c’est pareil, alors pourquoi ne vous intéressez-vous qu’à Walter?
Des regards étonnés se levèrent sur eux.
— Parce qu’il ne s’agit pas de vous, rétorqua-t-elle sèchement. Quand donc vieillirez-vous?
Elle reprit son verre et but en silence. Colin se remit à parler avec de grands gestes confus, tout son poids déporté sur la jambe gauche, dévidant le fil interminable de son passé, gesticulant et postillonnant, resté loin derrière comme une épave prématurément vieillie. Des rires fusèrent.
Élisabeth attira Colin contre elle parce qu’il n’y avait pas d’autre chose à faire. Elle sentait frémir les épaules, le corps entier, mais elle continuait à le tenir, comme si l’étreinte allait empêcher l’explosion. Elle le serrait en pensant à Walter.
— Un tel gaspillage, bégayait Colin. Voyez ce que je suis devenu.
Il se dégagea d’un geste brusque et vida son verre d’un trait.
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